Violences-conjugales-femme-battue

Violences conjugales :
sortir de l’enfer

SOCIETE/Dans le couple, la violence peut être verbale, psychologique, sexuelle ou physique…  Depuis 2011, les autorités monégasques ont en mis en place un dispositif pour lutter contre ce fléau social, encore tabou, qui n’épargne pas Monaco.

« Pour les autres, nous étions une famille parfaite et d’une certaine façon, je voulais préserver cette image. » Amy (1) a connu la violence de son conjoint pendant des années. Elle avait honte, se sentait coupable. « J’excusais sans cesse son comportement », relate-t-elle. « La démarche la plus difficile est de porter plainte », explique le commandant Isabelle Castelli, chef adjoint de la division de police maritime et aéroportuaire de la Sûreté publique depuis juillet, en charge jusqu’à cet été de la formation des policiers monégasques pour la prise en charge des victimes. La crainte étreint au quotidien ces femmes mais aussi les hommes. Les premières, victimes dans plus de 80 % des cas, et des seconds, ont en commun la honte. Car s’il est en premier lieu difficile de réaliser qu’on est victime, il l’est encore plus d’en parler.

Une loi en 2011 à peine

La formation des policiers a été rendue obligatoire par la loi 1 382 du 20 juillet 2011 relative à la prévention et à la répression des violences particulières. « En 2011, le législateur a voulu répondre de manière officielle à une demande récurrente pour qu’il y ait un contexte encadré », précise Isabelle Castelli. Avant 2011, les violences « particulières », c’est-à-dire à l’intention de personnes fragiles telles que les femmes, les enfants, les personnes handicapées et les personnes âgées, ne disposaient pas d’un cadre législatif précis. Elles n’étaient traitées jusqu’alors que dans le cadre de violences aux personnes. La loi prévoit désormais tout un arsenal de peines et d’amendes, en particulier lorsqu’il s’agit de violences conjugales, sanctionnant bien plus fortement ce type d’agression. Les violences psychologiques et économiques, celles qui ne laissent pas de traces ou par lesquelles le conjoint coupe les vivres à sa compagne, font également l’objet de paragraphes et de peines dédiées. « La loi prévoit que les personnes en charge d’accueillir les victimes, les associatifs, les personnels socio-médicaux, les magistrats et les policiers soient formés, insiste le commandant de police. Dès 2011, nous avons mis en place une formation continue pour les personnels déjà en poste et une formation initiale pour les futurs policiers. » Une formation équivalente pour tous les corps de métiers amenés à suivre les victimes.

STATS/En 2016, la police monégasque a enregistré 26 plaintes de femmes battues. Les hommes peuvent également être victimes de violences. Ils représentent 20 % des dossiers selon des statistiques récentes. Le commandant Isabelle Castelli ici en photo. © Photo DR

STATS/En 2016, la police monégasque a enregistré 26 plaintes de femmes battues. Les hommes peuvent également être victimes de violences. Ils représentent 20 % des dossiers selon des statistiques récentes. Le commandant Isabelle Castelli ici en photo. © Photo DR

Chaque policier est rodé à la manière d’aborder une victime, comment prendre en charge sa plainte. Idem, en ce qui concerne l’auteur des coups. Si police-secours est appelée pour une situation de violence, ou lorsqu’une personne se présente à la Sûreté publique, les agents savent repérer les signes autres que les marques de coups. « Une femme victime de violences a du mal à expliquer qu’elle a été frappée par son compagnon, souligne Isabelle Castelli. Nous disposons à la Sûreté d’une salle d’audition spécifique, qui permet d’accueillir à part les victimes de violences conjugales, afin de leur permettre de parler. » C’est ici qu’intervient une spécificité monégasque : l’assistante sociale de police (ASP). Elles sont deux à la sûreté publique. « Si la femme demande à déposer plainte, elle est orientée vers un officier de police judiciaire, précise Lisa Capaccioni, assistante sociale de police. Ma collègue et moi intervenons quand la victime est fébrile, on la prépare au dépôt de plainte ou de main courante. » Non seulement l’ASP rassure et apaise la femme, mais elle prend le pouls de la situation et en évalue la gravité. « Si cela paraît très grave, nous pouvons faire un signalement à l’autorité judiciaire », souligne-t-elle.

Ecoute empathique

Mais avant tout, c’est « l’écoute empathique et la prise en compte des fragilités » de la femme qui sont au cœur de cet échange. « Nous sommes là pour libérer un frein émotionnel, ajoute Lisa Capaccioni. La victime est dans la culpabilité de faire exploser la cellule familiale, d’envoyer son conjoint en prison. On lève cette barrière. » Les assistantes sociales de police, « éponges émotionnelles », aident la victime à être capable d’expliquer clairement les faits à l’OPJ, mais l’informent également de ce qui va se passer en déclenchant la machine judiciaire, de la possibilité d’obtenir des mesures de protection. « Quand elle repart, il faut qu’elle se sente en sécurité. » En outre, les ASP réalisent une veille sociale. Quotidiennement, elles surveillent les compte-rendus d’interventions des policiers afin de repérer en amont des situations de violence domestique notamment. Elles peuvent alors téléphoner à une potentielle victime repérée et déclencher la parole de celle-ci avant qu’elle-même n’y soit disposée. « J’ai été surprise de constater que beaucoup de personnes m’ont soutenue, des amis, des professeurs d’école, les services sociaux et le système judiciaire, tous voulaient nous aider », explique Amy, après avoir décidé de sortir de sa situation.

Démarche personnelle

Souvent, la victime ne se dirige pas de prime abord au poste de la Sûreté publique. Elle se rend plus facilement au Centre hospitalier princesse Grace (CHPG) ou auprès des services sociaux. La constatation des coups ou de l’état de la femme conduit les personnels à l’interroger et à l’encourager à se rendre à la police. « Mais il faut être clair, à aucun moment, ces personnels ne sont habilités à dénoncer, insiste le commandant Isabelle Castelli. Si la femme ne veut pas porter plainte ou simplement ne pas parler à la police, elle n’y sera pas forcée. Cela doit venir d’elle. »

Si elle s’y décide, un officier de police judiciaire (OPJ) prend sa déposition. « Il fait un constat des traces de violences éventuelles, on cherche si le conjoint violent a des antécédents », ajoute Isabelle Castelli. Cet instant est essentiel dans la prise en charge de la victime. Dès le premier pas de la femme vers la police, elle doit être tout de suite prise en charge. Les policiers le savent, si elle est éconduite, ou qu’un agent fait montre de suspicion sur son discours, dans 90 % des cas, elle abandonne sa démarche. Ainsi, les policiers repèrent les signes de détresse et savent comprendre les faits de harcèlement moral dont peuvent être victimes les femmes en couple ou séparées.

CAMPAGNE/Afin d’intensifier la lutte contre les violences faites aux femmes, le gouvernement a décidé de mener une campagne d’affichage partout en principauté, afin d’être visible du plus grand nombre. Le jeudi 23 novembre, une conférence du Dr Marie-France Hirigoyen abordera la question du silence des femmes (lire par ailleurs).

CAMPAGNE/Afin d’intensifier la lutte contre les violences faites aux femmes, le gouvernement a décidé de mener une campagne d’affichage partout en principauté, afin d’être visible du plus grand nombre. Le jeudi 23 novembre, une conférence du Dr Marie-France Hirigoyen abordera la question du silence des femmes (lire par ailleurs).

Isolement

Une fois la plainte déposée, le système monégasque est bien rodé. « Le dispositif de la loi permet de sortir la femme et les enfants d’une situation de violence, complètement sclérosée », explique Isabelle Castelli. Le parquet est saisi, et selon les situations, « le magistrat demande à l’auteur des coups de quitter le logement », indique-t-elle. A noter qu’en amont, si les policiers interviennent au domicile du couple, ils peuvent encourager l’auteur des coups à quitter les lieux, même si cela n’a pas une force d’obligation comme peut l’être une injonction du parquet. « Si demain, on est dans une situation extrêmement urgente, le département des affaires sociales peut débloquer un fonds pour loger d’urgence », indique le commandant. Trois appartements d’urgence existent à Monaco. Les victimes et leur famille peuvent aussi être logées à l’hôtel quelques jours. Le foyer de l’enfance Princesse Charlène peut accueillir 24 enfants de 6 à 18 ans. Des solutions indispensables car l’urgence peut placer les femmes et leurs enfants en grande précarité. « Souvent, nous nous enfuyions pendant la nuit de peur pour notre sécurité et nous dormions par terre chez des amis pour une nuit ou deux, ou même plusieurs semaines », relate Maria (1), dont le père violent envers sa mère les a conduit à fuir régulièrement.

L’information, clé de la solution

L’intervention du parquet et l’enquête de police permettent dans la plupart des cas d’aboutir à un procès. C’est ici que le rôle des associations est important pour les victimes. En effet, tous les milieux sociaux sont concernés à Monaco. Parmi les femmes victimes de violences à Monaco — 26 ont été prises en charge par la Sûreté publique en 2016 dont 15 sans ITT —, plusieurs sont étrangères et ne parlent pas français. « J’étais pétrifiée, car je ne parlais pas très bien le français et ne connaissais pas mes droits ici », témoigne Amy. « Monaco compte beaucoup de couples binationaux et les femmes sont bien souvent dans un isolement social et affectif », relève Christine Lorenzini, médiatrice familiale. Cet isolement explique bien souvent que ces femmes ne quittent pas leur mari. « Les personnes étrangères ont peur d’aller à la police, commente Vibeke Brask-Thomsen. Il y a beaucoup de “on dit” et elles pensent qu’elles vont tout perdre, y compris leurs enfants. Souvent, elles n’ont pas de moyens financiers. »

ECOUTE/L’association Gender Hopes, présidée par Vibeke Brask-Thomsen, informe et soutient les victimes de violences. © Photo L’Obs’

ECOUTE/L’association Gender Hopes, présidée par Vibeke Brask-Thomsen, informe et soutient les victimes de violences. © Photo L’Obs’

L’association Gender Hopes dont elle est la présidente a mis en place en 2014 le site Internet “Monaco dit non aux violences” (2). Son but est en premier lieu l’information et, s’inspirant des sites anglo-saxons, il récapitule l’ensemble des situations de violences dont peuvent être victimes les femmes. « Souvent, elles ne savent pas vraiment s’il s’agit de violence, et elles ne savent pas ce qu’elles peuvent faire, alors le site permet de se renseigner », souligne Vibeke Brask-Thomsen. De plus, Monaco ne s’étalant que sur 2 km2, il existe un réel tabou pesant sur les violences conjugales. « Les femmes ont peur qu’on sache qu’elles sont victimes, et les conjointes d’hommes influents ont peur de parler, parce qu’elles imaginent qu’on ne les écoutera pas », explique la présidente de Gender Hopes. Un fait vivement démenti par Isabelle Castelli. « Les policiers traitent chaque affaire de la même manière. » Gender Hopes reçoit en moyenne deux appels par mois de femmes victimes de violence, qui demandent de l’aide. La présidente ne veut pas se substituer aux services sociaux et à la police, mais elle offre une écoute, qui permet parfois à ses interlocutrices d’y voir plus clair. « Je les oriente ensuite vers les services sociaux ou l’hôpital ou la police selon la situation », explique-t-elle.

(1) Amy et Maria ont témoigné auprès de l’association Gender Hopes. Leurs prénoms ont été changé.
(2) www.monacosaysnotoviolence.org, le site Internet répertorie de façon quasi-exhaustive les situations de violences que peuvent subir les membres d’un couple. Plusieurs contacts y sont indiqués.

 

 

Médiation familiale : la solution amiable

AIDE/Souvent à l’initiative de l’un des membres du couple, la médiation aide l’homme et la femme à prendre conscience des violences. Une façon de nommer les choses qui permet parfois de trouver une solution pacifiée au divorce.

Christine Lorenzini, médiatrice familiale à Monaco

Christine Lorenzini, médiatrice familiale à Monaco

« Les statistiques françaises soulignent que 60 % des couples ont connu au moins une fois une violence conjugale (1). » Le chiffre est parlant. Frappant. Violent. Mais c’est une violence qui se cache. Parmi les couples que Christine Lorenzini, médiatrice familiale à Monaco, aide à trouver la voie la plus équilibrée pour leur séparation — 80 % des divorces sont à l’initiative des femmes selon les chiffres français, nombre que Christine Lorenzini a pu confirmer à Monaco en 17 ans d’exercice — elle repère parfois des situations de violence conjugale. « Je reçois dans un premier temps la femme et l’homme individuellement, afin de libérer la parole, précise-t-elle. Car, dans la plupart des situations que je suis, il ne s’agit pas de violence physique caractérisée mais de violence psychologique, de harcèlement, de la dévalorisation de la personne, de la violence économique, c’est-à-dire que le conjoint a coupé les vivres à sa compagne, etc. » Le processus de médiation est adapté au cas par cas.

Huis clos

Selon la situation, deux options s’offrent alors à la médiatrice. Dans le cas de violences graves, elle conseille fortement à la femme de porter plainte. Mais elle ne peut l’y forcer ni s’y substituer. « Mes entretiens sont soumis à la confidentialité, il n’est pas question de dénonciation. Je serais déliée de cette obligation, si un enfant était lui-même en danger et je serais amenée à faire un signalement à la DASO par exemple. » En revanche, si la violence est moindre, ou si la femme ne souhaite pas déposer plainte, la médiatrice l’enjoint à aborder ces questions durant les entretiens de couple. « Souvent la violence nait du huis clos familial. Le couple a cessé de se parler et la violence apparaît à ce moment-là. » L’intervention d’un tiers, comme la médiatrice familiale, le fait de poser des mots sur les choses, permet au couple de rétablir le dialogue et de s’orienter vers un divorce à l’amiable. Parfois, l’homme s’engage à ce que la violence s’arrête. « De mon expérience, un mari violent n’est pas forcément un père violent », insiste Christine Lorenzini. La médiation familiale peut ainsi aider à la séparation, « étape toujours très difficile » dans un couple.

Médiation familiale : 98 98 21 12

(1) Source : Observatoire français des violences conjugales.

 

Les services sociaux, le suivi au long court

SOCIETE/Les services sociaux sont des acteurs incontournables dans la prise en charge des femmes victimes de violences.

URGENCE/Le foyer de l’enfance princesse Charlène peut accueillir 24 enfants de 6 à 18 ans. Des solutions indispensables car l’urgence peut placer les femmes et leurs enfants en grande précarité. © Photo L’Obs’

URGENCE/Le foyer de l’enfance princesse Charlène peut accueillir 24 enfants de 6 à 18 ans. Des
solutions indispensables car l’urgence peut placer les femmes et leurs enfants en grande précarité. © Photo L’Obs’

La direction de l’action et de l’aide sociale (DASO) dispose d’une équipe pluridisciplinaire dédiée au suivi des victimes de violences conjugales : assistante sociale, éducateur spécialisé, psychologue, conseillère en économie sociale et familiale se relaient auprès de ces femmes afin de les aider. Le conseil et l’écoute sont au cœur de leur travail. Bien souvent, la victime vient d’elle-même au contact de la DASO mais elle peut avoir été orientée par la Sûreté publique ou l’hôpital par exemple. Un premier entretien permet à l’assistante sociale de prendre la mesure de sa situation mais aussi de créer un lien de confiance. Entièrement confidentiels, ces échanges ont pour but d’informer la victime de ses droits mais aussi ses devoirs, des solutions notamment financières qui s’offrent à elle. Il est en effet possible d’obtenir une aide au logement, ou bien des tickets alimentaires, ou encore le paiement des consultations chez un psychologue en cas de besoin. « Nous sommes là pour soutenir, aider, conseiller les victimes, insiste Véronique Ségui-Charlot, directrice de la DASO. Parfois, il s’agit juste d’apaiser une situation, mais on peut aussi intervenir en cas d’urgence, dans la problématique du logement par exemple. » Interlocuteurs à l’écoute, les agents de la DASO aident ainsi à déblayer une situation et à amener, si elle est d’accord, la victime à trouver une solution à sa situation.

Direction de l’action et de l’aide sociale (DASO) : 98 98 41 00.

écrit par Sophie Noachovitch