Teletravail

Télétravail
L’avenir économique de Monaco ?

ECONOMIE / Alors qu’un accord sur le télétravail a été signé le 18 mars entre Monaco et la France, L’Obs’ a demandé aux trois groupes politiques élus au conseil national leurs attentes sur ce dossier.

Si les questions posées à Horizon Monaco (HM), Union Monégasque (UM) et à Renaissance étaient les mêmes, les positions des élus sur la question du télétravail sont assez contrastées. Tout le monde se félicite que cette option soit enfin proposée aux entreprises installées à Monaco, mais certains élus sont plus sceptiques que d’autres sur les retombées concrètes de cette nouvelle organisation du travail.

« Stratégie »
« L’avenir économique de la principauté ne passe pas uniquement et obligatoirement par le télétravail, mais toutes les initiatives sont les bienvenues. Et le télétravail est une de ces composantes », lancent les élus de la majorité HM Thierry Poyet, président de la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses (CISAD) et Caroline Rougaignon-Vernin, vice-présidente de la CISAD en charge du travail et de l’emploi. Avant d’ajouter : « Monaco doit aussi en parallèle réfléchir à sa stratégie industrielle, au devenir des activités de tout secteur, à faire venir aussi des entreprises à haute valeur ajoutée… Ne nous réfugions pas derrière le télétravail, en pensant que la réponse à tous les maux de l’économie est là. C’est faux et simpliste. »

115 000
Du côté de l’opposition UM, Bernard Pasquier préfère aussi rester prudent : « Le télétravail ne résoudra pas tout seul le problème de manque de place, mais il contribuera certainement à atténuer les tensions. » Les élus n’ont pas oublié que la réforme des retraites de 2012 a été calculée avec un taux de croissance de 2,5 % du nombre de salariés. Ce qui représentera un total de 115 000 salariés en 2 050. Problème : où installer ces salariés alors que le territoire monégasque n’est pas extensible à l’infini ? « Le télétravail, c’est le futur. Car c’est aussi et surtout par ce biais que Monaco va contrecarrer son principal handicap : ses 2 kilomètres carrés. Il faut encourager le gouvernement à explorer d’autres domaines dans lequel la souveraineté pourrait être projetée à l’extérieur. Que ce soit pour le logement, le traitement des déchets, les transports, la fiscalité, la sécurité, l’éducation des personnes qui travaillent à Monaco… », estime Bernard Pasquier. Avant d’ajouter : « Monaco est un pays prospère. Et il n’a aucun intérêt à ce que la région voisine, le bassin économique monégasque, ne soit pas prospère aussi. Monaco a besoin de mètres carrés et Monaco a des emplois. Or, la région voisine a des mètres carrés et a besoin d’emplois. C’est du gagnant-gagnant. »

Emplois
Si le conseiller pour les affaires sociales et la santé Stéphane Valeri (voir son interview page 56) estime que 7 000 à 10 000 emplois pourraient être créés ou transformés à moyen terme grâce au télétravail, difficile d’être plus précis. « Pourrait être concerné par le télétravail tout emploi qui manipule et donc traite de l’information. Il en est ainsi des secrétaires, des comptables, des services de paie, des traducteurs, mais aussi des graphistes, des illustrateurs, des métiers de la presse et de la publicité, des architectes, des commerciaux, des ingénieurs… Plus de 4 000 métiers sont aujourd’hui considérés comme pouvant s’exercer en télétravail », estime Etienne Ruzic, membre du groupe politique Renaissance.

« Fictives »
Le 18 mars, lors de la réunion de la commission franco-monégasque de sécurité sociale, l’accord sur le télétravail a été signé. Reste désormais au gouvernement monégasque à déposer au conseil national un projet de loi définissant le statut précis du télétravailleur en principauté. Il s’agira de télétravail partiel, avec au minimum un tiers du temps passé en entreprise à Monaco. « La principauté ne veut accueillir que des entreprises qui exercent une activité importante et réelle sur son territoire, à l’exclusion de « boites aux lettres » fictives », se justifie Stéphane Valeri. En tout cas, ce texte pourrait être voté en juin, lors de la session de printemps du conseil national.

FPM
Contactée par L’Obs’, la Fédération Patronale Monégasque (FPM) n’a pas été en mesure de répondre à nos questions avant le bouclage de ce numéro. Du coup, difficile d’avoir une estimation précise des attentes du secteur patronal dans ce dossier. « La réaction des organisations patronales à l’introduction du télétravail a été positive, mais pas vraiment enthousiaste. Peut-être parce que les entreprises du secteur tertiaire sont sous-représentées dans ces organisations », indique Bernard Pasquier.

35 heures
En revanche, du côté de l’Union des Syndicats de Monaco (USM), on est ouvertement opposé au télétravail. Dans un courrier daté du 20 janvier 2014 adressé par l’USM à l’ambassadeur de France à Monaco Hugues Moret (voir son interview par ailleurs), la secrétaire générale de l’USM Monique Ferrete liste une série d’interrogations. Quelle durée du travail sera retenue pour les télétravailleurs, 35 heures en France ou 39 heures à Monaco ? Quelle inspection du travail sera compétente pour faire appliquer le droit monégasque ? Le télétravail réalisé en France sera-t-il assujetti au paiement de la CSG et de la CRDS qui n’existent pas en principauté ? Des questions qui trouveront une réponse dans le texte de loi actuellement en préparation.

Ecolo
En tout cas, tous les élus interrogés par L’Obs’ espèrent que l’adoption du télétravail permettra de résoudre partiellement la problématique des déplacements. Car le matin et le soir, Monaco est toujours engorgé. Voies de circulations saturées, trains bondés, aucune solution satisfaisante n’a pu être apportée à ce jour. Du coup, en limitant le temps de travail en principauté à seulement un tiers du temps de travail total, il devrait y avoir un peu moins de monde sur les routes et dans les transports en commun. Mais on reste prudent du côté de Caroline Rougaignon-Vernin et de Thierry Poyet : « Moins de circulation, moins de pollution sonore, amélioration de la qualité de l’air… Le télétravail contribue aussi à cela. Et le succès du télétravail aura un effet direct et positif sur l’écologie. Quant à quantifier cela… »

Sceptique
Reste aussi la question de la durée idéale du temps consacrée au télétravail. Selon le sociologue du travail et président de l’association française du télétravail et des téléactivités (AFTT) Philippe Planterose, « c’est lorsque le télétravail est utilisé à 50/50 qu’il est le plus efficace : 50 % du temps passé en entreprise et 50 % en télétravail. Mais si le salarié travaille 4 jours sur 5 à l’extérieur ou même 5 jours sur 5 en télétravail et de temps en temps dans l’entreprise, cela entraîne une démobilisation généralisée. Un ras-le-bol s’installe, généralement au bout de 6 mois. » Si ce sociologue salue le pas en avant fait par la principauté, il reste en revanche sceptique sur la durée de télétravail imposée par Monaco, à savoir un tiers du temps passé au sein de l’entreprise : « Toute imposition de temps de travail démontre que ceux qui ont imaginé ce système ne pensent pas comme il convient. Mais peut-être faut-il que Monaco passe par cette phase intermédiaire ? En tout cas, il ne faut pas que cela soit une finalité. »
_Raphaël Brun

3 questions à…
Hugues Moret, ambassadeur de France à Monaco

L’avenir économique de Monaco passe obligatoirement par le télétravail ?
L’avenir économique de Monaco a de multiples horizons ! Le télétravail est une des formes modernes d’organisation de l’emploi. Cela répond à une vraie demande des employeurs et des salariés. Dans le cas de Monaco, on voit très bien le premier bénéfice du développement du télétravail qui est lié à la contrainte de l’espace ou du coût locatif des bureaux. Le second avantage sera sans doute une pression diminuée sur les transports entre le département des Alpes-Maritimes et Monaco.

Quel impact le télétravail peut avoir sur l’emploi des Français à Monaco ?
Je me garderai d’avancer un chiffre ou une estimation. Je souhaite le plus grand nombre possible bien sûr, sur plusieurs années. Ce dispositif répond à un besoin, à une demande. On offre un cadre dynamique à une croissance créatrice d’emplois, notamment dans le secteur des services. A chacun maintenant d’en saisir les opportunités économiques, dans un vaste champ d’activité.

Comme Monaco mise sur du télétravail partiel, cela limitera l’impact sur la création d’emploi et les déplacements ?
Le dispositif permet de maintenir un lien de rattachement physique avec l’entreprise. Ce n’est pas du télétravail intégral, hors sol. Mais je ne vois pas ça sous les espèces d’une limitation de la création nette d’emplois. Ce qu’on desserre, c’est l’étau de l’espace et du temps physique de déplacement au profit d’une organisation choisie du travail. Donc souplesse et dynamisme, en vue de plus de croissance économique et de plus d’emplois.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

« La seule solution pour Monaco, c’est le télétravail »

ECONOMIE / Philippe Planterose, sociologue du travail et président de l’association française du télétravail et des téléactivités (AFTT) explique pourquoi la principauté ne doit pas rater le virage du télétravail.

Comment évolue le nombre de télétravailleurs ?

Le retard est en train de se combler. En tout cas, au moins par rapport à ce que j’appelle le télétravail gris. C’est-à-dire le télétravail pour lequel aucun accord n’a été signé à l’intérieur de l’entreprise. Car la quasi-totalité des cadres, commerciaux, consultants ou directeurs sont déjà en télétravail, grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC).

Comment définir le télétravail ?
Le télétravail consiste à travailler en dehors de l’entreprise en utilisant les TIC. Ce qui signifie que l’on peut travailler n’importe où : à l’hôtel, dans le train, à la gare…

Du coup, il n’existe pas de chiffres officiels en France ?
Non. Mais il existe des sondages qui montrent que 17 à 18 % des actifs utilisent partiellement le télétravail. C’est le télétravail gris. En revanche, si on parle des télétravailleurs officiels qui ont signé un avenant sur leur contrat de travail, c’est vrai que l’on est beaucoup plus bas. Mais à l’étranger, c’est à peu près la même chose : on est autour de 17 à 20 %.

Ça vous étonne qu’à Monaco le télétravail ne soit pas encore possible ?
Dans la mesure où il faut que la principauté négocie et trouve des accords avec la France et l’Italie, non ça ne m’étonne pas. D’ailleurs, pour les salariés frontaliers, il est souvent délicat de trouver la nature juridique exacte du contrat à mettre en place.

Un exemple ?
On reçoit des appels d’entreprises belges qui paient des salariés installés en France, qui possèdent des contrats de travail de droit français. Mais en Belgique, les frais liés au télétravail ne sont pas pris en charge par l’employeur. Alors qu’en France ils sont pris en charge par l’entreprise. Donc dans un cas pareil, que fait-on ? Comme le droit européen n’avance pas, chaque pays avance avec ses propres lois. Cet exemple et le cas monégasque permettent de comprendre qu’il y ait du retard à l’allumage.

Pourquoi certains employeurs sont parfois réticents ?
Des études montrent que dans les PME, 80 % des employeurs maîtrisent mal la question du télétravail. De plus, il reste encore beaucoup de comportements qui relèvent de « grand papa » : l’employeur a besoin de voir ses salariés entrer et sortir des locaux de l’entreprise. C’est lié à un manque de confiance. Et à une infantilisation de la part des « grands papas » employeurs vis-à-vis de leurs salariés.

Ce qu’il faut modifier dans l’organisation d’une entreprise pour pouvoir télétravailler ?
Il faut travailler sur des objectifs et utiliser le management par processus. Ce qui change, c’est que d’habitude, c’est le patron qui a les objectifs, pas les salariés. Avec le télétravail, il faut mettre les objectifs dans la tête du salarié. Du coup, le manager devient presque un coach, comme dans une équipe de foot ou de rugby, avec pour objectif de marquer des points.

C’est difficile à mettre en œuvre ?
Le management par processus n’a été enseigné en France qu’à la fin des années 1990. C’est le professeur Philippe Lorino qui a publié sur ce sujet à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Du coup, une bonne partie de nos managers n’ont pas été formés ni sensibilisés sur ce sujet. Bien sûr, peu à peu, avec notamment la mise en place des processus qualité, cela se met en place. Résultat, toutes les entreprises qui ont un système de qualité ne rencontrent aucun problème avec le télétravail.

Et pour les salariés, c’est compliqué ?
C’est lorsque le télétravail est utilisé à 50/50 qu’il est le plus efficace : 50 % du temps passé en entreprise et 50 % en télétravail. Mais si le salarié travaille 4 jours sur 5 à l’extérieur ou même 5 jours sur 5 en télétravail et de temps en temps dans l’entreprise, cela entraîne une démobilisation généralisée. Un ras-le-bol s’installe, généralement au bout de 6 mois.

Les principaux avantages du télétravail ?
Dans presque tous les cas, on constate une baisse du stress. Notamment le stress lié aux transports, aux horaires… Il y a aussi une diminution de la fatigue. En France, le temps de transport représente plus d’un mois de travail par an. En gros, le temps de travail est égal à la totalité des vacances des salariés. Donc pouvoir récupérer la moitié de ce temps grâce au télétravail, c’est déjà pas mal.

D’autres avantages ?
Financièrement c’est aussi intéressant pour le salarié. C’est avantageux aussi dans la mesure où le télétravailleur peut travailler ailleurs que de chez lui. Notamment dans ce que l’on appelle des lieux de « cyberworking », de « co-working » ou de « work center » qui sont lancés un peu partout en Europe. On appelle aussi ça des « tiers lieux. » Ce phénomène est une tendance lourde qui va se poursuivre dans les 10 ans qui viennent. Ce qui permet au télétravailleur de travailler près de chez lui.

C’est vraiment révolutionnaire ?
C’est une révolution dans la façon d’organiser d’un point de vue géographique nos villes. Parce que la logique ne consiste plus à se demander quel est le meilleur endroit pour travailler. Mais plutôt à chercher quel est le meilleur endroit pour pouvoir travailler. Or, ce sont des lieux comme chez Google, avec une garderie pour les enfants, un espace gym-piscine, une conciergerie généralisée, une bibliothèque, des salles de réunion, des centres médicaux, de la visioconférence… Bref, tout ce dont a besoin un salarié pour être tranquille. On est entre l’hôtel-bureau et le grand centre commercial.

Il existe d’autres solutions ?
On voit parfois des salariés se regrouper à 4 ou 5 pour louer un appartement et le transformer en un lieu de télétravail partagé, proche de chez eux. Autre possibilité : dans les petites villes ou villages, des locaux qui ne sont plus occupés par la fonction publique seront mis à la disposition de télétravailleurs.

Les principaux dérapages à éviter avec le télétravail ?
L’hypersurveillance qui découle du manque de confiance du patron. Une grande entreprise française est d’ailleurs en procès à ce sujet.

La principauté mise sur un tiers du temps de travail minimum à Monaco ?
J’ai un avis partagé. Car il n’y a pas eu une révolution mentale suffisante pour comprendre que le télétravail consiste à travailler là où on est le mieux. Donc toute imposition de temps de travail démontre que ceux qui ont imaginé ce système ne pensent pas comme il convient. Mais peut-être faut-il que Monaco passe par cette phase intermédiaire ? En tout cas, il ne faut pas que cela soit une finalité.

Il faut du temps pour mettre en place le télétravail ?
Oui. Impossible d’agir brutalement. Il faut passer par des phases intermédiaires. Ce qui permet d’avoir le temps nécessaire pour appréhender la nouvelle organisation de l’entreprise dans son espace tri-dimensionnel et même quadri-dimensionnel avec la logique du temps. Le télétravail n’est pas une organisation en soi. Le télétravail est une méthode d’organisation.

Avec un territoire de 2 km2, impossible d’échapper au télétravail ?
Absolument. Dans la mesure où Monaco souhaite continuer à augmenter son nombre de salariés, la seule solution, c’est le télétravail.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) Télétravail : travailler en vivant mieux, de Philippe Planterose (Eyrolles), 248 pages, 20 euros.

« Un enjeu majeur pour le futur de la principauté »

ECONOMIE / Le conseiller pour les affaires sociales et la santé, Stéphane Valeri, estime que le télétravail conditionne une partie de l’avenir économique de Monaco.

Quelle définition donner du télétravail ?
C’est une forme d’organisation et de réalisation du travail utilisant les technologies de l’information dans le cadre d’un contrat de travail et dans laquelle un travail, qui aurait également pu être réalisé dans les locaux de l’employeur, est effectué pour partie hors de ces locaux de façon régulière.

Sur un plan fiscal, comment définir le télétravail ?
En France, le régime de fiscalité applicable au télétravailleur n’est pas différent de celui de l’ensemble des salariés à domicile : le télétravailleur peut déduire ses charges, à condition bien entendu que l’entreprise ne lui verse pas d’indemnités pour les postes concernés.

Combien d’emplois à Monaco pourront être immédiatement transformés ou créés grâce au télétravail ?
La moyenne européenne oscille entre 15 et 20 %. À Monaco, cela représenterait environ entre 7 000 et 10 000 emplois à moyen terme, car il faudra plusieurs années pour que cette nouvelle forme de travail monte en puissance.

Ce chiffre ne correspond pas qu’à la création de nouveaux emplois ?
Non, ce chiffre n’est pas uniquement de la création d’emplois puisque des salariés actuels pourront choisir, avec leur employeur ce nouveau mode d’organisation. Il s’agira alors de transformation de postes. Mais nul ne peut répondre avec précision à cette question dans la mesure où il s’agit d’un nouveau dispositif jamais expérimenté. Une enquête récente indique que 68 % des entreprises françaises de 0 à 49 salariés sont intéressées par le télétravail et 20 % très intéressées : et à Monaco ?
Aucune enquête n’a jamais été réalisée dans ce domaine en principauté. Par contre, le département des affaires sociales et de la santé reçoit de nombreuses demandes et de nombreuses questions d’entreprises et de salariés qui se montrent très intéressés par ce dispositif.

De quels régimes sociaux les télétravailleurs français salariés d’entreprises monégasques dépendront ?
L’intérêt de développer le télétravail pour les entreprises de la principauté était subordonné à l’accord des autorités françaises pour que les futurs salariés télétravailleurs soient affiliés aux régimes sociaux monégasques, pendant leur période d’activité, en lieu et place des régimes sociaux de leur Etat de résidence, en l’occurrence la France. C’est le premier grand principe qui sous-tend l’accord auquel nous sommes parvenus, après quatre années de discussions avec les autorités françaises.

Et pour les télétravailleurs retraités ?

Les futurs retraités télétravailleurs résidant en France seront, comme tous les retraités des régimes monégasques résidant en France, affiliés aux caisses françaises d’assurance maladie. Cependant, leurs soins de santé et ceux de leurs ayants-droit seront pris en charge à hauteur de 50 % par les caisses françaises et monégasques, sous réserve d’une durée de télétravail à Monaco supérieure ou égale à 15 ans. Ce partage sera réalisé au moyen d’un compte de partage.

Quelles sont les étapes à franchir avant que le télétravail ne soit lancé à Monaco ?
Le gouvernement est aujourd’hui en train de finaliser le dispositif du projet de loi qui avait été soumis, en 2010, au Conseil Economique et Social (CES), pour tenir compte de certaines des observations formulées à l’époque par cette assemblée, ainsi que des modalités de l’accord bilatéral trouvé avec la France.

Et ensuite ?
Une fois ce texte finalisé, il sera à nouveau présenté aux partenaires sociaux, ainsi qu’au CES pour une ultime concertation, avant d’être déposé sur le bureau du conseil national, après que les accords bilatéraux avec la France aient été signés, à l’occasion de la prochaine commission mixte franco-monégasque de sécurité sociale qui se tient à Monaco le 18 mars.Ensuite, le projet de loi devra être voté par le conseil national et l’accord bilatéral modifiant la convention franco-monégasque de sécurité sociale, ratifié par le parlement français.

L’accord signé avec la France le 18 mars est donc un avenant à la convention bilatérale de sécurité sociale de 1953 ?
Ce sont deux accords bilatéraux avec la France : d’une part, un avenant à la convention de sécurité sociale et, d’autre part, un arrangement administratif précisant les modalités pratiques d’introduction du télétravail qui seront signés.

Une fois cet avenant signé, le gouvernement doit déposer au conseil national un projet de loi encadrant le statut du télétravailleur à Monaco : quel est le calendrier envisagé ?
Le projet de loi sur le télétravail est en cours de finalisation par les services juridiques de l’Etat. Il sera déposé sur le bureau du conseil national lors de la session de printemps, une fois les deux accords bilatéraux signés. Et il appartiendra ensuite aux élus de prendre leurs responsabilités, en étudiant notre projet de loi et en se prononçant sur son vote. Le calendrier appartiendra alors à la haute assemblée.

C’est compliqué d’affilier aux caisses sociales de la principauté les télétravailleurs résidant en France par dérogation aux règles européennes ?
Il s’agit en effet d’une dérogation aux règles européennes, mais aussi à nos règles conventionnelles avec la France. Cela n’est jamais simple d’y déroger. Il aura donc fallu quatre ans de discussions, dans le cadre de la commission mixte franco-monégasque de sécurité sociale, pour que nos deux pays parviennent à un accord gagnant – gagnant, permettant d’affilier les télétravailleurs aux régimes sociaux monégasques, tout en réglant les modalités pratiques.

A quelle date cet accord avec la France pourrait entrer en vigueur ?
En France, l’adoption de ces nouvelles dispositions nécessitera le vote d’un projet de loi de ratification par le parlement et donc un délai supplémentaire inhérent à cette procédure. Puisque 2 à 3 années peuvent être nécessaires, après la signature, pour cette ratification.

Du coup, cet avenant pourrait être appliqué par anticipation ?
Nous avions proposé à nos interlocuteurs français d’autoriser que cet accord entre en vigueur de façon provisoire, dès sa signature, dans l’attente du vote par l’assemblée nationale française, comme cela avait été le cas en 1998 pour l’avenant conventionnel n° 5. Malheureusement, la partie française nous a fait savoir que ce n’était pas possible, car cela risquerait de compromettre la légalité de l’accord.

Quels types d’accords sont nécessaires avec l’Italie ?
Il faut d’abord préciser que sur les 38 743 salariés qui résident en dehors de la principauté, 34 632 habitent en France, soit environ 90 %. Et seulement 3 717 habitent en Italie. Il était donc logique de commencer par un accord avec la France. Le même type d’accord pourrait être négocié avec l’Italie, une fois que les accords seront signés avec la France.

Monaco pourra rattraper des pays comme l’Allemagne ou le Danemark qui affichent plus de 20 % de télétravailleurs ?
Commençons par appliquer cet accord avant de tirer des plans sur la comète en voulant se comparer aux pays européens les plus avancés dans ce domaine. Il serait péremptoire de prétendre prédire l’avenir avec certitude.

Quels sont les métiers éligibles à ce genre de travail ?
Tous les secteurs d’activité pourraient être concernés. Par exemple, même l’hôtellerie et les entreprises du secteur industriel peuvent recourir au télétravail, pour le secrétariat ou certaines tâches administratives. Mais, bien évidemment, les nouvelles technologies, l’informatique, la communication et plus largement les sociétés de service, sont les domaines les plus concernés.

Pourquoi Monaco mise uniquement sur le télétravail partiel, avec un tiers du temps de travail minimum à Monaco ?
Il ne s’agit pas d’une spécificité monégasque, puisque en France, comme dans les autres pays occidentaux, le télétravail est dit « pendulaire », c’est-à-dire qu’il est exercé non pas à temps plein, mais sur une partie de la semaine uniquement. Cette caractéristique est importante dans le maintien du lien entre le télétravailleur et l’entreprise, l’activité du salarié devant, pour le temps d’activité non réalisé sous la forme du télétravail, être effectuée au sein de l’entreprise. De plus, la principauté ne veut accueillir que des entreprises qui exercent une activité importante et réelle sur son territoire, à l’exclusion de « boites aux lettres » fictives.

Comment sera mis en place le télétravail dans l’entreprise ?
Deux situations sont susceptibles de se présenter : le télétravail peut faire partie des conditions d’embauche du salarié. Ou, à l’inverse, être mis en place par la suite, sur la base du volontariat. Si le caractère volontaire du télétravail apparaît naturellement au moment de l’embauche du salarié, dans le cas d’une mise en place ultérieure, l’accord des deux volontés, celle du salarié comme celle de l’employeur, est requis.

Et si la demande de télétravail vient du salarié ?
Dans le cas où un salarié exprimerait le désir d’opter pour le télétravail, l’employeur pourrait accepter ou refuser cette demande. Et vice-versa. De même, dans l’hypothèse où le télétravail aurait déjà été contractualisé entre un employeur et certains de ses salariés, voire une majorité, aucune obligation de consentir au télétravail ne sera imposée aux autres salariés, pas plus que l’employeur ne sera obligé de permettre à tous ses salariés d’y recourir.

Un salarié qui refuse le télétravail risque d’être licencié ?
Je tiens à souligner que le refus du salarié d’accepter d’effectuer une partie de son activité sous forme de télétravail, ne constitue pas un motif valable de rupture de son contrat de travail.

Quel impact sur les déplacements des salariés est visé grâce au télétravail ?
Le développement du télétravail permettra de créer plusieurs milliers d’emplois dans les prochaines années, sans pour autant mettre plus de salariés tous les jours sur les routes. Ce qui n’est pas négligeable en termes de protection de l’environnement et d’allégement du trafic automobile : moins d’embouteillages et donc moins de pollution.

Le télétravail va doper les recettes de TVA ?
Le télétravail permettra le développement du chiffre d’affaires des entreprises et génèrera ainsi de nouvelles recettes pour l’Etat, tant en matière de TVA que d’impôt sur les bénéfices, ainsi que de nouvelles recettes pour les organismes sociaux. Cela étant, aucune certitude ne peut être donnée. Et il n’est pas possible de se livrer sérieusement à des prévisions sur les retombées en la matière. Je vous rappelle simplement que si dans les années futures, Monaco atteignait la moyenne européenne, le télétravail représenterait 15 à 20 % de la population salariée de la principauté.

Comment faire face à l’isolement et au stress du télétravailleur ou à la difficulté à séparer vie personnelle et vie professionnelle ?
Je vous rappelle que le télétravail ne pourra être mis en place que dans le cadre du volontariat et qu’il est réversible dans les trois mois de sa signature. Du coup, salarié et employeur disposent d’une période d’adaptation suffisante pour permettre à chacun d’appréhender la réalité de ce mode d’organisation du travail.

Pas d’inquiétude alors ?
Il est par conséquent légitime de penser qu’a contrario, pour les personnes qui en font le choix, le télétravail permettra une augmentation de leur qualité de vie : réduction du temps de transport et donc de la fatigue liée aux déplacements, gain de temps pour sa vie familiale et ses loisirs, moins d’argent dépensé dans les transports, etc.

Et pour le risque d’isolement ?
L’obligation d’être présent au moins un tiers de son temps dans l’entreprise permettra au salarié télétravailleur de faire face à un isolement potentiel. Il faut par ailleurs faire confiance aux salariés qui feront ce choix et s’organiseront pour séparer vie personnelle et vie professionnelle.

Le télétravail est une obligation pour Monaco, dans la mesure où la réforme des retraites de 2012 a été calculée avec un taux de croissance de 2,5 % du nombre de salariés, soit 115 000 salariés en 2050 ?
C’est évident, le télétravail contribuera à soutenir le taux de croissance des heures travaillées, puisque les entreprises pourront développer leur activité en limitant leurs besoins en surface de bureaux, et donc leurs frais locatifs. C’est également une des solutions pour éviter l’asphyxie des accès routiers et concilier croissance des salariés et fluidité du trafic automobile.

Quels sont les principaux enjeux liés au télétravail pour Monaco ?
Le développement du télétravail constitue l’un des facteurs pouvant permettre à la principauté d’affirmer son rôle de pôle régional de développement économique, au plus grand bénéfice des territoires français limitrophes et voisins. Il constitue la meilleure réponse pour assurer le développement économique futur du pays, malgré l’exiguïté du territoire.

D’autres enjeux ?
Le télétravail permettra le développement du chiffre d’affaires des entreprises, génèrera de nouvelles recettes pour l’Etat et pour les organismes sociaux. Il constitue aussi une réponse appropriée au coût de l’immobilier, pouvant freiner le développement économique : autant d’éléments qui me font dire que le télétravail constitue bien un enjeu majeur pour le futur de la principauté.
_Propos recueillis par Raphaël Brun