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Télétravail
Pourquoi la greffe ne prend pas

EMPLOI/Deux ans après la mise en place du télétravail, le nombre de télétravailleurs à Monaco ne décolle pas. Selon le gouvernement, environ 370 salariés ont signé ce type de contrat. Un dispositif que l’Exécutif souhaite étendre aux salariés résidant en Italie et à la fonction publique. Quels sont alors les freins juridiques, sociaux et culturels qui bloquent encore employeurs et employés ? Le “home office” deviendra-t-il un mode de travail d’avenir à Monaco ? L’Obs’ fait le point.

 

Travailler de chez soi, avec un téléphone, un ordinateur et sans subir les embouteillages ou les aléas des transports en commun… c’est possible à Monaco depuis environ deux ans. Présenté à l’époque comme une quasi révolution, le télétravail avait selon l’Exécutif mille vertus. Il créerait « à moyen terme entre 7 000 et 10 000 emplois »(1), décongestionnerait les routes et les trains, tout en atténuant le stress des salariés minés par des trajets domicile/travail chaotiques… Un contrat « gagnant-gagnant », entendait-on au ministère d’Etat, aussi bien pour les employeurs que pour les salariés. Force est de constater que depuis le lancement officiel du dispositif le 1er septembre 2016, la révolution n’a pas vraiment eu lieu. Ou alors, elle est bien douce… Au total, selon le gouvernement, environ 370 salariés ont choisi de travailler une partie de la semaine à domicile. De l’aveu même du gouvernement, ce n’est pas « un raz-de-marée ». « La montée est progressive, nuance Didier Gamerdinger. En revanche, le ressenti pour ceux qui l’ont mis en œuvre est positif. Aussi bien du côté des salariés que des employeurs ». Pourtant, le conseiller-ministre aux affaires sociales le garantit : il ne cesse de prêcher la bonne parole auprès des employeurs monégasques.

« Des attentes excessives »

Comment expliquer alors que la greffe ne prenne pas ? Ou en tout cas, pas autant que l’espérait le gouvernement. Selon les différents observateurs, les raisons sont multiples. Les verrous sont à la fois relationnel, contractuel et culturel. Certains estiment tout d’abord que l’Exécutif a eu les yeux plus gros que le ventre en annonçant d’emblée des chiffres mirobolants sur le nombre potentiel de futurs télétravailleurs. « Les attentes exprimées par certains au sujet de l’impact de ce texte nous apparaissaient totalement excessives. Le chiffre de 370, nous donne maintenant raison, estiment les élus du conseil national, Jacques Rit et Béatrice Fresko-Rolfo du groupe Horizon Monaco. Nous avons toujours été favorables à l’introduction de ce mode de travail, mais son rôle reste celui d’un outil complémentaire et non pas d’une panacée universelle. »

Ne télétravaille pas qui veut

Pour expliquer ce démarrage en douceur, d’autres estiment que le nombre de métiers concernés par ce mode de travail reste limité. En clair, ne « télétravaille » pas qui veut. Tous les métiers manuels ou ayant une interaction directe avec le public, sont, de fait, évidemment exclus. « Sur les quelques dizaines de milliers de travailleurs pendulaires qui se rendent à Monaco chaque jour, il est probable que seule une minorité d’entre eux exerce une activité compatible avec le télétravail. Et nous n’évoquons là que les salariés du privé. Le dispositif ne concerne pas encore la fonction publique qui est le premier employeur du pays », poursuivent les élus Horizon Monaco. De nombreux employeurs et salariés jugent en effet que leurs tâches ne sont pas, ou difficilement, réalisables à distance. Quels sont alors les secteurs particulièrement éligibles au télétravail ? D’après plusieurs enquêtes menées en France, cinq à six secteurs sont particulièrement séduits par ce dispositif : l’immobilier, l’informatique, les métiers du web et des télécoms, la comptabilité et la gestion.

Des télétravailleurs tire-au-flanc ?

Les réticences liées au télétravail viendraient également d’un problème de confiance entre managers et salariés. En clair, le télétravailleur va-t-il se transformer en tire-au-flanc, une fois chez lui ? Cette crainte planerait chez les patrons qui, de fait, ne peuvent pas contrôler si le salarié effectue, ou pas, ses 8 heures de travail par jour. « L’appréhension principale que certains employeurs expriment est : aurais-je la contrepartie du salaire que je verse à mon salarié ? », reconnaît Didier Gamerdinger le conseiller-ministre aux affaires sociales. « On peut en effet se poser la question d’une certaine frilosité des employeurs réticents à l’idée ne plus avoir de contrôle direct sur certains de leurs employés », confirme à son tour l’élu Priorité Monaco ! (Primo!) Christophe Robino. Une crainte qui se vérifie aussi en France. Selon différents sondages menés dans le pays voisin, les dirigeants réticents au télétravail énumèrent plusieurs causes : la difficulté de contrôler la qualité du travail, la difficulté de communiquer, la crainte d’une perte de productivité, le manque de synergies, ou encore le manque d’implication dans la vie de l’entreprise.

Culture du présentéisme

Au-delà de la révolution purement technologique, le télétravail demanderait donc aussi une révolution culturelle dans les pratiques managériales. Si chez nos voisins européens — Pays-Bas ou Angleterre notamment — le télétravail est devenu quasi la norme, en France et à Monaco la culture du présentéisme est encore très prégnante. « C’est un management à la française et à l’ancienne. La hiérarchie est très prégnante et nous ne sommes pas toujours dans un état d’esprit de confiance. Pour moi, il s’agit d’un manque de courage managérial », jugeait Nicole Turbé-Suetens, experte internationale dans la transformation de l’organisation du travail par la technologie, interrogée par L’Obs’ en avril 2015.

Crainte de l’isolement

Les employeurs ne sont pas les seuls à se montrer parfois frileux face à ce dispositif. Les salariés aussi expriment quelques craintes. Certains redoutent notamment des difficultés d’organisation. En particulier : savoir se fixer des horaires stricts chez soi. L’entreprise étant aussi un lieu de rencontres et d’échanges, d’autres craignent d’être isolés ou de ressentir un moindre sentiment d’appartenance à l’entreprise. D’autres encore n’adhèrent pas à l’idée de mélanger sphère privée et sphère professionnelle. C’est notamment le sentiment qui domine chez les syndicats. Pour Christophe Glasser, secrétaire général de l’Union des syndicats de Monaco (USM), le télétravail est d’ailleurs « comme un cheval de Troie. Ça peut apparaître comme un cadeau, mais il est empoisonné. L’employeur s’insère dans la vie privée. Ce qui est tout l’inverse de ce que dit le contrat de travail. Halte aux illusions dangereuses ! » Mais ces critiques ne doivent pas balayer pour autant les vertus du télétravail, généralement énumérées par ceux qui ont franchi le pas : réduction du stress, plus grande productivité, temps supplémentaire pour les loisirs et la famille, sentiment de liberté et d’autonomie, mais aussi réduction de la fatigue liée aux déplacements. Et pour pallier la solitude du télétravailleur, certains en France ont trouvé une parade : de plus en plus choisissent les espaces de co-working. Une piste que le conseiller national Christophe Robino encourage : « La construction de centres de télétravail dans les communes voisines devrait permettre de dynamiser ce mode de travail. » La direction du travail précise d’ailleurs que télétravailler « dans des espaces de travail gérés par un opérateur économique public ou privé et distinct de l’employeur » est tout à fait possible. Il peut s’agir « de télé-centre ou d’espace de co-working ».

Sécurisation des données informatiques : un frein ?

Autre frein, plus technique cette fois : la sécurité informatique des données. En cas de travail à domicile, les employeurs doivent s’ assurer que les systèmes seront protégés. « La sécurisation des transferts d’informations est une nouvelle appréhension qui était moins vraie il y a 4 ou 5 ans. Dans la pratique, c’est une difficulté supplémentaire. Les entreprises doivent sécuriser les dispositifs pour éviter des risques d’intrusion », explique Didier Gamerdinger. La question du secret professionnel se pose aussi. Est-il vraiment totalement garanti si un salarié travaille de chez lui ou dans un espace de co-working ? « Dans tous les cas, le salarié télétravailleur comme n’importe quel autre salarié est tenu de respecter un devoir de loyauté envers son employeur, et l’article 308 du code pénal sanctionne sévèrement les salariés mettant en cause un secret professionnel, rappelle le président de la Fédération des entreprises monégasques (Fedem), Philippe Ortelli (voir interview par ailleurs). De plus, des entreprises membres de la Fedem ont développé des solutions techniques permettant de garantir la sécurité et la confidentialité des communications entre l’entreprise et le lieu de travail du télétravailleur. »

Freins juridiques ?

Selon certains observateurs, l’un des blocages au télétravail est aussi strictement contractuel. Les chefs d’entreprises seraient en effet un brin perdus sur ce qui se passerait en cas de conflit avec le salarié, ou encore, en cas d’accident de travail (voir interview de la Fedem). « Je ne suis pas totalement surpris par le démarrage timide du télétravail à Monaco, poursuit l’élu Primo ! Christophe Robino. En effet, même si les dispositions de la loi 1429 réglementent le télétravail en complément de la ratification de l’avenant n° 6 à la convention du 28 février 1952 entre Monaco et la France sur la sécurité sociale, je pense que certains acteurs monégasques craignent encore, vraisemblablement à tort, le risque de conflit de compétence en termes des droits du travail et social applicables. »

Télétravail occasionnel

D’autres jugent enfin que le contrat du télétravailleur à Monaco n’est pas assez flexible. Aujourd’hui, l’activité ne peut excéder les deux tiers du temps de travail hebdomadaire du salarié. Soit 26 heures pour un salarié effectuant 39 heures de travail par semaine. « Cette contrainte hebdomadaire du temps de travail aurait été moins restrictive, plus simple et plus efficace si elle avait pu être mensuelle, alors que nos deux pays pratiquent la mensualisation depuis 50 ans. C’est sans doute un frein au développement de ce mode de travail », estime le juriste Jean Billon. Pour booster le télétravail, les ordonnances Macron (en vigueur depuis septembre 2017) ont d’ailleurs assoupli le régime juridique. Le télétravail occasionnel — et pas uniquement régulier — est désormais légalement reconnu et encadré. En France, ce travail à domicile très ponctuel a d’ailleurs été très utilisé pendant les 36 jours de grève à la SNCF. Autre point important : en France, un employeur n’est en droit de refuser le télétravail à un salarié qu’en justifiant son refus par des motifs précis (liés à la nature de la fonction, à la situation du service ou à celle de l’entreprise). Deux dispositions qui pourraient, pourquoi pas, à Monaco aussi doper le travail. Quoiqu’il en soit, le gouvernement croit en ce dispositif. « C’est un mode de travail qui a de l’avenir », assure Didier Gamerdinger. L’avenir, justement, le dira…

_Sabrina Bonarrigo

(1) En Europe, la moyenne des salariés télétravailleurs oscille entre 15 et 20 %. Le gouvernement estimait donc que si l’on reporte ces chiffres à Monaco cela représenterait environ entre 7 000 et 10 000 emplois, à moyen terme.

 

Ils ont franchi le pas/

Monaco Telecom et la SBM télétravaillent

La toute première entreprise à avoir proposé le télétravail à ses employés est Monaco Telecom. Depuis le 1er septembre 2016 (et après une phase pilote) 41 salariés travaillent aujourd’hui à leur domicile, sur un total de 100 employés potentiellement éligibles au télétravail (1). Ces télétravailleurs passent donc une journée fixe chez eux par semaine. « Un dispositif exceptionnel sur une période déterminée autorise une extension à deux jours, précise toutefois l’entreprise. Ce dispositif a d’ailleurs été autorisé par la direction du travail en raison de la grève SNCF ». Selon Monaco Telecom, les télétravailleurs occupent des postes très variés : chefs de produits, ingénieurs, architectes, comptables, contrôleurs de gestion, ou encore juristes… A la Société des bains de mer (SBM) aussi, des salariés ont choisi ce mode de travail. Ils sont 26 au total (2) sur des métiers “supports” de type informatique, marketing, communication, comptabilité ou achats. La société encourage-t-elle cette pratique ? « Oui », assurent les ressources humaines qui viennent de finaliser une étude sur la pratique du télétravail dans l’entreprise. « Selon notre étude, 100 % des télétravaillants sont satisfaits de l’organisation mise en place par leurs managers et 100 % des managers sont prêts à reconduire le dispositif. » Parmi les principaux avantages observés côté salariés, la SBM énumère le « gain de temps lié aux transports, une meilleure concentration ainsi qu’un gain de productivité ». _S.B.
(1) L’effectif global à Monaco Telecom est de 224 salariés.
(2) Chiffre communiqué par la SBM le 22 juin 2018.

 

ASPHYXIE/

Un moyen de désengorger les routes et les trains ?

Parmi les nombreux bienfaits que l’on attribue généralement au télétravail, il y a celui de désengorger les trains et les routes matin et soir. Mais pas que… La direction du travail considère aussi que le passage au télétravail est une opportunité pour « réaliser une économie de locaux administratifs, diminuer les frais de location immobilière et les frais de fonctionnement ». Mais avec 370 télétravailleurs au compteur, le bénéfice sur la mobilité ou sur les frais de location de bureaux semble, de fait, bien mince, voire quasi nul. « C’est comme jeter un verre d’eau sur un incendie ! », résume Christophe Glasser, secrétaire général de l’USM. Le télétravail n’aurait donc un impact positif et tangible, en particulier sur la circulation, que si un grand nombre de salariés passent à ce mode de travail : « Les effets positifs de ce mode d’organisation, tant pour les entreprises — optimisation des coûts immobiliers —, que pour la collectivité — diminution des déplacements, ne seront effectifs qu’à partir d’un certain seuil, de l’ordre de 20 % à 30 % de la population active », juge un observateur. Et lorsqu’on connait le flux impressionnant de salariés qui viennent chaque jour à Monaco, on comprend tout l’intérêt qu’aurait la principauté à adopter bien plus massivement le télétravail. Selon une étude de l’IMSEE publiée en avril 2018, pas moins de 43 155 salariés travaillant dans le privé ne résident pas à Monaco. Environ 38 000 vivent en France — dans les communes limitrophes ou au-delà, soit 76 % — et 4 000 résident en Italie (8 %). Seuls 6 500 salariés du privé (soit 13 %) vivent en Principauté. _S.B.

 

« La confiance du management est essentielle »

INTERVIEW/Selon Jean Billon, juriste en droit social et en droit des affaires, le télétravail bute notamment sur un manque de confiance des employeurs.

Jean-BILLON

La vague de télétravailleurs attendue à Monaco tarde à arriver. Comment l’expliquez-vous ?

Le télétravail dans les modes possibles d’exécution du contrat de travail est une bonne idée. Il fallait le faire. En revanche, le nombre réduit de contrats n’est en rien une surprise. Les chiffres annoncés, exprimés en milliers, n’étaient que des effets d’annonce relevant du jargon politique. Certes, nos caisses sociales exigent que Monaco crée des milliers d’emplois à l’avenir pour assurer ses équilibres à long terme, mais le télétravail n’est qu’un outil de plus, pas une révolution.

Y-a-t-il aussi une crainte chez les employeurs ?

La confiance du management envers le télétravailleur est en effet une base essentielle. Elle suppose un mode de commandement différent auquel nombre de managers ne sont pas préparés. Il passe par une meilleure formalisation des objectifs, il rend indispensable une certaine fréquence des entretiens individuels avec des appréciations qui doivent être motivantes, tout en recadrant ce qui doit l’être. Ce n’est pas par hasard s’il n’y a qu’une quantité infinitésimale de créations d’emploi directement en télétravail. Ce mode de travail est plus facile à envisager avec des collaborateurs que l’on connaît, qui connaissent l’environnement de l’entreprise et dont l’autonomie est déjà démontrée. Pour les embauchés directement en télétravail, il faudra qu’ils justifient d’une expérience préalable en télétravail. Cela ne viendra donc que très progressivement, quand, en outre, le management sera prêt.

On parle beaucoup aussi de l’isolement du télétravailleur…

Travailler à la maison est motivant pour certains, mais une discipline à acquérir pour d’autres. Parfois, ne pas sortir de chez soi est en effet perçu comme un isolement. Je crois beaucoup en revanche au développement des centres de télétravail. Chacun y travaille dans son domaine, mais la convivialité demeure, dans les “coins détente” notamment. Ce devrait être une alternative constamment possible, pour ceux qui ne veulent pas être toujours isolés. Et la question du secret est probablement une mauvaise excuse.

La sécurité des données informatiques est aussi un frein pour les entreprises ?

Je ne crois pas à un risque de sécurité informatique. Aujourd’hui, le cryptage est accessible. Les techniques de cybersécurité sont en constant développement. La demande croissante fait que la sécurité du télétravail sera vite au même niveau que celle de l’entreprise.

_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.

 

« Les chefs d’entreprises se posent de nombreuses questions »

 

INTERVIEW/Pour le président de la Fédération des entreprises monégasques (Fedem), Philippe Ortelli, l’un des freins au télétravail est le flou qui règne sur certaines dispositions contractuelles.

 

Comment expliquez-vous que le télétravail séduise encore assez peu à Monaco ?

Je ne sais pas si on peut parler de séduction ou pas. Il est un peu tôt pour tenter un bilan quantitatif et qualitatif du télétravail qui, il va sans dire, est une formidable révolution en matière d’organisation du travail. C’est un véritable outil de flexibilité pour l’entreprise et les salariés, qui fait partie des grands progrès en matière sociale que Monaco ne pouvait ignorer. Le télétravail ne laisse pas insensible nos chefs d’entreprises. Certains ont sauté le pas aisément, parce qu’il répond à un certain nombre de besoins. D’autres sont plus réservés et réfléchissent. Et enfin certains sont totalement réfractaires car il ne se prête pas à leur métier. Mais le télétravail pose encore, il est vrai, de nombreuses questions à nos chefs d’entreprises.

Lesquelles par exemple ?

Notamment en ce qui concerne l’application des dispositions relatives aux accidents du travail, au contrôle du temps de travail, à la fourniture et à l’utilisation des équipements de travail, et surtout au droit applicable au contrat de travail, en cas de conflit de loi. Notamment quand un salarié français embauché par une société monégasque est considéré comme télétravaillant « régulièrement » depuis son domicile en France. En effet, pour ce dernier point, la Cour de justice de l’Union Européenne (CJUE) énonce que le critère du rattachement du contrat de travail au lieu où le travailleur accomplit habituellement ses fonctions doit être pris en considération de façon prioritaire. Et son application exclut la prise en considération du critère subsidiaire du lieu du siège de l’établissement qui a embauché le travailleur. C’est la ligne directrice fixée par la CJUE qui peut être remise en cause, si on arrive à démontrer que le contrat de travail entretient des liens plus étroits avec un autre pays (Monaco).

Y a-t-il aussi une frilosité des employeurs ?

Oui, bien sûr, il y a une certaine frilosité des employeurs que l’on ne peut nier, qui s’explique surtout par le fait que ce mode de travail modifie les relations de travail, et entraîne un changement de mentalité auquel tout le monde n’est pas prêt, surtout en deux ans depuis l’adoption de la loi sur télétravail. C’est une remise en cause des fondamentaux sur lesquels s’est construit notre droit du travail. Le salarié est éloigné de la sphère de l’entreprise et des obligations de l’employeur qui a la sensation d’être privé du pouvoir de contrôler physiquement les conditions de travail.

_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.

 

Fonction publique et télétravail : est-ce compatible ?

SOCIÉTÉ/Le télétravail dans la fonction publique existe déjà en France. Le gouvernement monégasque veut à son tour le proposer aux fonctionnaires et aux agents publics de la principauté. Une ouverture approuvée par la mairie et les élus du conseil national.

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Télétravailler ne sera pas une opportunité uniquement réservée au secteur privé. Le gouvernement souhaite en effet étendre le dispositif aux fonctionnaires et aux agents publics travaillant dans les différents services administratifs monégasques, à la mairie et même à la direction des services judiciaires. Selon l’Exécutif, le télétravail dans le public serait surtout destiné aux employés qui ne vivent pas à Monaco — soit environ 50 % de l’effectif total (1) — et occupant des postes de bureaux. Du côté de la mairie, Georges Marsan voit plutôt d’un bon œil ce mode de travail. Il se dit « favorable à cette évolution » pour les métiers qui le permettent. « Une étude sera prochainement lancée en coordination avec le département des affaires sociales et de la santé pour voir la faisabilité, indique-t-il. A priori, le télétravail est compatible avec la majorité des postes administratifs. En revanche pour les postes d’accueil, de services à la personne ou encore techniques, cela est incompatible. » Il restera donc à déterminer combien, sur les 745 fonctionnaires et agents de la commune regroupés au sein des 19 services, seront tentés par le travail à domicile. Et surtout combien de postes sont compatibles avec le télétravail.

Une application en 2019 ?

Pour le juriste en droit social, Jean Billon, étendre le télétravail dans le public est aussi une bonne initiative. Et ce n’est pas du tout incompatible avec les fonctions administratives, sauf bien sûr pour les postes qui doivent rester constamment à la disposition du public. « Je sais qu’en France, nombre de magistrats siègent dans leur juridiction, mais habitent en un autre lieu. Présents aux audiences, ils travaillent souvent chez eux. C’était vrai bien avant que le télétravail soit nommé », indique-t-il. Du côté du conseil national aussi, on se dit favorable à cette ouverture. Et d’ailleurs, on s’y prépare : « Les amendements nécessaires à l’adoption du télétravail par l’administration monégasque seront inclus dans le projet de loi portant statut des fonctionnaires. Texte que j’espère être en mesure de proposer aux votes des élus en 2019 », explique l’élu Priorité Monaco ! Christophe Robino, également président de la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses (CISAD).

« Casse le lien social »

L’emballement, en revanche, n’est pas tout à fait le même du côté du syndicat des agents de l’Etat et de la commune (SAEC) affilié à l’USM. Si les membres refusent pour l’instant de prendre position en ce qui concerne l’administration, ils se prononcent, de manière plus générale, contre le télétravail : « A l’heure actuelle, nous n’avons aucune information concernant les modalités de sa mise en place dans la fonction publique, indique le SAEC. En revanche, sur le fond, en se basant sur ce qui se pratique dans le privé, nous pensons que le télétravail, outre le fait qu’il casse le lien social en isolant les travailleurs, est très flou en ce qui concerne les accidents du travail — notamment en ce qui concerne la preuve — mais aussi sur les problèmes survenant, par exemple, au domicile du travailleur sur le matériel mis à disposition (incendie, inondation etc.) »

_Sabrina Bonarrigo

(1) Selon les derniers chiffres de l’IMSEE au 31 décembre 2017, 4 600 personnes travaillent dans la fonction publique monégasque. 49,2 % de cet effectif vit à Monaco. Le reste vite dans les communes limitrophes et hors communes limitrophes.

 

A CASA/

L’ouverture aux italiens

Télétravailler ce n’est pas vraiment la dolce vita… mais les salariés qui vivent en Italie et qui travaillent à Monaco pourront, eux aussi, en bénéficier. C’est en tout cas le souhait du conseiller-ministre aux affaires sociales et à la santé Didier Gamerdinger, qui a récemment reçu l’ambassadeur d’Italie pour définir ensemble un dispositif juridique. Seule certitude : ce n’est pas avec les salariés italiens que le nombre de télétravailleurs va exploser à Monaco. Et pour cause : « 90 % des salariés qui résident en dehors de la Principauté, habitent en France. La mise en œuvre d’un tel dispositif avec l’Italie aura donc un impact moins significatif », expliquait, il y a deux ans, l’ancien conseiller-ministre aux affaires sociales, Stéphane Valeri. Selon les derniers chiffres publiés par l’IMSEE, ils seraient en effet environ 4 000 salariés à vivre en Italie. Du côté de la Fedem aussi, on encourage cette ouverture au voisin italien : « C’est une très bonne chose que nous attendons avec impatience, s’enthousiasme le président Philippe Ortelli. Le fait qu’il soit actuellement réservé aux seuls résidents français est pénalisant. Et nous avons des échos d’une forte attente des travailleurs résidant en Italie. » Même accueil favorable au conseil national : « Il est évident qu’il faut étendre le champ d’application de la loi aux pendulaires d’autres nationalités, en particulier aux Italiens, mais toujours en gardant à l’esprit la nécessité de négocier avec l’Italie des accords favorables, équivalents à ceux contenus dans l’avenant n° 6 négocié avec la France concernant les droits sociaux », précise l’élu Primo!, Christophe Robino. Des accords négociés par Stéphane Valeri, à l’époque conseiller-ministre aux affaires sociales et à la santé. _S.B.