Thierry Ehrmann fondateur de la Demeure du Chaos

« Plus que l’or,
l’art est une valeur refuge »

CULTURE / Patron du Groupe Serveur créé à Lyon en 1987, Thierry Ehrmann est aussi le fondateur de la Demeure du Chaos et du système de cotation en ligne Artprice. Pour L’Obs’, il explique pourquoi, malgré la crise, de plus en plus de Monégasques et de résidents investissent dans l’art.

Pourquoi le marché de l’art se porte si bien ?
Pour plusieurs raisons. D’abord, il faut rappeler que le marché de l’art est le plus vieux marché du monde. Historiquement, avant que les hommes ne frappent monnaie, les premières œuvres d’art constituent ce qu’on appelle les titres et valeurs fiduciaires.

Une autre raison ?
Oui. Le marché de l’art est un marché mondial. D’ailleurs, c’est même le premier marché à avoir été mondialisé, bien avant les matières premières au XIVème et XVème siècle et les marché financiers au XIXème. Donc c’est un marché qui ne connait pas de crise parce qu’il est mondial. Même s’il se replie parfois dans certaines zones du monde, il y a toujours un équilibre. Il faut dire que le nombre de collectionneur a explosé.

C’est-à-dire ?
On est passé de 500 000 collectionneurs après-guerre à 50 millions de ce que l’on appelle les consommateurs d’art. Au fond, ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui, on n’attend plus d’avoir 55 ou 60 ans pour investir dans l’art comme symbole d’accession sociale. Avant on attendait d’avoir acheté son mobilier, sa maison à la campagne, des valeurs mobilières de placement pour atteindre l’œuvre d’art vers 55 ans.

Et aujourd’hui ?
Désormais, on peut avoir 30 ans, être meublé avec de l’Ikea et avoir une collection de photographie plasticienne. C’est une véritable révolution ! De 500 000 à 50 millions d’acheteurs, le marché est devenu énorme.

La principale conséquence ?
Aujourd’hui, il existe 1 million d’artistes contemporains qui vivent très bien. Donc le mythe de l’artiste maudit est révolu. Chez Artprice on gère 108 millions d’œuvres d’art et 1,8 million d’artistes dont 500 000 sont cotés aux enchères.

Pourquoi la crise ne freine pas ce marché ?
Parce que, un peu comme l’or, c’est un marché à contre-cycle. De plus, à partir du moment où on a des œuvres à partir de 50 000 euros, que ce soit un Warhol, un Basquiat, ça se vend comme des lingots d’or. Parce que ce genre d’œuvre d’art peut être vendu n’importe où dans le monde. Un Chagall reste un Chagall qu’on soit en Amérique du Sud, à Atlanta, à Johannesbourg ou à Kiev, il vaut toujours le même prix.

Pourquoi entre fin 2008 et début 2010 la valeur des œuvres a baissé de 37 % ?
Cette baisse ne concerne que les extrémités très hautes ou très basses du marché. Les œuvres inférieures à 5 000 euros qui d’un point de vue macroéconomique ne sont pas considérées comme des œuvres mais qui sont quand même importantes, subissent des baisses.
Parce qu’on est dans le cadre d’œuvres affectives qui ne sont donc pas monnayable aux quatre coins du monde.

Et pour les œuvres estimées à plusieurs millions ?
Des œuvres avec des enchères à plus de 5 millions de dollars, comme des Damien Hirst ou des Jeff Koons par exemple, et quelques grands artistes pop art américains aussi, avaient atteint des prix stratosphériques. Donc ils ont baissé dans cette période 2008-2010. Mais aujourd’hui, ils ont déjà repris leur cote.

Investir dans l’art en période de crise, c’est risqué ?
Quand on achète une œuvre d’art, quel que soit le contexte, guerre civile, problèmes géopolitiques, effondrement des bourses, on ne peut pas perdre d’argent. Si on achète intelligemment, en ayant toutes les informations nécessaires, l’art reste le seul marché au monde où on est sûr de sortir au pire au prix où on a acheté. Ce qui n’est pas le cas de la bourse. Le plus mauvais vendeur d’art au monde récupèrera toujours sa mise de départ. Mais attention ceci n’est pas valable pour les œuvres de 0 à 5 000 euros.

Quel type d’œuvre reste le meilleur placement ?
Les œuvres modernes et contemporaines. En gros, ce sont les œuvres des 1 000 premiers artistes du classement Artprice. Notamment des œuvres liées au pop art américain, pop art européen et chinois.

Donc l’art est une valeur refuge ?
Oui. L’art est encore plus une valeur refuge que l’or qui peut être soumis à différentes tensions. Si une banque centrale achète ou vend massivement de l’or, ça provoque des secousses. Ce qui ne concerne pas l’art au dessus de 50 000 euros.

Quelques chiffres ?
Pour les œuvres supérieures à 50 000 euros, on enregistre une progression de 7 % par an. Et pour celles qui sont supérieures à 100 000 euros, on est à 11 % par an. Ces chiffres ont été calculés sur 28 millions d’œuvres spécialement pour L’Obs’.

On peut acheter de l’art comme on achète de la pierre ?
Absolument. Sauf qu’il est impossible de vendre de la pierre le jour même. Alors qu’un Pissaro, un Chagall, un Warhol ou un Basquiat sera acheté dans la journée par des brokers ou des courtiers.

Les règles à respecter avant d’acheter ?
Il faut absolument connaître les fourchettes de prix. Ensuite, il faut aussi avoir étudié la traçabilité de l’œuvre que l’on souhaite acquérir de sa naissance à aujourd’hui. Attention : dès qu’il y a un trou de quelques années, il y a problème. Et il ne faut surtout pas acheter. Si l’œuvre visée coûte plus de 50 000 euros, elle est référencée à 99 % dans le ou les catalogues raisonnés de l’artiste.

Qu’est-ce qu’un catalogue raisonné ?
C’est l’inventaire le plus complet possible des œuvres d’un artiste mais aussi leur localisation et leurs propriétaires s’ils acceptent de figurer dans le catalogue. Cet inventaire est réalisé par l’artiste de son vivant, ses héritiers ou les ayants droits. Si l’œuvre que l’on veut acheter n’est pas dans le catalogue raisonné de l’artiste, c’est très mauvais signe.

Un autre critère à respecter avant d’acheter ?
Sur chaque artiste, il existe un ou deux experts qui sont d’ailleurs les auteurs du catalogue raisonné. Et ce sont eux qui donnent le coup de tampon. Ensuite, avec une œuvre expertisée, on peut vendre son bien dans le monde entier sans aucune difficulté.

L’art contemporain se vend mieux ?
L’art contemporain qui est né après 1945, vit désormais aussi bien quasiment que l’art moderne. Parce qu’aujourd’hui, ce sont les artistes qui vendent en direct, notamment via Artprice. Ils ne sont plus sous le joug du marchand, ils se sont complètement émancipés, il sont devenus puissants, ils se sont libérés.

Les ventes pays par pays évoluent comment ?
Artprice a été le premier à l’annoncer en 2010. La Chine a dépassé les Etats-Unis et se place comme numéro 1 mondial. D’ailleurs, à l’époque, on a été convoqués aux Etats-Unis au secrétariat d’Etat au commerce extérieur. Parce qu’ils ont vécu ça comme un véritable psychodrame. Il faut dire qu’il n’y avait que 200 millions d’écart entre ces deux pays. Aujourd’hui, il y a des milliards d’écart en faveur de la Chine.

Et la France ?
C’est la honte de la honte. La France est péniblement 4ème. Quant à l’art contemporain, je n’en parle même pas, puisqu’on fait 18 millions d’euros par an… Ce qui représente le prix d’une seule œuvre. C’est sans doute le plus grand échec de la France de tous les temps.

La fiscalité française sur les œuvres d’art va pénaliser ce marché ?
Les œuvres d’art ne seront finalement pas intégrées dans l’ISF. Donc ce n’est pas un argument recevable. Aujourd’hui, la France s’en sort par le nombre de transaction. Mais il faut dire que le politique n’aide pas les collectionneurs. J’ai épuisé 9 ministres de la culture de Catherine Tasca en passant par Jack Lang. Tous font la même erreur : ils confondent la France première destination au monde en terme de culture, de monuments et de musées, avec le marché de l’art. Or ce sont deux choses très différentes.

Le retard pris par la France est impossible à rattraper ?
Absolument. D’ailleurs, aujourd’hui Artprice se demande si la France parviendra à conserver sa 4ème place face à Singapour. Actuellement, la France possède 4,5 % du marché mondial global, c’est-à-dire ancien, moderne et contemporain. Ce qui est ridicule. Alors qu’en art contemporain, on pèse seulement 2,5 % du marché mondial.

Et le Qatar ?
Ce sera la première destination culturelle mondiale en 2013. C’est devenu l’un des plus gros clients d’Artprice. Aujourd’hui, il existe un tourisme culturel. Parce qu’il y a des gens prêts à prendre un avion pour aller voir des chefs d’œuvres de l’humanité à l’autre bout du monde. Le Qatar achète ces chefs d’œuvres. Et ils achètent intelligemment, avec une armée d’experts.

L’objectif du Qatar ?
Construire le plus grand musée du monde (1). D’ailleurs, qui aurait pu penser qu’un jour, un musée à Abou Dhabi aurait la marque, les concessions et les objets du Louvre pour une période de 20 ans ?

C’est vrai que le Qatar surpaye ce qu’il achète ?
Quand on surpaye le meilleur du meilleur, l’année suivante ce qu’ils ont payé devient le vrai prix. Ou est même dépassé. En fait, ils deviennent des « market makers » : ce sont eux qui font le marché. Exemple : ils ont acheté Les joueurs de cartes de Paul Cézanne pour 250 millions de dollars, qui est l’œuvre d’art la plus chère au monde.

Sinon, ils achètent quoi ?
De tout. Mais essentiellement du contemporain et du moderne.

Et à Monaco ?
Artprice possède beaucoup de clients à Monaco. En termes d’abonnés, Artprice possède 1,7 million d’abonnés payants dans le monde entier. En ratio abonnements/habitants, Monaco est le premier client d’Artprice, en dehors du Qatar. Mais quand on parle du Qatar, on parle pour l’essentiel des autorités qatariennes. Alors qu’à Monaco, on parle aussi de clients privés.

Comment évolue le volume des ventes à Monaco ?
En principauté, on achète beaucoup. Du coup, beaucoup de maisons de ventes américaines, anglaises ou suisses font des ventes déportées. C’est-à-dire que même si la maison mère de ces maisons de ventes est par exemple à New York ou à Zurich, ils n’hésitent pas à organiser une vente dans un grand hôtel de Monaco.

Le profil des acheteurs à Monaco ?
50 ans, assez fortuné. En principauté, il y a entre 360 et 380 collectionneurs d’art. Ce qui est énorme pour un territoire de 2 km2 !

Ils dépensent combien en moyenne ?
A Monaco, on ne vend pas des abonnements entrée de gamme d’Artprice à 49 dollars. On est plutôt sur des abonnements Artprice haut de gamme entre 250 et 500 dollars. Et ce sont des acheteurs capables d’acheter des œuvres à plusieurs millions de dollars.

Les acheteurs monégasques visent quels types d’œuvres ?
Un peu de tout. Aussi bien du très ancien que du très beau contemporain. Il faut dire que le prince Rainier était aussi un amateur d’art. Et aujourd’hui, le prince Albert continue. Ce qui explique que Monaco soit un haut lieu de l’art contemporain mondial.

Ce qui a été décisif pour Monaco ?
Ce qui est fondamental pour le marché de l’art, c’est qu’il y ait une volonté étatique. Parce que c’est toujours une nation qui donne le ton. Or, par son implication depuis des dizaines d’années, la famille princière de Monaco donne ce rythme. Il y a toujours une relation de cause à effet entre l’Etat et l’art.

Un exemple en principauté ?
Le Prix international d’art contemporain (Piac), remis tous les trois ans à Monaco par la Fondation Prince Pierre de Monaco. Sans oublier tout le travail réalisé par le Grimaldi Forum, avec des manifestations comme Art Monaco.

Il paraît qu’il y a à Monaco des collections impressionnantes ?
C’est exact. Mais on est tenu au plus grand secret. Ce qu’on peut dire c’est que de très grandes collections mondiales sont à Monaco. Des collections qui se chiffrent en dizaines de millions de dollars. Voilà pourquoi la principauté est l’un des endroits au monde où il y a le plus d’experts.

Les plus grosses dernières ventes ?
En vente publique, Le Cri d’Edvard Munch créé en 1895 a été vendu à Sotheby’s New York le 2 mai 2012 pour environ 80,7 millions de dollars au printemps dernier. A noter que contrairement à ce que beaucoup croient, Le Cri est un dessin, pas une peinture. Sinon, de gré à gré, la plus grosse vente revient au Qatar avec Les joueurs de cartes de Paul Cézanne pour 250 millions de dollars.

Des nouvelles de votre Demeure du Chaos (2) ?
Je viens de fêter mes 30 ans de sculpteur. La Demeure du Chaos qui est née en 1999 à Saint-Romain-au- Mont-d’Or (Rhône) présente aujourd’hui 4 500 œuvres d’art, dont 3 600 fresques, portraits et peintures et 900 sculptures. Sachant qu’on a 4 des plus grandes sculptures mondiales qui font 130 à 150 tonnes.

Le litige qui vous oppose à la mairie est réglé (3) ?
Ce litige ne porte que sur les murs extérieurs. On a porté l’affaire devant la cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Ce qui peut encore prendre 10 ou 15 ans. Or, on a eu 2 173 reportages audiovisuels ou de presse écrite de 72 pays en l’espace de 13 ans. Et 141 000 personnes ont signé notre pétition, comme le président de la Fondation Cartier par exemple. Donc je reste optimiste.

_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) Abou Dhabi, la capitale des Emirats Arabes Unis (EAU), a signé en 2007 un accord avec le ministre de la Culture et de la Communication, l’UMP Renaud Donnedieu de Vabres pour créer un musée de 24 000 m2 dont 8 000 m2 de surfaces d’exposition estimé à 83 millions. Un musée alimenté en œuvres par les musées français, dont le Louvre. Un accord estimé par Le Monde à 700 millions d’euros sur 20 ans pour la France.
(2) Site internet : www.demeureduchaos.org
(3) Depuis 1999, une bataille judiciaire oppose Thierry Ehrmann et la mairie de Saint-Romain-au-Mont-d’Or (Rhône) pour obliger la Demeure du Chaos à se conformer au code d’urbanisme local et à remettre les lieux en état.