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Transparence toute !

POLITIQUE/A peine arrivé, Serge Telle pose un regard neuf sur les dossiers. De l’anticipation de la crise financière, qui pourrait à terme impacter Monaco, à l’usine d’incinération, en passant par l’instauration d’horaires décalés dans les entreprises voire les écoles. Chantre de la transparence, le nouveau ministre d’Etat veut « ouvrir les portes et les fenêtres », notamment dans le cadre de ses relations avec le conseil national.

 

ECONOMIE

Dans sa feuille de route, le prince a fixé comme priorité le renforcement et l’adaptation du modèle monégasque. Craignez-vous un impact de la crise boursière actuelle sur Monaco ?

Les marchés vont rester volatils, la bourse a perdu 25 %… Si une crise devait se propager, et ce n’est pas le cas aujourd’hui, la Principauté serait nécessairement affectée. Monaco n’est pas une bulle à travers le monde. Si les marchés s’effondrent, il y aura un effet richesse sur les comportements. Les gens pourraient arrêter de consommer, d’acheter des appartements, des voitures, etc. Or 47 % du budget monégasque, c’est la TVA… Ainsi, en 2008-2009, on a perdu 17 % de recettes budgétaires. C’est pourquoi l’une des premières mesures que j’ai demandée au gouvernement a été de voir par quel mécanisme Monaco pouvait être impacté et sous quelle forme une propagation pouvait arriver. Nous avons fait une grande réunion avec le Budget le 16 février pour examiner les outils permettant le suivi des recettes budgétaires et les mesures à prendre pour éviter tout déséquilibre budgétaire.

 

Des mesures anticipées sont-elles à prévoir dans le cadre du rectificatif 2016 pour la bonne maîtrise des dépenses publiques ?

Pour l’heure, il n’y a pas de mesures à annoncer. Comme on dit en anglais, “if it is not broken, don’t fix it” (Si ce n’est pas cassé, n’essayez pas de le réparer)… Mais je suis un diplomate, or le rôle du diplomate est d’anticiper le monde et le monde est extraordinairement instable… Si les marchés s’effondraient, on tirerait alors des leçons de l’expérience 2008-2009. Il y aurait toute une palette de mesures à prendre.

 

Lesquelles ?

Nous avons des outils qui nous permettent, au mois près, d’observer les évolutions de consommations et de recettes fiscales (TVA et fiscalité des entreprises). Si on devait voir un effondrement de ces recettes, on prendrait des mesures de régulation budgétaire. On dirait à chaque département de geler X % de ses crédits de fonctionnement et de se serrer la ceinture… Mais c’est un scénario très hypothétique. Les recettes de ces derniers mois sont dans l’épure des prévisions budgétaires 2016.

 

Certains estiment qu’une crise financière en 2016 serait pire que celle de 2008…

Il est évident que si les grandes entreprises pétrolières s’effondrent, les banques endettées pour soutenir ces entreprises tombent aussi… Pour autant, l’économie financière n’est pas l’économie réelle. Surtout qu’à Monaco, il n’y a pas de “risque Lehman Brothers” ou d’éventuelles catastrophes bancaires comme celles qui semblent se préparer en Italie (cf. Monte Paschi). En principauté, toutes les banques sont filiales et succursales de grands groupes internationaux. Le système bancaire dans son ensemble est beaucoup plus solide et mieux régulé qu’en 2008, les risques systémiques sont donc moins probables.

 

POLITIQUE

S’agissant de l’extension territoriale de l’Anse du Portier, le prince a rappelé qu’il voulait un vote de la loi de déclassement dans les délais impartis, c’est-à-dire avant juillet 2016. Pensez-vous que c’est jouable ?

Cette extension en mer est un incroyable pari sur l’avenir. Elle représente 6 hectares sur la mer, 60 000 m2 de logement sur les 10 prochaines années, et près d’un demi-milliard d’euros de contreparties en aménagements publics, en plus d’une soulte… Les investisseurs prennent des risques considérables, c’est une prouesse technique et technologique. Nous visons toujours un vote de la loi de déclassement à la première session de printemps pour un début des travaux courant 2016-début 2017. Le conseil national est d’accord avec l’importance pour l’Etat et la population du projet. Nous avons un noyau d’accord qui, je pense, va permettre de construire un consensus. Chacun est conscient de l’importance d’un urbanisme maîtrisé.

 

Qu’entendez-vous exactement par urbanisme maîtrisé ?

Un urbanisme maîtrisé, c’est une vision prospective de l’urbanisation de la Principauté. Cette démarche prospective doit répondre aux besoins de la population et à son évolution, en matière d’habitation (secteur domanial et privé), d’équipements publics (éducation, sportif, santé, sécurité…), de planchers d’activités économiques (commerce, industrie, tertiaire…).

L’idée, c’est de mener ces travaux en toute transparence. Il doit y avoir des caméras sur les chantiers permettant de suivre leur évolution ; une transparence absolue sur le financement, les garanties, les assurances, la technologie employée, l’impact sur l’environnement, et les conséquences des travaux.

 

Quelles sont les nuisances évaluées pour l’extension en mer ?

Les 5 premières années seront totalement marines (au niveau de l’acheminement des matériaux). Après, je suis conscient des nuisances qu’un tel chantier peut engendrer… L’objectif reste qu’on vive mieux à Monaco dans 10 ans qu’aujourd’hui. C’est pourquoi nous voulons profiter de l’extension en mer pour refaire le Larvotto, qui semble-t-il, est en piètre état.

 

Comment ?

Nous voulons réaliser une promenade pédestre qui irait du Sporting d’été jusqu’au port, et proposer un très bel ensemble architectural qui inclurait le Larvotto, l’extension en mer, le Fairmont, le Ni Box et le Yacht Club. Il s’agit d’ajouter d’autres signatures architecturales à celles de Norman Foster et Renzo Piano pour faire de Monaco un pays d’excellence architecturale. Certains projets de rénovation du Larvotto avaient été bloqués pour des raisons budgétaires. Mais on va trouver une solution.

 

Le conseil national demande des contreparties inland à l’extension en mer. Peut-on imaginer un lancement d’un Grand Ida ?

Il existe beaucoup de projets domaniaux. Nous continuerons à utiliser nos ressources foncières (notamment les espaces des délaissés SNCF), et à penser le remembrement urbain, imaginer la reconstruction de la ville sur la ville, par la démolition des immeubles vieillissants, qui ne sont plus adaptés et n’ayant aucun caractère patrimonial. On sait que compte tenu de la démographie monégasque, il faut créer 80 logements domaniaux par an. On est aujourd’hui à 3 500 logements domaniaux pour 9 047 monégasques. Nous livrerons ces 80 logements par an sur les 10 prochaines années. On espère ne pas être obligé de construire un logement par Monégasque avec les demandes du conseil national (sourire)… Je plaisante bien évidemment car le conseil national est dans son rôle de demander du logement social. Nous sommes conscients de cette réalité. On va faire ça sereinement. Il n’y a pas de SDF à Monaco (sourire)…

 

Sur le plan politique, globalement, il y a eu de nombreux couacs entre gouvernement et conseil national, les élus dénonçant un manque de dialogue et de concertation. Quel est votre état d’esprit ? On repart de zéro ? Comment voyez-vous le dialogue interinstitutionnel ?

Je ne vois pas le dialogue interinstitutionnel, je le pratique (sourire)… Le palais, le gouvernement et le conseil national sont mobilisés pour la garantie de l’intérêt national. L’une des premières visites que j’ai faite a été au conseil national. Les élus sont aujourd’hui pris dans des logiques de partis ou de personnes, et cela m’échappe complètement. Ce n’est d’ailleurs pas mon rôle de rentrer dans ces considérations… En revanche, c’est mon rôle de les écouter, de leur dire ce qu’on fait et ce dont on a besoin. Je ne vois pas comment on peut faire autrement que de se parler tout le temps. Plutôt que d’être dans des logiques où chacun prépare sa copie dans son coin et se gonfle comme une tempête tropicale avant la confrontation. C’est plus simple quand on se parle… Il faut ouvrir les portes et les fenêtres.

 

C’est ça la “méthode Telle” ?

Ce n’est pas une question de méthode. Je suis diplomate et dans ma carrière, j’ai pris l’habitude de parler, même à des gens que je n’aimais pas. Ce qui n’est pas le cas, je le précise, avec le conseil national (sourire)… L’assemblée est dans son rôle en interpelant le gouvernement et il faudra honorer ses demandes. Mais le gouvernement est aussi dans son rôle en décidant des grands objectifs de la vie publique, en mettant en œuvre les grandes décisions du prince sans qu’on ait besoin d’un accord préalable du conseil national. Chacun est à sa place et plus on sera à notre place, plus les rapports seront faciles. C’est lorsqu’il y a des empiètements de part et d’autre que ça se complique…

 

Le télétravail, évoqué lors de la dernière commission bilatérale, devrait être adopté en France en mars. Monaco peut-il accélérer la mise en œuvre d’un dispositif très attendu par certaines entreprises pour le développement de la place, compte tenu des contraintes d’exiguïté du territoire monégasque ?

C’est en débat au sénat. A Monaco, on peut envisager un vote lors de la prochaine session de printemps 2016 qui aura lieu du 1er avril au 30 juin. Dans les prochains jours, le gouvernement va déposer le projet de loi de ratification de l’avenant à la convention avec la France. On peut donc espérer une mise en œuvre du télétravail, en principauté, dès cet été.

C’est important car Monaco est un bassin d’emploi, avec 52 000 emplois privés et environ 6 000 emplois publics. La Principauté crée en moyenne un millier d’emplois nouveaux tous les ans. Or, les accès de la Principauté sont saturés aux heures de pointe. Il faut donc mettre en œuvre des solutions innovantes. Le télétravail en fait partie.

 

Il y en a d’autres ?

Lors de la dernière commission transfrontalière, on a vu qu’on pouvait toujours améliorer les ronds-points et élargir les routes, mais on sera toujours au bord de la thrombose… Le tunnel descendant va permettre de soulager les choses, on va continuer à travailler sur les accès est et ouest, on va reprendre la négociation avec le président Estrosi sur la cadence des rames SNCF aux heures de pointe (on va passer de 4 à 6)… Mais il faut une rupture. C’est comme lorsqu’on est passé de la bougie à l’ampoule électrique… Il faut trouver une solution nouvelle. On réfléchit alors aux parkings de retenue aux entrées de ville mais aussi à la mise en place d’horaires décalés. Pourquoi tout le monde vient travailler à 9h le matin et part à 17h le soir ? Si les entreprises décidaient de démarrer à 6h ou 11h le matin, on étalerait les flux de circulation…

 

En adoptant un système à l’autrichienne ?

Effectivement, on a ouvert ce chantier. Idéalement, il faudrait que les écoles et les entreprises ne commencent pas toutes à la même heure. Pour l’instant, c’est une simple idée. Je suis conscient qu’il va falloir organiser de nombreuses réunions de concertation…

 

EUROPE

Autre sujet prioritaire : les négociations avec Bruxelles d’un accord d’association. Avez-vous eu des premiers contacts avec les négociateurs européens ?

Même si je ne suis pas en première ligne, je suis de façon étroite l’ensemble du processus de négociation. Je participe au comité de pilotage présidé par le prince qui définit les orientations et la stratégie des négociateurs. Bien entendu, j’ai des échanges très réguliers avec l’équipe de négociation placée sous la responsabilité de Gilles Tonelli. C’est d’ailleurs une merveilleuse école de la négociation pour les fonctionnaires qui en font partie. A l’instar de l’école de guerre pour les militaires…

 

Quelles sont les prochaines étapes ?

Sur l’Europe, on fera toutes les 7 semaines un point de situation. La négociation se traduit par des réunions de négociation de 3 à 5 jours à Bruxelles. La dernière en date a eu lieu début février et la prochaine est prévue à la mi-mars.

 

Vous qui connaissez les rouages diplomatiques, comment voyez-vous la marge de manœuvre de négociation pour Monaco ?

L’objectif est de négocier un accord d’association, un “contrat”, sur un pied d’égalité avec l’Union européenne. Il n’est donc pas question de « marge de manœuvre » mais bien de rapports entre deux entités autonomes et souveraines qui pourront — ou pas — s’accorder sur un texte partagé. Le projet doit être bénéfique aux deux parties. Nous sommes très clairs sur ce que nous voulons. Les Monégasques doivent pouvoir continuer à travailler, à vivre chez eux, et à se loger demain comme aujourd’hui. Et ça, on n’y touchera pas ! Les autorisations concernant le travail ou les ouvertures de commerce seront maintenues. Je le dis bien haut et fort : Monaco ne va pas être envahi d’avocats danois ou par les 800 avocats du barreau niçois… Même chose pour les architectes. On va négocier des dérogations sur les 4 libertés (circulation des personnes, des biens et des services). Il n’y aura pas de compromis sans contreparties.

 

C’est-à-dire ?

Tant qu’on n’est pas d’accord sur tout, on est d’accord sur rien. On ne va pas se faire grignoter des positions dans l’espoir d’arriver à un accord final. Je le répète : Monaco n’a pas besoin d’un accord avec l’Union européenne. Nous ne sommes pas dans la situation de Saint-Marin qui a désespérément besoin des fonds structurels. Monaco n’a pas peur de l’Europe. J’ai passé 30 ans de ma vie à la négociation diplomatique. On ne sera pas pris au dépourvu.

 

TRANSPARENCE

Le mot d’ordre princier, lors de la prestation de serment, c’était la transparence. Transparence financière d’abord. Monaco est prêt, concrètement, à un échange automatique d’informations pour 2018 ?

Oui Monaco sera prêt en 2018 pour l’échange automatique. C’est la fin de la directive européenne selon laquelle on payait 30 % d’intérêt en échange de la non communication de l’ayant-droit économique titulaire d’un compte. Ce mécanisme s’arrête à la fin 2017 et sera remplacé par l’échange automatique d’informations. Monaco poursuit sa lutte contre l’évasion et la fraude fiscale internationale. Ce paraphe illustre en outre l’engagement de la Principauté de conclure des accords respectant les standards internationaux développés par l’Union européenne et le Forum mondial de l’OCDE en matière d’échange de renseignements.

 

A titre personnel, estimez-vous que c’est sur ce plan que Monaco a le plus changé depuis votre départ en tant qu’ambassadeur ?

Effectivement, depuis 10 ans, si quelque chose a changé à Monaco, c’est bien cette transparence. Il n’y a pratiquement plus de comptes offshore et plus ce qu’on appelait le secret bancaire susceptible de protéger les évasions fiscales. Cette transparence n’a pas eu pour conséquence de faire partir les fonds. Au contraire. On est passé à plus de 100 milliards d’euros de dépôts… La sécurité juridique liée à la transparence sécurise les investisseurs.

 

Concrètement, comment allez-vous structurer cette transparence, sur un plan logistique ?

Un appel d’offres va être lancé afin qu’une société nous assiste dans cette mise en place.

 

Votre situation de Français et diplomate est singulière, selon votre propre formule. Comment on change de casquette, mentalement ?

Votre question me fait penser au livre L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau d’Olivier Sacks… Quand le prince m’a proposé la fonction de ministre d’Etat, j’ai été très honoré. J’ai servi la République française et le président de la République. Aujourd’hui, je sers le prince Albert et la Principauté, à laquelle je suis profondément attaché. Je n’ai aucun état d’âme. Je connais la position de la France sur certains dossiers et maintenant celle de Monaco. On a tellement d’intérêts communs qu’il n’y a pas de conflits. Je ne change pas de casquette et je ne prends pas ma femme pour un chapeau en changeant de pays (sourire)…

 

Quel est votre sentiment sur l’incinération en ville ? Quand sera-t-on fixé sur la métamorphose de l’incinérateur de Fontvieille ? Quand un appel d’offres sera-t-il lancé sur la technologie choisie en matière de traitement des déchets ?

Fondamentalement, mettre une usine d’incinération en ville, on l’a toujours fait et c’est bien. Mais mon rêve, et c’est sans doute l’approche d’un néophyte qui vient d’arriver — même si j’y pensais déjà il y a 10 ans —, c’est de voir si une autre solution est possible. Monaco manque d’espace et pourtant, on traite 30 % des déchets français. Serait-il possible de financer la construction d’une usine en France ? Je veux reprendre le dossier. Monaco peut s’élargir en mer mais aussi sur la terre.

_Propos recueillis par Milena Radoman

écrit par Milena