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Thierry Boutsen : « Je suis chef d’entreprise comme j’étais pilote de Formule 1 »

— L’ancien pilote de course Thierry Boutsen gère aujourd’hui la société Boutsen Aviation, spécialisée dans l’aviation d’affaires. Sa reconversion réussie, il la doit en partie à son expérience sur les circuits —

Son ancienne Formule 1 trône dans l’entrée de sa société. Trois jets privés miniaturisés décorent son bureau. Un environnement d’entreprise pour un homme qui fonctionne à 200 km/h ? Pas du tout ! Thierry Boutsen, ancien pilote de F1 et de courses d’endurance, dégage calme et sérénité. Pour diriger Boutsen Aviation, il applique la maîtrise de soi comme il le faisait, autrefois, lancé à toute vitesse sur les circuits du monde entier. Sa réussite ne doit rien au hasard. Dans son cockpit ou assis à son bureau, le natif de Bruxelles incarne la rigueur et le travail acharné. Quelques sourires trahissent néanmoins son regard sérieux, presque insondable. Le 4ème du championnat du monde de Formule 1 en 1988 revient pour L’Observateur de Monaco sur son parcours, marqué par une constance digne des plus grands pilotes d’endurance.

Qu’est-ce qui a fait que vous avez réussi dans le sport automobile ?

Pour réussir dans ce milieu, il faut énormément travailler. Vous devez être à 110 % tout le temps. Toute votre vie doit tourner autour de la course. J’ai pour habitude de dire que ma vie professionnelle a commencé lorsque j’avais 3 ans ! Le jour de mon anniversaire, j’ai dit à mes parents que je voulais devenir pilote de Formule 1. J’ai dû batailler pour y arriver car la Belgique est un petit pays et ce n’était pas évident pour trouver des sponsors au début. En parallèle d’une école de pilotage, j’ai fait une école d’ingénieur. Mon projet de fin d’études ? Construire un moteur de course de compétition. J’ai mis 1 an à le confectionner mais l’année suivante, je l’utilisais sur une Formule Ford. J’ai gagné 15 courses sur les 18 du championnat. À force d’acharnement, j’ai gravi les échelons. Je suis passé de Formule Ford à Formule 3, puis à Formule 2 pour enfin arriver en Formule 1 à l’âge de 26 ans.

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Quel trait de caractère a été un élément moteur pour votre carrière ?

Le self-control. Pour être un bon pilote, il faut évidemment bien savoir conduire mais il faut également se maîtriser. En course, on ne peut pas être nerveux ou surexcité. J’ajoute aussi qu’il faut être prêt à beaucoup s’investir et à avoir une motivation sans faille. Il arrive qu’on ait des déconvenues, des retours de flamme ou des difficultés, mais il faut vaincre tout cela.

Que vous évoque le Grand Prix de Monaco ?

C’est LE grand prix ! Si je devais éliminer tous les grands prix et n’en garder qu’un, je choisirais celui de Monaco. C’est un mythe, un phénomène extraordinaire. J’ai toujours adoré rouler ici, en ville. C’est le plus beau circuit du monde et aussi le plus complexe. C’est un challenge incroyable de rouler à 100 % pendant tout le Grand prix alors que faire un tour est déjà compliqué ! L’exigence de précision est inimaginable. Si vous passez à 5 centimètres du rail de sécurité, vous perdez un dixième de seconde. Si vous passez à 3 millimètres, c’est parfait mais un peu plus et vous touchiez le rail et la course s’arrête. Il y a tellement de virages et de pièges avec lesquels on doit jouer. On danse avec la voiture. Psychologiquement, c’est éreintant.

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Quel est votre souvenir de course, en Formule 1 ou en endurance, le plus fort ?

En 1985, je roulais sur le circuit de Spa-Francorchamps avec une Porsche, dans le cadre de la course d’endurance des 1 000 kilomètres de Spa (aujourd’hui appelée les 6 heures de Spa-Francorchamps, N.D.L.R.). J’étais en tête de la course et je me suis arrêté pour ravitailler et passer le volant à mon coéquipier, Stefan Bellof. Il s’est lancé et s’est tué après un ou deux tours en tentant un dépassement un peu risqué. J’y pense encore tous les jours. Cet incident m’a marqué à vie. L’année suivante, j’ai refait la même course, avec la même écurie et une voiture similaire et je l’ai gagnée. C’était pour moi une sorte de revanche.

Quelle influence le pilote que vous étiez a sur le chef d’entreprise que vous êtes ?

À la tête de Boutsen Aviation, j’emploie la même méthode que pendant les weekends de course. C’est-à-dire une rigueur extrême. J’examine toutes les données, essaye de ne pas faire d’erreurs ou le moins possible. Lorsque j’en fais, je les analyse, les comprends et les corrige. Sans cela, on passe à côté de la moitié des transactions. De plus, ma société fonctionne comme une écurie. Chaque personne joue un rôle dans le processus de vente d’un avion d’affaires. Dès que l’on en vend un, c’est comme si l’on avait gagné une course. Je suis chef d’entreprise comme j’étais pilote de F1 ! Je mène la danse, mais c’est toute l’équipe qui travaille pour servir le même objectif.

Comment vous est venue l’idée de vous reconvertir dans l’aviation d’affaires ?

Tout à fait par hasard ! Quand j’étais pilote de F1, j’ai acheté un avion pour mes déplacements. Au bout de 2 ans, je l’ai revendu pour en acheter un autre, puis j’ai répété le processus et ainsi de suite. J’ai fait quelques transactions de ce genre, en pure amateur, jusqu’au jour où le pilote allemand Heinz-Harald Frentzen est venu chez moi pour me dire qu’il voulait le même avion que moi ! Il ne savait pas du tout comment s’y prendre. J’ai tout arrangé pour lui comme si c’était pour moi. Par la suite, j’ai eu la même demande d’autres pilotes comme Michael Schumacher, Keke Rosberg, Mika Häkkinen ou encore Guy Ligier. J’ai fait une dizaine de transactions dans le monde de la course avant de me lancer vraiment, en 1997. Aujourd’hui, Boutsen Aviation a vendu plus de 370 avions dans 70 pays différents.

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Pourquoi avez-vous choisi Monaco pour vous installer ?

C’est un ensemble de choses. Je suis venu ici pour la première fois en 1984, grâce à la Formule 1. J’ai aimé la ville, l’accueil des gens. Il y a tout ici : la météo, l’aéroport de Nice à proximité, la sécurité, les écoles pour les enfants et en plus un régime fiscal intéressant. En y regardant bien, on ne peut trouver aucun point négatif à Monaco !

Vous étiez du déplacement en Inde avec le Monaco Economic Board, rentrez-vous satisfait de ce voyage d’affaires ?

Nous avons très bien préparé ce déplacement, notamment avec notre représentant sur place. Il y avait les deux jours avec la délégation monégasque et je suis resté deux jours de plus pour profiter de la dynamique mise en place. Nous avions bien préparé nos réunions, repéré les bons interlocuteurs. Nous rentrons de ce voyage avec potentiellement trois avions achetés, qui seront mis en vente par Boutsen Aviation dans les jours à venir. Le support du Monaco Economic Board a été excellent. La délégation monégasque a été très dynamique, à l’écoute et proactive. C’est un poids énorme dans une négociation que d’avoir le soutien de la Principauté et du Prince lui-même.

De manière générale, qui sont vos clients ?

La majorité de mes clients sont des grosses sociétés, des groupes industriels ou des multinationales. Les particuliers ne représentent que 2 à 3 % de la clientèle. C’est très rare d’être un particulier et d’utiliser un avion pour ses déplacements personnels. Il y a toujours une raison professionnelle. Les sociétés ont recours aux avions pour déplacer leurs managers ou leurs techniciens. Mercedes, par exemple, possède quelque chose comme 8 avions qui volent tous les jours. Le PDG est un jour à Tokyo, le lendemain à Los Angeles et le surlendemain en Afrique du Sud ! Vous ne pouvez faire cela qu’avec un avion d’affaires. L’avion est un outil d’affaires.

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Le transport aérien est l’un des facteurs de pollution les plus importants dans le monde. Avez-vous une réflexion à ce niveau-là ?

C’est vrai que les avions polluent mais je n’ai aucune influence là-dessus. Boutsen Aviation est une société de courtage et non un fabricant de moteurs. C’est comme les voitures, je trouve que les gouvernements devraient être plus strictes avec les sociétés qui produisent des engins polluants. Rien n’est fait et je trouve cela absurde. Il faudrait trouver d’autres moyens de propulsion pour réduire ou annuler la pollution liée aux avions. Une nouvelle génération de moteurs est sortie dernièrement. Elle consomme 20 à 25 % de moins. C’est uniquement pour les gros avions, type Airbus ou Boeing. Pour les petits avions, il y a des améliorations qui sont faites, petit à petit. Tout cela va dans le bon sens mais c’est insuffisant. Il faudrait légiférer et interdire certaines choses mais tant que ce modèle fonctionne, personne ne veut le changer.

Propos recueillis par Maxime Dewilder

 

écrit par La rédaction