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Thomas Griffin
Réalisateur têtu


PORTRAIT
/ Le réalisateur monégasque Thomas Griffin vient de terminer son deuxième documentaire, Je suis dans un band. L’histoire de trois groupes de musique à Montréal, doublée d’une plongée dans la vie culturelle locale.

« Mon arrière grand-père maternel est un immigré anglais. C’est lui qui a lancé British Motors à Monaco en 1924. A l’époque il était chauffeur. Lorsque sa patronne a tout perdu, il a racheté la maison qu’elle possédait en principauté. Il en a fait un atelier de réparation pour véhicules anglais. Quelques années plus tard, c’est devenu la première concession au monde de Rolls Royce. » La vie est faite de hasards. A 30 ans, Thomas Griffin sait d’où il vient.

British
Si Rolls Royce quitte British Motors début 2000 tout en continuant avec des marques comme Jaguar ou Aston Martin, le grand-père maternel de Thomas Griffin prend la suite, avant son décès en 1983. Puis son père, Francis Griffin. « Il a gravi les échelons un à un : laveur, mécanicien, vendeur… Mon grand-père tenait à ce qu’il fasse ses preuves et ce, même s’il allait devenir le mari de sa fille. Mon père a fait un CAP d’électrotechnique. Du coup, il n’était pas voué à se lancer dans cette aventure. » La mère de Thomas, Evelyn Wright, travaille aussi pour cette entreprise familiale. Tout comme sa grande sœur, Olivia, 33 ans, qui occupe un poste de secrétaire administrative. « Mon père s’est remarié. Et j’ai une petite sœur Sheryn qui a 5 ans et demi. »
Né en principauté le 28 mars 1983, Thomas Griffin est un Monégasque comme beaucoup d’autres. Primaire, collège, lycée… Il mène des études sans histoire en principauté. Puis, il décroche un BEP de comptabilité et un bac pro de commerce au lycée technique de Monaco.

One
Problème : « Le système scolaire ne me convenait pas. J’ai donc cherché quelque chose de plus terre à terre, de plus pratique. La compta répondait à cette envie. Mais ça n’était pas une passion. En fait, c’est parce qu’il n’y avait pas de BEP commerce à Monaco que j’ai misé sur ce bac pro. » En tout cas, pas question de mener de longues études. Au départ, l’idée c’est d’entrer dans la vie active le plus tôt possible.
Griffin enchaîne par une année d’IUT techniques de commercialisation à Nice. Mais il ne passe pas en deuxième année. Du coup, il décide de faire un BTS de management des unités commerciales en alternance. Pour la partie alternance, il mise sur MC One, la radio lancée par Gildo Pastor à la fin des années 1990 (voir son portrait publié dans L’Obs’ n° 123). Mais finalement, il est réorienté vers l’activité brasserie de Pastor. Sa mission : accompagner le lancement de Propaganda, une nouvelle bière. Pendant deux ans, de 2004 à 2006, Griffin est assistant commercial.

AJM
De 2001 à 2007, Griffin s’investit aussi beaucoup dans l’association des jeunes monégasques (AJM). Presque un acte fondateur. « Je cherchais à redynamiser l’AJM, en relançant notamment les concerts. » L’occasion aussi, pour ce fan de musique, de se faire plaisir. Tout simplement. « L’AJM c’était mes premiers concerts le vendredi soir. Mes premières bières, je les ai prises là-bas. » A l’époque, Thomas Griffin écoute notamment Radiohead, Nirvana ou les Beastie Boys. Mais il s’intéresse aussi à la photo. D’ailleurs, en 2004, il lance des cours de photo : « Ces cours sont tenus par Adrien Rébaudo jusqu’en 2007. Ils ont repris l’an dernier à la médiathèque Louis Notari. Ça avait eu un grand succès à l’époque. Vu que je suivais moi aussi ces cours, ça m’a incité à mieux maitriser l’image et la technique. » Bref, l’AJM marque un véritable tournant dans la vie de Thomas Griffin : « Sans ce que j’ai fait à l’AJM, tant au niveau organisationnel qu’au niveau de l’expérience je n’aurai pas fait ces études, ni eu envie de travailler dans la création et la réalisation. »
Du coup, assez logiquement, lorsque Gildo Pastor lui propose de poursuivre l’aventure, Griffin refuse : « Parce que j’ai senti que je m’épanouissais beaucoup plus dans la culture. Monter des expo, des concerts, rencontrer des artistes… C’est ça qui me plaisait. » Direction Paris, où il rend visite à un ami qui étudie dans le secteur de la médiation culturelle. C’est le coup de cœur.

Médiation
En août 2006, Griffin imite cet ami et intègre une école à Paris pour un bachelor de médiation culturelle, c’est-à-dire l’équivalent d’une licence. Philosophie, sociologie, histoire de l’art… « Je trouve enfin une vraie source d’épanouissement personnel. Et comme on étudie aussi les montages de projets culturels, mes connaissances en comptabilité sont précieuses. » Voilà pourquoi Griffin décroche sa licence et continue en Master. Il doit alors écrire un mémoire. Il choisi de dresser un état des lieux de la scène musicale islandaise actuelle. Un sujet pointu, mais pas choisi au hasard : « C’est une scène musicale qui m’a toujours intéressé. Björk, Sigur Rós et Of Monsters of Men sont les plus connus. Mais il y a beaucoup d’autres artistes passionnants. » Après 15 jours en Islande, Griffin soutient son mémoire en 2008. « C’était en octobre 2008, lorsque l’Islande a connu la banqueroute… » Un mémoire dans lequel il indique qu’il aimerait réaliser un documentaire autour de ce thème.

« Show »
En dernière année, il étudie le développement des show-runners, c’est-à-dire des auteurs-producteurs. Un sujet qui le passionne : « Aux Etats-Unis, lorsque quelqu’un imagine une série télé, il s’entoure ensuite d’une équipe de scénaristes qui écrit chaque épisode. Mais c’est le show-runner qui vérifie si ce qui est écrit correspond à l’esprit et à la cohérence de ce qu’il a imaginé. On a rencontré des scénaristes français qui travaillent sur Un Village Français ou sur Plus Belle la Vie. Une belle expérience. » En décembre 2009, Thomas Griffin décroche son Master 2, « mention bien » alors qu’il est en stage comme assistant de production à Montréal pendant 3 mois.

Islande
Retour à Monaco et à la réalité économique. Petits jobs « à droite et à gauche. » En juin 2010, direction Paris. Il faut trouver du boulot. En parallèle, Griffin commence à travailler sur l’adaptation de son mémoire islandais pour en faire un film documentaire. « Je cherche des financements que je ne trouve pas. Parce que je suis personne et que je n’ai pas fait de grande école de cinéma. » En louant le matériel, les dépenses diminuent. Mais il faut quand même trouver 5 000 euros. « Sachant que tous les frais sur place en Islande sont pour nous… »
A Paris, Griffin retrouve une connaissance qui travaille comme cadreur sur des émissions comme Un dîner presque parfait sur M6. « Il est intéressé par mon projet, malgré les conditions très précaires. Je travaille alors dans un centre d’art et la directrice me prête sa caméra, un Canon Eos 5D Mark II. » Christopher Hill, un résident monégasque et enfant du pays, s’en fait prêter une deuxième : c’est lui qui tiendra la caméra principale. Un copain fait l’ingénieur son et le montage. Le départ en Islande a lieu en mai 2011.

Ari, The Way Down. © Thomas Griffin

Hjalmar. © Thomas Griffin

Gulla. © Thomas Griffin

Hjálmar
« En principe, pour tourner un documentaire de 52 minutes, 15 jours suffisent. Comme c’est mon premier projet, on reste un mois. » Bonne nouvelle : la boite de production parisienne qui soutient le projet de Griffin obtient un soutien du Centre national du cinéma (CNC). La Direction des affaires culturelles de Monaco participe aussi au financement. Quant à la co-production, elle est assurée par des chaînes de télé locales : la Locale TV, une chaine lancée en 1999 en Seine-Saint-Denis. Résultat, « on part à 4, dont 3 à temps plein. Le producteur vient pour nous aider. Il nous chapeaute. Et au final, on a pu être défrayés. » Au total, quatre mois de travail permettent à I’m in a band de voir le jour. Dans ce film, Thomas Griffin suit trois artistes islandais : Gulla, Kiddi et Ari qui jouent dans un ou plusieurs groupes. Notamment Hjálmar, un groupe de reggae très connu en Islande. Mais aussi une formation punk, The Way Down et un groupe folk, Mikligardur. Bref, trois scènes islandaises assez différentes.

« Sugarcubes »
Le frère d’Ari, qui est le guitariste de The Way Down, a fait des tournées avec Sugarcubes, le premier groupe de Björk. « A un moment donné, il a aussi épousé Björk. Ce qui fait d’Ari l’ex-beau-frère de Björk. Résultat, on a pu parler de Sugarcubes par l’intermédiaire d’Ari. Tout en montrant les interconnections entre ces différents artistes. Ari, c’est un peu le vilain petit canard, toujours un peu dans l’ombre de son frère. A moitié alcoolique et dépressif, mais adorable, avec un vrai amour pour la musique. »
Gulla, membre de Mikligardur, est très amie avec le bassiste de Sigur Rós, Georg Hólm. « Dans mon film, Gulla prête une toile à Hólm. Et on essaie alors de comprendre comment ce tableau peut l’inspirer au quotidien pour sa musique. C’est donc à travers cette toile que l’on en arrive à parler de Sigur Rós. »

RIFF
La première diffusion de ce documentaire de 52 minutes est organisée le 4 avril 2012 à Paris, à la Blogothèque (1), une salle connue pour ses fameux « concerts à emporter. » Puis, le 12 avril, une autre diffusion a lieu avec l’appui de l’ambassade de Monaco à Paris à l’Institut de paléontologie humaine (IPH), une fondation financée par la principauté. Dans la foulée, une projection est programmée à Monaco, au théâtre des Variétés cette fois avec l’association le Logoscope, « une association que j’ai toujours beaucoup aimée. »
Mais pour des raisons de coûts, pas de sortie blu-ray ou DVD. « Il faut compter 1 200 euros pour presser 1 000 DVD. Mais le problème, c’est qu’il faut ensuite les distribuer et espérer les vendre… C’est donc une rentabilité assez aléatoire. Surtout que mon film s’adresse à des passionnés. C’est un marché de niche. » Mais ce film continue à être diffusé, et donc à vivre, non seulement sur Locale TV mais aussi dans des festivals à Katowice (Pologne), au Reykjavik International Film Festival (RIFF), à Rome (Italie)…

Montréal
Très vite, l’idée du second film est déjà là. A Montréal, Griffin a constaté l’existence d’une véritable effervescence autour de la scène musicale locale. L’écriture de ce nouveau documentaire peut débuter. « Une boite de prod’ parisienne qui travaille sur un film consacré au Monégasque Léo Ferré me contacte. Ils voient I’m in a band et sont convaincus de me suivre pour Montréal. » Dans la foulée, la Direction des affaires culturelles de Monaco et le CNC confirment aussi leur soutien. Le départ pour Montréal est programmé avec Christopher Hill. Sur place, ils retrouvent Arnaud Têtu, un autre enfant du pays avec qui Thomas Griffin était au collège aux Franciscains, à Monaco. Têtu vit à Montréal où il est ingénieur du son.

© Thomas Griffin

© Thomas Griffin

Gothique
Quelques mois avant de partir à Montréal, Griffin apprend que le forum français de la langue française va se tenir à Québec. Monaco souhaite envoyer un jeune de moins de 30 ans pour représenter la principauté accompagné d’un diplomate monégasque. Objectif : participer aux débats et aux ateliers. « Comme je prépare un film sur la scène montréalaise francophone, je suis très motivé par ce projet qui recoupe ma problématique. » Et puis, en Islande ou à Montréal, quand on vient de la principauté, les réactions sont plutôt positives : « Comme il y a le Grand Prix de Montréal, les gens connaissent Monaco. En Islande, les gens connaissent aussi la principauté. Globalement, l’image de Monaco est bonne dans ces deux pays. » Et pour choisir les trois groupes qu’il va suivre, Thomas Griffin commence tout simplement par regarder dans sa discothèque. « J’ai décidé de mettre en avant des groupes que j’écoute et que j’aime. »
Ambiant, expérimental, contemporain… C’est comme ça que Griffin décrit Les Momies de Palerme, un duo montréalais composé de Xarah Dion et de Marie Davidson. Un duo qui a sorti en 2010 un album de 8 titres, Brûlez ce cœur, où il est souvent question de la mort. Incantations, mystère, dimension mystique limite gothique… Chez Les Momies, les ténèbres ne sont jamais loin.

Benoît Poirier, batteur du groupe Jésuslesfilles. © Thomas Griffin

Les Momies de Palerme © Thomas Griffin

Monogrenade. © Thomas Griffin

« Jésus »
« Monogrenade est un groupe d’électro pop et de rock indépendant créé en 2008 par son leader, Jean-Michel Pigeon. Quant à Jésus les Filles, c’est plus grunge et garage. Mais ces trois groupes mettent un point d’honneur à chanter en français tout en étant aussi de véritables acteurs de la vie culturelle locale. Ils démontrent que l’on peut chanter en français sans que ça sonne cul-cul ou carrément niais. » Blogueurs, animateurs radio, animateurs de sites web… Les membres de ces groupes de Montréal sont très actifs.
Le titre de ce second documentaire est vite trouvé. Après I’m in a band, voici Je suis dans un band. L’Obs’ a pu visionner ce documentaire dans une version DVD. Un lieu central, presque un personnage, apparait comme une évidence : la Casa del Popolo, un resto-bar situé sur le boulevard Saint-Laurent. Mais attention : il ne s’agit pas de n’importe quel resto-bar. « Les patrons font partie d’un groupe post rock mondialement connu, Godspeed You ! Black Emperor, lancé en 1994 par Efrim Menuck et Mauro Pezzente. C’est l’un de mes groupes préférés. »
Le tournage de Je suis dans un band se déroule du 15 novembre au 15 décembre 2012. Fin juin 2013, le film est terminé. Prévu sur un format de 52 minutes pour la télévision, ce second film existe aussi dans une version de 75 minutes. « En plus de la Locale TV, cette fois on a aussi eu le soutien de Télessonne. »

« Voie »
Le 27 septembre, Je suis dans un band a été projeté à la salle du Ponant pour la première fois. Le 24 novembre, ce sera au tour de Montréal, avec un concert avec les trois groupes, « alors qu’ils se connaissent à peine. » Aucun doute : Thomas Griffin a trouvé sa voie. « Ce qui me plait pendant le tournage, c’est d’être en immersion avec des artistes que j’aime, de faire partie du processus de création aussi. » Coût de ce deuxième film : 17 000 euros. « Le financement a été un peu plus facile à trouver cette fois. Mais l’idée serait d’avoir une structure plus solide derrière moi. »
Presque une obligation dans la mesure où le sujet du prochain film sera le Japon. Ce qui suppose des dépenses plus élevées. « Pour ce troisième film, je me suis entouré d’un Parisien qui fait de la musique avec des Japonais et qui en plus, parle leur langue. Mais sur ce troisième film, tout sera plus cher : le déplacement, la vie sur place, le traducteur qui sera obligatoire… » En revanche, la base de ce documentaire reste identique : la vie culturelle locale vue à travers trois groupes japonais qui ne sont pas encore choisis.

Ponctuation
Autre projet : une tournée en France, Suisse et Belgique avec Jésus les Filles et Ponctuation, un autre groupe. Chaque concert sera proposé avec une projection du film de Griffin à voir dans une dizaine de salles subventionnées. Les premiers shows devraient avoir lieu d’ici avril ou mai 2014.
Mais ce n’est pas tout. A l’avenir, Thomas Griffin voudrait davantage impliquer la principauté. Presque une évidence pour ce Monégasque. Pourtant, ce n’est pas aussi simple que ça : « J’aimerais travailler avec une société de production et même des prestataires monégasques. Pour mes deux premiers projets, j’ai essayé de contacter des entreprises monégasques, mais je n’ai jamais eu de retour. C’est dommage, car je touche des aides monégasques et la création est délocalisée… »

Bricoleur
Passionné, curieux, impatient, autodidacte, bricoleur, têtu… Difficile de décrire le caractère de ce Monégasque désormais trentenaire. Une certitude : lorsqu’il a une idée en tête, il ne lâche pas. Etre têtu peut aussi être une qualité. « Il m’arrive de manquer de confiance en moi. Du coup, j’ai parfois besoin d’être rassuré par les gens avec qui je travaille. » Ce fan de ciné, avoue Gatsby le Magnifique (2013) de Baz Luhrmann, comme dernier long métrage vu en salle. Et aussi un documentaire « un peu expérimental » : La Dernière Fois que j’ai vu Macao (2013) de Joao Pedro Rodrigues et Joao Rui Guerra de Mata.
Mais dès que l’on parle cinéma, les mots s’emballent. Et quelques grands noms reviennent : David Lynch, Stanley Kubrick, Lars Von Trier, Tim Burton… Sans oublier Raymond Depardon pour les documentaires : « Il laisse les gens vivre. Idéalement, j’aimerais arriver à ça un jour. Filmer sans avoir à mettre les gens en scène, un peu comme dans l’émission Strip Tease. » Mais pas question de tomber dans un métier qui ne serait plus le sien : « Michael Moore, est un réalisateur que j’aime beaucoup. Mais il fait un travail d’investigation et de journaliste dont je ne me sens pas capable. Contrairement à Moore, je ne dénonce rien. »
_Raphaël Brun

(1) http://www.blogotheque.net
Plus d’infos sur : I’m in a band (2011) : www.iminabandfilm.tumblr.com.
Je suis dans un band (2013) : www.jesuisdansunband.tumblr.com. La page Vimeo de Thomas Griffin : www.vimeo.com/thomasgriffin