Spotted-facebook

Spotted, du repérage aux dérapages ?

Article publié dans L’Obs’ n°132 (mai 2014)

SOCIETE/Depuis début 2013, les pages Spotted se multiplient sur Facebook. Des pages sur lesquelles des lycéens et des étudiants déclarent leur amour à une personne qu’ils ont croisée. Avec parfois quelques débordements.

Spotted est arrivé sur internet début 2013. Le concept est simple : envoyer un message anonyme dans lequel on déclare sa flamme à une personne que l’on a croisée, qu’on la connaisse ou non. « C’est un peu le nouveau « ma copine m’a dit que tu voulais sortir avec moi. » Une façon pour les étudiants de s’exprimer, comme à notre époque où on laissait un mot sur un banc », explique Damien Faure, social media manager chez Tequila Rapido, une entreprise niçoise spécialisée dans la communication. Exemple : « Je cherche la magnifique demoiselle aux cheveux blonds qui gardait un petit garçon au musée océanographique le 17 juillet, à 17h. Tu m’as dévisagé avec ton regard charmeur, le sourire que tu m’as jeté m’a pétrifié et je n’ai pas osé te suivre. Tu avais un pantalon ample et souple avec un débardeur blanc, des yeux doux et un visage d’ange. »

600 fans
Si l’idée de base semble inoffensive, cela n’a pas empêché Cédric Bertrand, proviseur du collège Charles III à Monaco, de publier un message d’avertissement sur le site de l’établissement en septembre dernier : « C’est plus une mise en garde contre les dangers et les dérives des réseaux sociaux, que contre Spotted en lui-même », explique aujourd’hui le proviseur de ce collège.
En France, plus de 200 pages Spotted ont été lancées, notamment dans les universités, mais aussi dans les collèges et les lycées. A Monaco, une page Spotted Monaco revendique plus de 600 fans. Quelques messages ont été postés, mais plus rien depuis quelques semaines. Même chose pour les pages du collège Charles III, qui regroupent environ 80 abonnés.

Insultes
Sur ces pages, les messages ne sont pas forcément graveleux. Ce que confirme Damien Faure : « De nombreuses pages contiennent des poèmes vraiment magnifiques. » Parfois, des insultes et des blagues de mauvais goût, que ce soit sur des élèves ou des professeurs, sont publiées. La divulgation d’informations personnelles est aussi au cœur du débat. Même si Spotted n’est pas le seul endroit où ce genre d’informations sont susceptibles d’être transmises : « Dès qu’on est sur internet et qu’on s’exprime sur un canal social, sur un blog ou sur un site, quoi qu’il arrive, on donne accès à ses informations, » prévient Damien Faure.

Prévention
La solution passerait donc par la prévention. C’est en tout cas le point de vue défendu par Jacques Henno, journaliste et auteur d’ouvrages (1) sur internet et les enfants (voir son interview par ailleurs). A Monaco, la prévention autour des questions liées à internet est en place, comme l’explique Cédric Bertrand : « On effectue de la prévention depuis plusieurs années, sur tous les élèves. Cette prévention est ciblée en fonction des âges. On essaye aussi de se tenir à jour au niveau des risques. Du coup, nos interventions évoluent en fonction de l’évolution des pratiques et des réseaux sociaux ». Dans les établissements monégasques, ces actions sont soutenues par Action Innocence, une association de protection de l’enfance sur internet.

« Dérives »
C’est donc l’utilisation faite de Spotted qui est pointée du doigt. « Je pense que suivant ce que l’on en fait, ça peut être bénéfique. Mais ça peut aussi entraîner des dérives selon les informations données. Cet outil n’est pas dangereux. C’est la façon dont on s’en sert qui compte. Il faut donc apprendre à chacun à l’utiliser correctement », ajoute le proviseur du collège Charles III. Pas question de diaboliser, mais seulement de rester vigilant.
_Romain Chardan

(1) Facebook et vos enfants, Jacques Henno (éditions Télémaque), 144 pages, 13,90 euros.

3 questions à…
Damien Faure, social media manager chez Tequila Rapido

A quoi sert Spotted ?
Spotted permet de déclarer sa flamme sur internet via des pages Facebook et de manière anonyme. Mais entre 13 et 18 ans, on n’a pas toujours le recul nécessaire pour dire « attention j’expose ma vie privée si je réponds à ce message. » Ce problème n’est pas forcément lié à Spotted. C’est davantage lié au fait d’être sur internet à cet âge-là.
Spotted est vraiment dangereux ?
Je ne pense pas. Ce ne sont pas les pages Spotted qui posent problème. C’est plus Facebook, puisqu’on peut y créer n’importe quelle page. En plus, Spotted peut avoir des aspects positifs. De nombreuses pages contiennent des poèmes vraiment magnifiques. Et ils font réagir les jeunes sur la qualité des vers.
Que pèse Spotted aujourd’hui ?
Ce phénomène remonte à début 2013 en France. Il y a eu un pic en mars-avril. Mais aujourd’hui il est moins actif, bien que toujours présent. Les pages Facebook sont toujours alimentées, même si cela a perdu de l’importance. Ce phénomène aurait même tendance à perdre de la vitesse aujourd’hui.
_Propos recueillis par Romain Chardan

3 questions à…
Jacques Henno, journaliste et auteur d’ouvrages sur les enfants et les réseaux sociaux.

Votre avis sur Spotted ?
Ça part plutôt d’un bon sentiment, qui permet à un étudiant de déclarer sa flamme à une personne qu’il a déjà croisée. Mais ça dégénère souvent. Surtout dans les collèges ou les lycées. Notamment dans les lycées où la pornographie est parfois assez présente. En général, ça commence par une déclaration en alexandrins. Et ça se termine par des choses assez crues, où chacun étale ses arguments physiques et ses envies primaires. Ça peut vite tomber dans le vulgaire et le graveleux.
Les risques liés à Spotted ?
Ca peut dégénérer et virer au règlement de compte. On part de violences verbales pour en arriver à des violences physiques une fois à l’école. On connaît tous l’impact du harcèlement, qui commence à l’école et se poursuit à la maison à travers Facebook. Les conséquences peuvent être dramatiques : de la phobie de l’école, à la chute des résultats, jusqu’au changement d’établissement ou même au suicide.
Que faire ?
De la prévention. L’idéal, c’est de le faire en 5ème. Parce que c’est un âge un peu charnière, où les enfants ont leur téléphone portable avec un accès aux réseaux sociaux. L’idée n’est pas de diaboliser les nouvelles technologies, mais de sensibiliser les enfants aux problèmes du harcèlement.
_Propos recueillis par Romain Chardan