Ecologie-Environnement2

Transition énergétique
C’est maintenant !

ENVIRONNEMENT/Création d’un fonds vert, publication d’un Livre blanc, code de l’environnement… Monaco amorce sa transition énergétique. Focus.

Inutile de s’équiper en boules Quiès. Pendant la deuxième édition du ePrix monégasque, le 13 mai dernier, les spectateurs admiraient les tours de circuit ponctués par les coups de frein et autres bruits de pneumatiques sans pollution sonore. Les bolides écolos produisent 80 décibels. Bien loin des 135 décibels d’une Formule 1 classique, équivalent au bruit engendré par un moteur d’avion… Au-delà du spectacle et de la nouveauté de cette discipline sportive, pour Monaco, l’organisation d’un Grand prix électrique est symbolique de l’évolution des mentalités. La preuve ? Si les constructeurs, de BMW à Renault, en passant par Jaguar et peut-être bientôt Ferrari, adhèrent désormais à l’électrique, le grand public commence lui aussi à s’intéresser — même timidement — aux performances des Formule E. « Il y a 10 ans, jamais je n’aurais imaginé une telle unanimité autour des véhicules écolos qui se traduit désormais par des courses automobiles. L’électrique, c’était tout juste bon pour les véhicules de La Poste… », sourit Raoul Viora, président de l’association environnementale Monaco développement durable (MC2D).

Coup d’accélérateur grâce aux accords de Paris

Monaco a amorcé sa transition énergétique il y a déjà quelques années. Flotte automobile de l’administration, bus hybrides, vélos électriques, autopartage… « Cela fait 15 ans qu’on travaille sur la question de la mobilité propre, souligne Bernard Fautrier, vice-président de la Fondation Albert II. On faisait peut-être de la transition énergétique comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Sans le savoir… » N’empêche. La Cop21 et l’accord de Paris contre le réchauffement climatique ont donné un sérieux coup d’accélérateur. En France, la loi de transition énergétique pour la croissance verte a été adoptée à l’été 2015, avec des objectifs forts. Porter à 50 % la part de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité française en 2025, réduire de 40 % les émissions nationales de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030, ou encore diviser par deux la consommation d’énergie finale dans le pays d’ici à 2050 (par rapport au niveau de 2012). Tandis que la Suisse, elle, vient carrément de se prononcer, par une votation, sur la sortie progressive du nucléaire, qui fournit actuellement 35 % de l’électricité du pays… La loi helvétique compte bien promouvoir les énergies renouvelables comme l’hydraulique, le solaire, la géothermie et la biomasse. L’objectif est d’en quadrupler la contribution à la production de l’électricité nationale, ce qu’on appelle le « mix énergétique », en 18 ans…

Objectif : neutralité carbone en 2050

A Monaco aussi, on a mis les bouchées doubles. Et pour cause. Sous l’impulsion d’Albert II, Monaco vise une neutralité carbone en 2050. Et une réduction des gaz à effet de serre de 50 % en 2030. Un fonds vert national, alimenté de 5 millions d’euros en 2016, a été créé « pour capitaliser en vue de réalisations de grandes installations collectives de production d’énergies renouvelables », avait annoncé le prince Albert dès la fin 2015. Comment y arriver ? C’est la question fatidique qui est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Cela passera obligatoirement par une diminution drastique des trois principales sources d’émissions de gaz à effet de serre : le chauffage, le traitement des ordures et la circulation.

Côté énergétique, il s’agit alors de développer à La Condamine et au Larvotto le système écolo de pompes à chaleur eau de de mer, qui produit aujourd’hui près de 20 % des besoins énergétiques de la principauté. Une technologie révolutionnaire, pour laquelle Monaco s’est montré précurseur. « J’étais petit garçon quand on a installé la première pompe à chaleur, à la fin des années 50, afin de climatiser le centre administratif. A l’époque, l’ingénieur qui a inventé le procédé était la risée de la population, qui défendait mordicus le fioul ! Au final, le système a fait école et Monaco compte désormais 70 pompes à chaleur ! », raconte Bernard Fautrier.

Sondages à 2000 m

Parallèlement, Monaco démarre sa chasse aux énergies fossiles. Si le chauffage au fioul devrait être éradiqué d’ici 2022, « cela va prendre plus de temps pour le gaz », juge Bernard Fautrier, pour qui il faudra sans doute attendre 2030 ou 2035. Le vice-président de la FPA2, également ministre plénipotentiaire chargé de missions auprès du ministère d’Etat pour les questions liées au développement durable, mise sur le développement de la géothermie. A savoir l’exploitation de la chaleur stockée dans le sous-sol. « Dans les quartiers hauts de Monaco, c’est une solution plus simple pour faire fonctionner le chauffage et la climatisation que de faire monter l’eau de mer. On peut trouver des gisements d’eau chaude à moins de 2000 m, qui peut produire une source d’énergie importante, explique ainsi Bernard Fautrier, lequel participe à un groupe de travail lié à cette technologie. On réfléchit à réaliser des sondages. »

Cette solution permettrait du même coup de remplacer le système de chauffage intégré à l’usine d’incinération de Fontvieille, si jamais Monaco abandonne le principe d’incinérer ses déchets en ville… Rien n’est aujourd’hui moins sûr concernant la fin de l’incinération en ville, mais l’idée progresse. Après de grandes discussions avec l’opposition parlementaire Union monégasque — incarnée par le trio Robillon-Grinda-Pasquier —, l’appel d’offres lancé pour la construction d’une nouvelle usine de valorisation des déchets sera ainsi ouvert à tous les procédés de traitement des ordures. Investir 110 millions d’euros dans une usine d’incinération « à côté d’un collège, à 200 mètres du nouvel hôpital, et qui sera inaugurée par le prince Albert, le chantre de l’écologie, c’est l’idée la plus stupide au monde ! », répète inlassablement Jean-Louis Grinda, président de la commission Environnement du conseil national.

« Trouver la solution la moins émettrice »

A Monaco, les écologistes pensent que l’incinération appartient tout bonnement au passé. « Cette usine pèse 30 % des émissions de gaz à effet de serre, tonne Bernard Fautrier. Il faut trouver la solution la moins émettrice si on veut tenir notre objectif de neutralité carbone en 2050 ! » Le responsable de la Fondation est de ceux qui considèrent que dans 15 ans, ce qui restera à incinérer sera marginal. « Quand on a conçu l’usine il y a 35 ans, on incinérait 45 000 tonnes de déchets et on pensait qu’en l’an 2010, compte tenu du développement économique de la place, on en brûlerait 110 000 tonnes. Sauf qu’au plus fort, on n’a jamais dépassé les 65 000 tonnes ! » s’amuse Bernard Fautrier qui croit dur comme fer à un Monaco zéro déchets. Et d’ajouter : « Le tri sélectif s’est développé et on va faire une économie circulaire où le recyclage sera de plus en plus important. »

Chez MC2D, on milite aussi pour une Principauté zéro déchet dans 10 ans. « Il n’y a pas de raison que ça prenne plus de temps », observe Raoul Viora. Si l’écologiste estime que « Monaco doit garder l’autonomie sur la politique de traitement des déchets », il affiche néanmoins clairement sa préférence pour un centre de valorisation des déchets, de compostage ou de méthanisation. Bref, on l’aura compris : tout sauf l’incinération… A Monaco, comme ailleurs, le zéro déchets fait des émules. Sur leur blog lifestyle intitulé “2 mères à Monaco”, deux mamans résidant en principauté racontent ainsi leur expérience de compost maison… La marche vers la transition énergétique est-elle inéluctable ? Bernard Fautrier est positif : « Il n’y aura plus de marche arrière, malgré les réticences du président américain Donald Trump. Surtout que la Chine est aujourd’hui devenue leader en solutions énergétiques alternatives. » En clair, être écolo et zéro déchet, ce sera aussi bientôt obéir à la loi du marché. Du moins on l’espère…

_Milena Radoman

 

EN BREF/

ITER, un gouffre financier

La maîtrise de la fusion thermonucléaire, pour produire de l’électricité dite « décarbonée », parait incertaine. Pour autant le chantier de construction du réacteur expérimental ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) est toujours en route. Avec 9 ans de retard et un coût quadruplé par rapport aux premières estimations (il est évalué à 20 milliards d’euros !). Or, Monaco et ITER Organization ont signé en 2008 un accord de partenariat prévoyant un engagement financier de 5,5 millions d’euros sur 10 ans. Cet engagement se poursuivra-t-il ? « C’est un gouffre financier mais cela peut être la solution technologique pour dans 50 ans », juge Bernard Fautrier.

Un marché énorme

Près de 9,8 millions de personnes travaillent actuellement dans le secteur des énergies renouvelables, de manière directe ou indirecte, selon l’Agence internationale des énergies renouvelables (Irena) basée à Abou Dhabi dans son rapport intitulé Energies renouvelables et emplois ? Bilan annuel 2017. Le photovoltaïque est le secteur qui emploie le plus (3,1 millions d’emplois, en progression de 12 % par rapport à 2015). Les marchés clés sont la Chine, les Etats-Unis, le Japon et l’Inde. La Chine absorbe la moitié de ces emplois.

Energies renouvelables

En se basant sur une étude récente, MC2D espère que le courant ligure pourrait permettre de récupérer à terme de l’énergie en mer. Raoul Viora surveille ainsi l’évolution de la technologie de la membrane oscillante. Une sorte de grande palme, qui ondule comme un poisson. Le président de l’association imagine également de éoliennes de toiture sur les toits de Monaco.

« Le nucléaire, c’est du passé »

« Le nucléaire, c’est du passé, c’est ruineux. Il faut passer à autre chose », estime Bernard Fautrier, vice-président de la Fondation Albert II. Ça tombe bien, l’électricité française, importée à Monaco, devrait réduire sa part de nucléaire de 75 % à 50 % d’ici 2025. Et la présence de Nicolas Hulot dans le gouvernement Philippe devrait rassurer les écologistes.

 

MESSAGE/

« Il faut éviter les signaux contradictoires »

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Chez MC2D, on se bat depuis des années pour infléchir la politique environnementale du gouvernement. L’association écologiste a ainsi toujours fustigé la construction du tunnel descendant, qui relie le boulevard du Jardin exotique à Cap d’ail. « Ce tunnel, qui a certes le mérite de réduire les embouteillages intramuros, incite les gens à se rendre à Monaco en voiture. Plus aucune ville ne crée ce type d’équipements. A Paris, on enlève les autoroutes urbaines. Cela fait hurler la population mais au final, les gens s’adaptent ! » soupire le président Raoul Viora, qui regrette que l’on donne des « signaux contradictoires ». Depuis sa création il y a 13 ans, MC2D milite pour la réalisation d’un parking relai sur les terrains de la Brasca, situés sur la moyenne corniche, et d’un mini métro — comparable à ceux que l’on peut voir dans les stations de ski — pour rejoindre la Principauté. « Cela fait 13 ans que le gouvernement étudie cette solution… » regrette Raoul Viora, qui avance un autre projet : réaliser enfin un funiculaire partant de La Turbie. Aujourd’hui, seul un téléphérique urbain à côté du futur parking de dissuasion de 1880 places, à l’entrée ouest de Monaco, semble dans les cartons du gouvernement. S’il voit le jour, ce mode de transports publics pourrait desservir Fontvieille voire le Rocher et le port.

Un RER Nice-Monaco ?

Pour limiter les émissions de gaz à effet de serre liées à la mobilité, Raoul Viora juge qu’il faut régler avant tout le problème d’engorgement du trafic de la SNCF. « La gare de Monaco est la troisième de la région et la deuxième du département. Or, Monaco est actuellement ignoré des projets de la SNCF. Dans le cadre de la Ligne nouvelle Paca — ex-Ligne à grande vitesse —, le tronçon Nice-Vintimille est repoussé à 2050 ! A moyen terme, Monaco devra se doter d’une deuxième gare et d’un deuxième tunnel ferroviaire pour pouvoir faire du ferroutage et transformer la ligne actuelle en RER. »

_Milena Radoman

 

L’implication des usagers, au cœur de la transition

STRATEGIE/La transition énergétique passe forcément par le fournisseur monégasque, la Société monégasque de l’électricité et du gaz (SMEG), qui a d’ores et déjà entamé le processus.

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En adaptant ses locaux situés au 10 rue de Fontvieille, la Société monégasque de l’électricité et du gaz (SMEG) montre l’exemple. « Nous avons diminué notre consommation d’énergie de 8 % », assure Thomas Battaglione, directeur général de la SMEG. Après avoir réalisé une étude de la consommation de ses bureaux, l’entreprise a pu mettre en place plusieurs mesures comme l’installation d’un système électrique plus économe assorti d’un thermostat ou le remplacement de toutes les ampoules par des lampes à Led. Mais c’est avant tout sur la production d’électricité en elle-même que la SMEG concentre ses efforts. Dans un pays qui ne produit que 0,001 % de son électricité, la Société monégasque de l’électricité et du gaz doit s’organiser pour poursuivre sa transition énergétique.

Pour ce faire, il faut avant tout des infrastructures efficientes. « Le réseau de distribution monégasque est très maillé, souligne Thomas Battaglione. On l’équipe des dernières technologies. » Avec deux postes sources et bientôt trois, le nombre de postes de distribution est tel, 240 sur la Principauté, que le réseau monégasque est l’un des plus performants d’Europe permettant d’avoir le moins de perte d’énergie possible. En effet, la transition énergétique passe d’abord par l’économie d’énergie et donc la lutte contre la déperdition d’énergie. « Le SAIDI (System average interruption duration index, N.D.L.R.), la référence internationale de mesure de l’efficacité des réseaux est un bon indicateur, souligne le directeur général de la SMEG. Le réseau monégasque compte 6 minutes d’interruption moyenne par an chez le client. En France, ce temps est de 60 minutes, et en Europe de 100 minutes. » En outre, une politique de modernisation constante de son réseau permet à la Société monégasque de maintenir ces bons chiffres.

Une prise de conscience

Mais elle compte également sur l’implication des clients, car le gaspillage d’énergie a également lieu chez les particuliers et les entreprises. La mise en place de compteurs communicants dits intelligents dans tous les logements monégasques à l’horizon 2019 (la Tour Odéon est la première à en être déjà équipée) permettra à chacun de connaître en temps réel (avec une demi-heure de décalage) sa consommation. « Le projet Nexio permet de proposer un service avancé à nos clients, insiste Pierfranck Pelacchi, directeur commercial à la SMEG. Le compteur communicant n’est qu’un des outils. Il est en effet associé à un outil numérique qui permet aux consommateurs de lire en détails leurs consommations. » Premier objectif, en donnant la possibilité à ses clients de visualiser leur consommation, la SMEG compte induire une prise de conscience, première étape pour la transition énergétique. Elle va induire une modification des comportements d’utilisation.

Autre levier de la SMEG sur le comportement de ses clients est le service EGEO lancé en 2007. Si l’immense majorité de l’électricité monégasque est produite sur le territoire français, la Principauté donne déjà la part belle à l’énergie renouvelable qui compte pour 40 % du volume importé issu de fermes photovoltaïques et hydrauliques en France. « Nos clients, via EGEO, peuvent choisir d’être alimentés par cette électricité verte, poursuit Pierfranck Pelacchi. Moyennant 1 à 2 % par an en plus sur leur facture soit environ 6 euros pour un particulier, les bénéfices permettent de financer les projets de la SMEG dans l’énergie verte. » En 2013, 6 % des clients monégasques avaient opté pour EGEO. Ils atteignaient 20 % en 2015. Un pari gagnant qui va permettre l’achat en France de fermes photovoltaïque.

Dans le même ordre d’idées, deux autres mesures incitatives sont accessibles aux particuliers et aux entreprises. Ils ont ainsi la possibilité de réaliser un diagnostic énergétique appelé Eficio, qui apporte des solutions et une baisse de consommation. Et pour les entreprises dont le fonctionnement nécessite l’émission de gaz à effets de serre, le programme Eco2 leur propose de compenser ces émissions en finançant des projets verts (en achetant des crédits carbone du programme Monaco offsetting de la Fondation Albert II).

Fermes photovoltaïques

Mais ce n’est qu’un début pour la société monégasque. « Notre objectif est de produire notre propre énergie renouvelable. Les 40 % d’électricité verte dépendent de prestataires étrangers. L’idée est de faire en sorte de sortir de cette dépendance en acquérant des terrains en France », insiste Thomas Battaglione. Le drame monégasque étant son manque de kilomètres carrés, la SMEG se tourne vers son voisin et devrait bientôt signer l’achat d’un terrain dans le Var qui accueillera une ferme photovoltaïque. Mais la SMEG ne se contente pas de l’énergie solaire. Les barrages hydrauliques sont aussi à l’ordre du jour. Comme cela est déjà le cas pour le quartier de Fontvieille, elle va tendre à favoriser les pompes à chaleur en eau de mer pour le chauffage et la climatisation des logements. En effet, ces pompes représentent 75 % de l’énergie produite à Monaco (23 % de l’ensemble des énergies consommées en Principauté sont générées sur son territoire : pompes à chaleur en eau de mer, vapeurs de l’usine d’incinération, etc.).

Investissements

Si à l’heure actuelle, près de 60 % de l’électricité monégasque provient de la France, donc principalement du nucléaire, l’objectif de l’entreprise monégasque est clairement de favoriser les énergies vertes et de se détourner autant que possible de l’électricité issue du nucléaire. Mais un tel processus est très long et la SMEG se trouve bien en peine de fournir un calendrier. En attendant, la Principauté mise une grosse partie de ses efforts sur l’information et le travail individuel, afin de réduire les consommations d’énergie. Le fioul, énergie fossile, se trouve ainsi dans le collimateur de la Société monégasque de l’électricité et du gaz. La réflexion, en partenariat avec le gouvernement, s’oriente vers une suppression de ce mode de chauffage. Là aussi, cela demandera du temps puisque cela nécessite d’importants investissements dans les immeubles alimentés par cette énergie. Des investissements seront nécessaires dans plusieurs bâtiments de la Principauté, afin de les rendre moins énergivores. Mais le gouvernement et la SMEG l’assurent : ces dépenses seront rapidement compensées sur les factures énergétiques.

_Sophie Noachovitch

écrit par Milena