Conseil-national-budget-primitif-séances-13-et-15-décembre-2016-@-Conseil-national-PC150607

Tensions autour du budget

BUDGET 2017/Durant la vingtaine d’heures consacrées à l’examen du budget primitif 2017, certains sujets ont monopolisé les débats. Société des bains de mer, rachat du port de Vintimille, fuites dans le domaniaux des Jardins d’Apolline… Des sujets polémiques qui ont mis en lumière les tensions existant entre le gouvernement et le conseil national. Mais surtout au sein même de l’hémicycle…

13 voix pour, 10 contre et une abstention. Le ministre d’Etat se rappellera longtemps de son premier budget primitif, adopté de justesse… Face à une levée de boucliers d’élus, et un public composé d’employés de jeux de la SBM, Serge Telle a exprimé son étonnement après les explications de vote. « Regardez ce qui se passe ailleurs en Europe. L’insécurité qui monte, la montagne de dettes, une croissance atonique… Monaco est le contraire de tout cela. » Il faut dire que le budget primitif 2017 affiche un excédent insolent de 6,3 millions d’euros qui contraste avec l’état délétère des finances publiques des pays voisins… « Quand on se regarde, on peut s’inquiéter. Quand on se compare, on peut se rassurer », a ajouté le ministre d’Etat, ébahi de la « tonalité catastrophiste » des élus.

« On ne peut pas tout financer ! »

Durant une semaine de débats, personne n’a franchement tiré à boulets rouges sur les anticipations budgétaires du gouvernement. Seuls les trois élus Union monégasque ont réaffirmé leur position de principe sur les « gymnastiques comptables » existant entre le budget de l’Etat et le fonds de réserve constitutionnel. « Ce budget ne reflète pas la politique économique de la Principauté, puisque des investissements publics de grande taille — à l’instar du financement de la concession et du chantier du port de Vintimille (80 millions d’euros) ou de la participation de Monaco à l’aéroport de Nice (a priori 150 millions d’euros), N.D.L.R. — n’y figurent pas. Et que ce budget ne comprend pas toutes les recettes et toutes les dépenses de la Principauté, comme le demande notre constitution. » Ici et là, d’autres élus ont également fustigé des dépenses à tout va. Pour Alain Ficini (Horizon Monaco), par exemple, « les dépenses budgétaires s’alignent systématiquement sur les recettes, et ce, quelle que soit l’augmentation du budget, 32 % cumulés en trois années. C’est une mauvaise habitude. On ne pourra pas toujours tout financer, il faudra des arbitrages ! »

« Je ne suis pas Nietzsche ! »

Mais cette fronde massive est surtout venue de tensions nées avec le gouvernement sur certains dossiers. A commencer par la perception de la Société des bains de mer. Lors des débats, Serge Telle avait osé mentionné qu’en Europe, « les jeux de table sont en train de disparaître pour se transférer en Asie ou aux Etats-Unis. » Pour de nombreux élus, ce constat était synonyme de « la mort des jeux de tables » à Monaco. Impensable dans l’un des berceaux européens de la roulette… « Le casino de Monaco possède des atouts exceptionnels qui devraient lui permettre d’attirer les plus gros joueurs de la planète. Encore faut-il en avoir la volonté et les compétences », a ainsi tonné l’UP Jean-Michel Cucchi. Avec une charge contre la direction de la SBM mais aussi contre le gouvernement, actionnaire majoritaire de la société monopole des jeux : « Monsieur le ministre, le cœur de la SBM peut continuer à battre fort et longtemps… Si toutefois ceux qui en ont la charge se donnent la peine d’y croire. » Christian Barilaro, directeur du Sun Casino, est même sorti de son devoir de réserve habituel au sujet de la SBM, pour rappeler que l’immobilier ne doit pas devenir le cœur de métier de la société et que l’Exécutif ne devait pas inquiéter les employés de jeux sur leur avenir : « On a besoin de la confiance de tous les collaborateurs des casinos (pour faire de Monaco la référence en Europe à l’horizon 2018) et il est inconscient de les projeter dans une incertitude injuste et injustifiée. » Quant à Eric Elena, le seul élu Renaissance de l’hémicycle — la liste composée d’employés de la SBM qui s’est présentée lors des élections de 2008 —, il a carrément demandé au ministre de venir dans les salons de jeux et de juger par lui-même, sans être influencé « par ceux qui n’aiment pas (les employés de jeux)… » Une invitation assumée par Serge Telle qui a immédiatement rétorqué : « Je n’ai jamais annoncé la mort des jeux de table ! (…) Je ne suis pas Nietzsche qui annonce la mort de Dieu dans Ainsi parlait Zarathoustra. Je dis juste qu’il y a un changement dans la façon de jouer en Europe. » Tout en réaffirmant sa confiance à la direction de la Société des bains de mer pour gérer au mieux cette mutation du secteur.

Passage en force

Lors de ces débats, l’autre sujet qui a visiblement chiffonné les élus, c’est « le passage en force du port de Vintimille », selon la formule de Bernard Pasquier (voir p. 26). Alors que les conseillers nationaux consultés dans le cadre de la commission de placement de fonds avaient émis des réserves sur le rachat du port transalpin par des deniers monégasques, ils ont appris la finalisation de l’opération… via un communiqué de presse. Un scénario qui rappelaient à certains « une autre opération pas si lointaine, celle qui culmine aujourd’hui à plus de 169 m de hauteur », dixit Alain Ficini faisant allusion à la Tour Odéon. « Le constat est que le rôle de la commission de placements de fonds a été de fait ramené à sa vraie utilité. De consultative, elle est devenue sans objet. 80 millions d’euros au nez et à la barbe des élus. C’est clair, le conseil national a été respecté ! », ironise l’élu Horizon Monaco. Le verdict des élus Union monégasque est, lui, sans appel : « Cette triste histoire a montré, une fois de plus, que le conseil national compte pour du beurre. Mais nous n’en voulons pas au gouvernement, car nous avons l’impression que lui aussi, sur certains dossiers, compte pour du beurre ! » a résumé Bernard Pasquier, qui a forcé le trait en comparant le parlement à un « alibi démocratique », déguisé en « enabler ». A savoir « celui ou celle qui fournit en cachette la bouteille qui permet à l’alcoolique de s’adonner à son addiction, tout en l’engueulant copieusement en public, en lui demandant d’arrêter de boire… »

Avancées ou passivité ?

Au final, lors de ces débats, le rôle du conseil national est apparu comme une question centrale, au travers du dialogue entre le gouvernement et l’assemblée. Les bons points ont été accordés par le nouveau président Christophe Steiner : « Bien sûr, il y a toujours moyen de faire mieux, mais ayons l’objectivité de reconnaitre les avancées que nous avons obtenues grâce à un travail commun ». Construction d’une nouvelle opération intermédiaire grâce à l’acquisition de la Villa Carmelha, transformation rapide en projet de loi de la proposition sur les taux du contrat habitation-capitalisation, maintien du pouvoir d’achat des fonctionnaires à travers le versement d’une prime de 300 euros pour les fonctionnaires et retraités de la fonction publique en décembre et la pérennisation d’un treizième mois… Pour Christophe Steiner, ces engagements du gouvernement sont le fruit de la méthode instaurée depuis le changement de gouvernance du conseil national le 27 avril dernier. L’ancien président déchu en avril, Laurent Nouvion, lui, a fait part d’une analyse radicalement différente. Il n’a pas hésité à critiquer « la passivité de l’attelage majoritaire ». En interpellant ses anciens amis : « Vous voilà face à vous-même, face une réalité politique bien ingrate, celle de l’inertie, de la communication creuse sans conviction, vous êtes devenus les passe-plats du gouvernement ! » Mais l’avertissement de Laurent Nouvion, qui pour la première fois de sa vie a voté contre un budget, s’adressait aussi au gouvernement : « Dans cette maison, il y a donc bien deux volontés qui doivent s’entendre et s’écouter. Cela fait trop longtemps que la machine est grippée et que les décisions unilatérales passent en force. Une certaine exaspération est en train de naître chez nombre de nos compatriotes. C’est le moment pour le gouvernement de nous écouter… », a indiqué le leader du groupe politique Horizon Monaco. Une vision pour le coup partagée de l’autre côté de l’hémicycle chez Union monégasque : « Nous en voulons un peu à nos collègues de la majorité issue des urnes, toutes chapelles confondues, qui, année après année, se prêtent à la même mascarade. Comme j’aimerais qu’il y ait un peu plus de courage dans cet hémicycle ! Comme j’aimerais que mes collègues comprennent que le seul pouvoir dont nous disposons vraiment est de voter contre le budget… », s’est fendu Bernard Pasquier. Le plus sérieusement du monde.

_Milena Radoman

(1) Jean-Louis Grinda, Bernard Pasquier, Jean-François Robillon pour Union monégasque, Eric Elena pour Renaissance et Béatrice Fresko-Rolfo, Laurent Nouvion, Alain Ficini, Claude Boisson, Jacques Rit et Christian Barilaro pour Horizon Monaco ont voté contre ce budget primitif 2017. Philippe Clérissi s’est abstenu.

POLEMIQUE/

« Le conseil national, c’est le loft »

Depuis la fronde du 27 avril, et le changement de présidence au conseil national, la tension dans l’hémicycle n’est toujours pas retombée. Piques acerbes, retransmissions de passages bien sentis des séances budgétaires sur les réseaux… Les amis d’hier de Horizon Monaco canal historique et de la nouvelle majorité ont visiblement du mal à cohabiter. « Monsieur le président, vous avez fait glisser l’affrontement politique, qui peut se révéler sain et constructif, en affrontement personnel. C’est dangereux pour l’image du conseil national », a même interpellé Béatrice Fresko-Rolfo, lors du vote, espérant que le climat s’apaise à la rentrée. Tandis que Nathalie Amoratti-Blanc délivrait un “carton jaune” au clan Horizon Monaco, qui crée « des polémiques stériles sur des réseaux sociaux ». Ambiance… Pour l’abstentionniste Philippe Clérissi, « le conseil national, c’est Le Loft ! A Monaco, c’est ridicule… » Agacé par ces relations électriques, il espère « retrouver de la sérénité. » L’élu propose aux conseillers nationaux de la majorité et de la nouvelle opposition HM de s’asseoir à la même table pour régler leurs comptes une bonne fois pour toutes en janvier…

_M.R.

 

POLITIQUE/

« Il faut revoir le fonctionnement »

Ce n’est pas la première fois que Jean-Charles Allavena fait part de ce constat sévère mais juste : « Le gouvernement et le conseil national ne discutent publiquement que pendant les séances budgétaires, et les élus doivent donc caser à ce moment tout ce qu’ils ont à dire en public. Il est temps de se mettre autour d’une table et de revoir le fonctionnement de nos séances publiques. » Pourquoi ? Allavena liste les questions que les observateurs se posent déjà : « Qui est intéressé par un débat sur les parkings, les taxis ou la circulation, ouvert à minuit moins quart ? Pourquoi passer une heure sur le rôle social ou la gouvernance de la SBM ? Quel rapport avec le budget ? C’est ridicule, c’est vouloir faire croire que travailler longtemps, c’est travailler beaucoup ou travailler efficacement, on sait que ce n’est pas vrai. » L’une des pistes proposées par l’élu de la nouvelle majorité est de rendre publiques certaines commissions plénières d’études thématiques, de manière trimestrielle. Cela permettrait de fluidifier les séances d’examen du BP ou du BR, en ciblant les débats sur des questions purement budgétaires. « L’alternative serait peut-être de limiter les interventions publiques à 3 minutes par groupe politique et non par élu, lors des séances budgétaires », propose Jean-Charles Allavena. Une alternative qui suppose aussi que les groupes politiques se constituent au conseil national. Pour l’heure, il n’y en a qu’un de formé, celui de Horizon Monaco.

_M.R.

 

La mort des jeux de table ?

SBM/En annonçant que le secteur des jeux de table en Europe et à Monaco, est sur le point de « disparaître », le ministre d’Etat Serge Telle a soulevé l’inquiétude des élus et des croupiers. Avant de tenter de les rassurer…

Rien ne va plus… aussi rond sur les moquettes des casinos monégasques. Ce secteur, qui a longtemps fait le bonheur des caisses de la SBM et de l’Etat, traverse des années de vaches maigres. Au point que certains observateurs jugent, qu’à ce rythme, le casino va quasiment « devenir un musée ». Les joueurs — et les gros en particulier — bouderaient en effet de plus en plus les tables de baccarat, de roulette et de blackjack. Mais à en croire le ministre d’Etat, Monaco est loin d’être un cas isolé. La perte de vitesse se vérifierait dans toute l’Europe : « Nous sommes dans une situation où les jeux de table sont en train de disparaître en Europe pour se transférer en Asie ou aux Etats-Unis, a-t-il expliqué le 13 décembre en séance publique. Ce secteur n’est plus aussi rentable qu’il y a 10 ou 20 ans. Ce qui marche en Europe, aujourd’hui, ce sont les machines à sous. » Un diagnostic partagé par l’élu Union Monégasque Bernard Pasquier pour qui les seules sociétés qui conservent « une performance acceptable » dans ce domaine sont celles, comme à Las Vegas ou à Macao, qui ont misé sur le volume : « A savoir un grand nombre de joueurs qui perdent peu. C’est-à-dire l’inverse de notre modèle, basé sur quelques joueurs qui perdaient beaucoup. »

Pas de « fatalité »

Pour palier la torpeur du secteur des jeux — cœur de métier historique de la SBM — le gouvernement (actionnaire majoritaire) et la société ont donc été obligés de diversifier les sources de revenus en misant sur l’immobilier. Au point que, selon le ministre d’Etat, « ce seront les revenus de l’immobilier qui paieront les salaires des croupiers… » Des propos qui ont fait bondir Jean-Michel Cucchi qui refuse cette analyse alarmiste. « Si depuis des années, des choses avaient été faites pour relancer les jeux et pour développer le marketing, peut-être que nous n’en serions pas là, a argumenté l’élu. Je trouve dommage que le gouvernement annonce grosso modo la mort des jeux. Je ne suis pas d’accord. La tendance que vous évoquez peut changer. Il faut se battre. La qualité de nos jeux est mondialement reconnue. Si l’on avait dès le départ confié la gestion de nos casinos à des casinotiers, on n’en serait pas là aujourd’hui. » Une réaction qui a poussé le ministre d’Etat à préciser le fond de sa pensée : « Je n’annonce pas la mort des jeux. Je dis que l’activité des jeux de table baisse en Europe. C’est une réalité dont il faut tenir compte. Mais il y a bien sûr des choses à faire en termes de mangement pour que les clients viennent jouer à Monaco. Ce n’est pas la fin des jeux. C’est la fin d’une certaine forme de jeux. » Alors, les jeux sont-ils faits ? Selon le conseiller aux finances Jean Castellini, il n’y a pas de « fatalité ». Mais la SBM devra trouver coûte que coûte la nouvelle martingale pour relancer ce secteur moribond : « Nous ne condamnons pas ce secteur de manière irrémédiable. Nous cherchons de nouvelles ressources pour le dynamiser. Oui, le marketing jeux existe ! Mais les habitudes des joueurs ont changé, et il est désormais plus compliqué de les fidéliser. Cela prendra donc du temps. »

_Sabrina Bonarrigo.

 

ACTIONNARIAT/

Le gouvernement réaffirme sa confiance à Biamonti

Jean-Luc-Biamonti-SBM-Sept-2016-@-Realis-DEB_6210

Jean-Luc Biamonti © Photo Réalis/SBM

Pas question d’afficher un sourire béat. Avec des pertes à hauteur de 31 millions d’euros lors de l’exercice 2015-2016, le gouvernement l’admet sans langue de bois. Il n’est pas « satisfait » des résultats financiers de la SBM. Le conseiller aux finances Jean Castellini refuse toutefois de plomber la direction : « Est-ce qu’un autre management pourrait faire mieux ? Au vu de la mutation et des circonstances actuelles, selon nous, non. Lorsque je lis ici et là que cette direction est inapte et inepte, je ne peux pas souscrire à ce genre de qualificatif. » Même discours chez le ministre d’Etat qui soutient à 100 % les équipes dirigeantes : « Le gouvernement réaffirme toute sa confiance dans le management de la SBM. Monsieur Biamonti fait un travail remarquable compte tenu des circonstances. Nous n’allons pas lui retirer notre confiance. » Pour l’Exécutif, si les résultats financiers sont plombés c’est aussi et surtout en raison des gros chantiers (Hôtel de Paris et Sporting d’hiver) que la société a lancés. « Dans les mois et les années qui viennent, un certain nombre d’investissements stratégiques qui pèsent aujourd’hui sur les comptes auront disparu », a continué Jean Castellini. Tout en rappelant que le gouvernement n’est pas un « sleeping partner », de la SBM : « Le gouvernement a joué pleinement son rôle d’actionnaire majoritaire. Notamment lorsqu’il a fallu éloigner certains prédateurs immobiliers… Nous sommes présents aux côtés de la société lorsque les circonstances l’exigent. Aussi bien sur les grands dossiers stratégiques que de manière ponctuelle sur certains projets d’envergure. »

 

PRIORITE/

Une école des jeux réservée aux Monégasques ?

Eric Elena est formel : il y a une « diminution énorme et flagrante » des employés de jeux à la SBM. Il y a 30 ans, lorsque cet élu est entré dans cette maison, ils étaient (selon ses chiffres) plus de 400 employés de jeux pour 5 000 Monégasques. « La nouvelle convention jeux prévoit d’atteindre 260 employés » a-t-il alerté, alors qu’aujourd’hui le nombre de Monégasques a doublé. Pour que les futures générations ne soient pas laissées de côté, Eric Elena a donc formulé une requête : que la future école de jeux (qui ouvre le 9 janvier) soit réservée à des nationaux. « Car je le rappelle, les Monégasques ne peuvent être employés de jeux qu’à Monaco. En France et en Italie, ils ne veulent pas de nous ! ». Une demande approuvée par le gouvernement, avec, toutefois, une nuance : « Jean-Luc Biamonti a déjà reçu pour instruction de réserver les places de l’école des jeux à des enfants monégasques, a assuré le ministre d’Etat, Serge Telle. Mais nous risquons d’avoir un problème d’effectifs. Il est n’est pas sûr que nous ayons suffisamment de candidats monégasques par rapport aux postes à pourvoir. » Ainsi, dans cette hypothèse, « la préférence nationale s’arrêtera ». Et l’école pourra s’ouvrir aux autres nationalités.

écrit par La rédaction