samedi 4 avril 2020
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    Serge Klarsfeld
    Une vie de combat

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    HISTOIRE/Chasseur de nazis et historien de la mémoire de la Shoah, Serge Klarfeld participe à la commission des victimes de spoliation à Monaco. Rencontre.

     

    « Le travail d’un seul, parfois, peut éveiller ou réveiller la mémoire de tous. » C’est dans ces termes que le journaliste Laurent Greilsamer, qui a suivi les travaux d’Hercule de Serge Klarsfeld depuis 1978, a résumé l’action salvatrice de l’avocat-historien, dans un article du Monde de 1997. Une action née dans le tréfonds de son esprit la nuit du 30 septembre 1943, vers minuit. Le petit Serge, qui habite alors rue d’Italie à Nice après avoir fui la Creuse, a juste huit ans. « Des projecteurs illuminent soudain la façade de l’immeuble, immédiatement accompagnés de cris et d’ordre éructés en allemand. Nous nous levons précipitamment. Ma sœur et moi courons nous réfugier dans la cachette aménagée par mon père et deux amis hongrois dans un placard d’environ 1,50 mètre de large », raconte-t-il dans ses Mémoires, écrites à quatre mains avec son épouse Beate (1). Son père Arno explique à la Gestapo que son épouse et ses enfants sont partis à la campagne. Il quitte l’appartement avec les Allemands. C’est la dernière fois que Serge Klarsfeld le verra. « A l’arrivée du convoi n° 61 du 28 octobre 1943 qui l’avait déporté de Drancy vers Auschwitz, mon père a assommé le Kapo qui l’a frappé. Ce geste lui a coûté la vie. Il est mort à 39 ans au Kommando de représailles de Fürstengrube, où il était pourtant parvenu à survivre dans cette mine de charbon quand la durée de vie moyenne n’y excédait pas 6 semaines. »

     

    La gifle

    Pour Serge Klarsfeld, c’est alors la fuite, puis la lutte pour la survie jusqu’à la Libération. Il retourne ensuite à Paris, empoche son diplôme d’études supérieures en Histoire à la Sorbonne et de lettres à Sciences-Po Paris. Se marie en 1963 à une Allemande, Beate — contre l’avis de certains amis. La disparition de son père remonte à la surface à la naissance, en 1965, de son fils, qu’il appelle symboliquement Arno. Il décide de « retracer la dernière étape de sa vie » jusqu’à Auschwitz II-Birkenau. C’est alors la révélation. « J’y ai éprouvé la certitude que mon destin aurait dû se terminer là, que l’immense souffrance du peuple juif assassiné n’avait pas été apaisée par la fuite du temps ».

    Depuis lors, avec son épouse Beate, il mène un combat qui marquera l’Histoire française et allemande. Journaliste à Combat, cette dernière commence en effet par militer contre l’élection du chancelier Kiesinger, au passé de propagandiste nazi, et le gifle publiquement lors d’un meeting. Le couple se met alors en quête d’archives pour se battre contre l’impunité des criminels nazis et poursuivre le travail du tribunal de Nuremberg. La stratégie ? Enlever des gestapistes pour les juger en France, la RFA bloquant les procédures. Bref, sortir de la légalité pour rendre justice. S’agissant de Klaus Barbie, extradé par la Bolivie, la traque a duré plus de 15 ans, de 1971 à 1987. « Barbie, c’était le criminel nazi type : celui qui a arrêté et torturé Jean Moulin, qui a envoyé à la mort les 44 enfants juifs d’Izieu, qui fuit au plus loin pour éviter le châtiment », rappelle Beate Klarsfeld. En plus de la condamnation de Barbie, le couple réussira à faire poursuivre René Bousquet, Maurice Papon ou encore Paul Touvier. Au péril de leur vie. Ils sont victimes le 9 juillet 1979 d’une tentative d’assassinat par le réseau nazi ODESSA… Au travers de son combat, Serge Klarsfeld a permis, avec son épouse, une reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la Shoah par Jacques Chirac.

     

    Retour à Monaco

    C’est pour ce passé et cette légitimité que Monaco a fait appel à lui dans le cadre de son devoir de mémoire. « Les premiers contacts avec Rainier III ont eu lieu en 1991 », explique l’avocat, au ministère d’Etat, lors de l’une de ses visites. Serge Klarsfeld avait demandé à son père des documents pour retracer ce qui s’était passé à Monaco durant la Seconde Guerre Mondiale. « Le prince m’a fait envoyer par le ministre d’Etat une liste des juifs qui avaient été arrêtés à Monaco lors de la rafle du 27 août 1942. Je lui ai demandé quant à moi d’apposer une plaque, qui a été inaugurée au cimetière israélite en 1993. »

    En 2006, c’est le prince Albert qui appelle spontanément Serge Klarsfeld pour l’informer de la création de la commission d’indemnisation des victimes de spoliation. Il lui demande d’y participer, suite à “l’affaire Geismar”, dont l’oncle et la tante ont été déportés après leur arrestation à Monaco. En avril 2015, la commission d’indemnisation dont il est toujours membre a rendu publique la liste des personnes arrêtées et déportées. Une dizaine d’ayant-droits ont été indemnisés, à hauteur de 1 million d’euros. Dans cette commission, Serge Klarsfeld a la lourde tâche d’évaluer le prix d’une vie et des répercussions sur les descendants. « Une personne s’est présentée depuis la publication du rapport. On cherche aujourd’hui le moyen de prévenir ceux qui ont des droits. Les familles ne savent pas forcément qu’un grand-père, par exemple, a été arrêté à Monaco alors qu’il tentait d’échapper aux rafles de Nice. »

    Pour Serge Klarsfeld, « Monaco a été humain. Il y a eu beaucoup de juifs cachés en principauté et aucun juif monégasque n’a été arrêté. » La famille de bijoutiers Gompers est « un cas particulier » de résidents pillés et dont seule la fille a échappé à une rafle allemande. Pas question pour Klarsfeld de tancer la collaboration avec le régime nazi. « Tous les pays neutres ont gagné de l’argent pendant la guerre. D’ailleurs, un juif, Skolnikoff, a fait des affaires à Monaco… » Philosophe, Klarsfeld affirme avoir vu « des pétainistes protéger des juifs et des résistants comme Papon, condamné pour avoir organisé l’arrestation et la livraison de juifs. Je préfère, en tant que juif, rencontrer des pétainistes éprouvant de la compassion… »

    Il faut dire que pour Serge Klarsfeld, Monaco rappelle des moments de quiétude dans une enfance meurtrie. « A notre arrivée à Nice, ma mère est allée voir M. Gunsburg (le directeur de l’opéra de Monte-Carlo, N.D.L.R.), qu’elle connaissait. Il a trouvé un travail d’inspecteur au Palais de la Méditerranée pour mon père. Je l’avais accompagnée, et j’ai encore cette vision du casino avec les Allemands, on attendait mes parents dans le petit square devant. Mon père avait joué et gagné au casino, nous avions mangé au restaurant. A l’époque on mangeait très mal à Nice, il n‘y avait pas beaucoup de matières grasses. C’était un bon repas, une bonne soirée. » C’était surtout avant l’arrestation d’Arno Klarsfeld par la Gestapo.

     

    (1) Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld. Fayard Flammarion. 687 pages. 26 euros.

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