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Usine d’incinération : les élus exigent un débat

Article publié dans L’Obs’ n°133 (juin 2014)

POLITIQUE / Après des années d’hésitation, le gouvernement a tranché. L’usine d’incinération de Fontvieille sera reconstruite où elle se trouve. Mais les élus du conseil national dénoncent l’absence de débat et réclament que d’autres pistes soient étudiées.

Faut-il reconstruire l’usine d’incinération de Fontvieille in situ ou la délocaliser en France ? Après plusieurs années d’hésitation, d’études et de négociations, le gouvernement semble avoir tranché. Cet incinérateur inauguré en 1980 et qui traite 35 000 tonnes de déchets par an, dont 15 000 venus de l’est du département, sera reconstruit là où il se trouve. La décision a été annoncée le 10 avril aux élus du conseil national, en commission plénière d’étude. Un choix, ou plutôt une méthode, qui a ulcéré une bonne partie d’entre eux. Autant la majorité Horizon Monaco (HM) que l’opposition Union monégasque (UM).

« Options »
« Le gouvernement nous a présenté cette décision comme définitive. Nous ne sommes pas d’accord. Il n’y a pas eu de débat. Nous voulons voir d’autres options sur la table, a lancé en conférence de presse le 2 juin, Jean-Louis Grinda, le président UM de la commission environnement. On nous refait le coup du Sporting d’hiver. En résumé, c’est arbitré et n’en parlons pas ! Circulez il n’y a rien à voir. Or, ce dossier nous préoccupe tous. Au 21ème siècle, faire une usine d’incinération dans une ville-Etat, on n’arrivera jamais à me persuader que c’est la meilleure solution. » Même constat du côté de l’ex-président du conseil national, l’UM Jean-François Robillon : « Si les conseillers nationaux ne sont là que pour entériner les décisions du gouvernement, autant qu’ils aillent à la pêche… »

« Réunions »
Dans les rangs de la majorité HM, on déplore aussi cette absence de débat et cette décision « unilatérale. » Le président HM de la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses, Thierry Poyet, n’est pas content : « Le gouvernement nous a fait une présentation pour le moins partielle. Il nous a présenté une seule solution, la seule valable selon lui. Cela ne nous convient pas. La majorité a demandé que le gouvernement organise une vraie réunion pour étudier tous les scenarii et les technologies qui pourraient être utilisées. Avec, pour chacune, les avantages et les inconvénients. » Interrogé par L’Obs’, le gouvernement balaie ces accusations : « Le futur de l’usine d’incinération a déjà fait l’objet de plusieurs réunions avec les élus. A la fois lors de la précédente législature, mais également dans l’actuelle. Des éléments extrêmement détaillés et précis leur ont été présentés. Une prochaine réunion devrait permettre d’en apporter des supplémentaires. »

Nice est
En attendant cette prochaine réunion, les trois élus de la minorité ont suggéré deux autres pistes en conférence de presse. La « solution idéale », selon le groupe UM serait de délocaliser le traitement des déchets en France. Plus précisément, vers une usine de valorisation organique située à Nice est. Principal avantage ? La destruction de l’usine de Fontvieille, qui permettrait « de libérer 4 500 m2 au sol et de construire, par exemple, un immeuble de bureaux », suggère l’élu UM Bernard Pasquier. Autre atout : cela limiterait les potentiels risques sanitaires. « N’oublions pas que nous allons construire une usine d’incinération à côté d’un collège. L’établissement, qui accueillera 1 500 élèves, sera situé à 20 mètres des cheminées. Or, en termes de nocivité, on ne sait rien. Il n’y a jamais eu d’étude sanitaire. Lien de cause à effet ou pas, il a en tout cas été constaté des attaques acides sur les balcons du Gildo Pastor situés en face… », alertent les élus UM. Sur ce point, le gouvernement affirme que des contrôles sont régulièrement effectués sur les rejets de l’usine (voir encadré).

En mer ?
Autre piste évoquée par le groupe UM : la création d’une usine en mer. Sur une plate-forme offshore ou un bateau-usine dans les eaux territoriales. A l’origine, cette idée a été proposée par le groupe Synergie monégasque (SM). « Cette approche coûterait sans doute plus cher, mais permettrait de récupérer de l’espace dans Fontvieille et éloignerait les vapeurs d’eau qui s’échappent des cheminées et qui sont perçues comme des pollutions », explique le président d’honneur de SM, Claude Boisson. Cette option maritime laisse toutefois dubitatif son collègue Thierry Poyet : « J’ai du mal à imaginer une usine au large. Cela ne donnerait pas la plus belle image de la principauté… » Questionné par L’Obs’, le gouvernement estime qu’une délocalisation en mer est de toute façon impossible. : « L’article 7 du protocole immersion de la convention de Barcelone stipule que « l’incinération en mer est interdite. » Un protocole signé par notre pays en 1976, ratifié en 1977. Les amendements de 1995 ont été acceptés en 1997. »

Indépendance
En tous cas, majorité et minorité sont d’accord sur un point. Si pour des raisons d’indépendance souveraine, le gouvernement souhaite absolument maintenir le traitement des déchets sur le sol monégasque, tous les élus souhaitent que la solution la plus écologique soit choisie. « J’ai souhaité, tout comme l’ensemble des élus d’HM, que l’appel d’offres soit ouvert à toutes formes de technologies modernes, de type méthanisation, thermolyse, pyrolyse, torche plasma ou encore autoclave, détaille Claude Boisson. Notre choix se portera sur une usine qui ne produira pas de pollution. Ce qui est possible avec les techniques modernes et les divers systèmes de filtrage. Par ailleurs, la majorité n’est pas irresponsable ou inconsciente. Elle n’a pas l’intention de laisser “empoisonner” les élèves et les riverains. Ce n’est bien sûr que dans le cas de garanties technologiques d’absence de pollution que l’aval serait donné par la majorité. Le coût ne doit pas non plus être un obstacle pour choisir la solution la plus efficace et non polluante. »

Grève
Quant à une délocalisation de l’usine en France, elle présente de gros risques et de lourds inconvénients au quotidien, selon la majorité HM. Que faire si le personnel de l’usine française se met en grève ou si une panne technique survient ? « Cela nécessiterait d’entreposer les déchets en principauté pendant plusieurs jours. Sans parler du flot incessant de camions pour exporter les déchets qui génèrera de la pollution sur les routes », souligne Boisson. Pour cet élu, le nombre de camions nécessaires au transfert des déchets se chiffrerait à une trentaine de bennes par jour. « C’est donc source de pollution et de gêne pour la circulation, alors que les axes routiers sont déjà saturés », juge le président d’honneur de SM.

75 000 euros/jour
Côté budget, le coût de l’exportation serait lourd, puisqu’il est estimé à 75 000 euros par jour. « Par ailleurs, il faudrait qu’un espace soit créé pour trier les déchets. Car les structures extérieures n’acceptent pas les encombrants et les déchets en vrac », ajoute Claude Boisson.
Autre problème : l’incinérateur produit de l’eau chaude, de l’eau froide et de l’électricité. « Cette perte de productions d’énergie aurait des conséquences coûteuses pour équiper les immeubles d’eau chaude et de chauffage (1). » Autre certitude : si le gouvernement accepte de revoir sa copie, il devra le faire vite. Car le calendrier est très serré. La concession avec la société monégasque d’électricité et de gaz (SMEG) arrive à son terme en 2015.
_Sabrina Bonarrigo

(1) L’usine d’incinération reçoit les boues issues du traitement des eaux usées et la collecte pneumatique des ordures ménagères du quartier de Fontvieille. La valorisation énergétique de ces déchets par la centrale thermo-frigorifique mitoyenne permet d’alimenter en chaud et froid le quartier de Fontvieille et les immeubles des anciens terrains de la voie ferrée : lycée technique et hôtelier, les jardins d’Apolline et l’Hélios.

Pollution/
Une usine sous contrôle

Aucune enquête sanitaire à proprement parler n’a été menée à Monaco sur l’impact des rejets de l’usine d’incinération. Mais le gouvernement l’assure, ces rejets sont contrôlés « de façon permanente » par les personnels de l’aménagement urbain et font « l’objet de vérifications régulières » par un organisme de contrôle indépendant, l’APAVE : « Ces contrôles montrent des chiffres largement inférieurs aux normes internationales en vigueur. » Deux autres instituts sont aussi mobilisés : l’institut national de l’environnement industriel et des risques (INERIS) et le laboratoire CARSO de Lyon. Ces établissements évaluent l’impact des rejets des fumées en ce qui concerne les dioxines et les furannes. « Ces mesures sont réalisées sur six sites : la terrasse du centre hospitalier princesse Grace (CHPG), la terrasse d’un immeuble avenue Crovetto frères, la terrasse de la caserne des carabiniers bd de Belgique, le terrain d’entraînement de l’ASM à la Turbie, une propriété privée et le centre méditerranéen à Cap d’ail », détaille le gouvernement. A noter enfin qu’en 2006, l’Etat a investi 20 millions d’euros pour des travaux d’amélioration du traitement des fumées._S. B.