Ornella-Barra-Boots

Ornella Barra
Pharmacienne avant tout

ECONOMIE / Pour le magazine Fortune, Ornella Barra est la 21ème femme d’affaires la plus puissante au monde. A 60 ans, cette Monégasque d’origine italienne a construit Alliance Boots avec son compagnon, Stefano Pessina. Un véritable empire spécialisé dans la distribution de produits pharmaceutiques et cosmétiques. Portrait.

Souriante, Ornella Barra demande si l’on souhaite un autre café. On acquiesce. Malgré un emploi du temps surchargé, cette femme d’affaire apparait détendue. Elle reçoit L’Obs’ dans une salle de réunion, avec pour seul appui, son directeur de la communication. Et surtout, elle prend le temps de répondre à chacune de nos questions, avec précision. En prenant soin d’insister sur ce qui lui semble important. Plus d’une heure trente d’interview pour se raconter et revenir sur un parcours exceptionnel.

Chiavari
Née le 20 décembre 1953 à Chiavari, une ville italienne d’un peu plus de 27 000 habitants, dans la région de Ligurie, Ornella Barra a une enfance heureuse. Son père, Guido, est chef d’entreprise : il est dans l’immobilier. Sa mère, Caroline, travaille avec son père : « Je suis née dans une famille d’entrepreneur. Les valeurs qu’ils m’ont données sont toujours la base de ce que je suis. » Quant à son frère, Giuseppe, il vit toujours à Chiavari et a fait sa carrière dans l’immobilier. A 66 ans, il est aujourd’hui retraité.
Adolescente, Ornella Barra fait pas mal de sports. Notamment de l’équitation, du ski et du volley. Elle avoue aussi une vraie passion pour la nature. « J’aime être à son contact. Se promener en cheval à la campagne, c’est un vrai plaisir. » Après le lycée, elle intègre l’université de pharmacie de Gènes. A l’origine de cette décision, certains membres de sa famille qui sont médecins. « Je n’ai pas voulu devenir chirurgien. Alors j’ai choisi la pharmacie. »

« Perfectionniste »
Mais pas question de faire les choses à moitié. « Tout ce que j’ai à faire, je le fais toujours au maximum. Du coup, pendant mes études, je n’étais que rarement satisfaite de mes résultats. Je suis perfectionniste, je ne suis jamais contente de moi. Je demande aussi beaucoup à mes collaborateurs. Parce que je veux que tout soit toujours parfait. » Quand Ornella Barra organise un événement, elle vérifie elle-même à peu près tout : les grandes orientations, mais aussi les moindres détails.

1982
Fin des années 1970. La première expérience professionnelle se présente. Alors qu’elle n’a pas tout à fait fini sa thèse, Ornella Barra travaille dans une pharmacie à Chiavari. Au bout de quelques mois, le pharmacien lui confie la direction de son officine. Elle a 24 ans. Pendant près de deux ans et demi, elle reste à ce poste. « Je me suis dit que si je faisais ce métier bien pour les autres, pourquoi ne pas le faire pour moi ? Du coup, j’ai racheté cette pharmacie. » Là, elle commence à étudier le marché de la répartition des médicaments. Un marché qui concerne en fait des grossistes qui ont un rôle d’intermédiaires entre les pharmacies et les laboratoires pharmaceutiques. « Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses à faire… Donc en 1982, j’ai ouvert Di Pharma, une entreprise italienne de distribution pharmaceutique. Et j’ai créé mon entreprise pour livrer les pharmacies de la région de Ligurie. »

Rachats
1985. L’envie de grandir est là. Pour s’imposer au niveau national, Ornella Barra décide de s’entourer. Des amis lui conseille de prendre contact avec Stefano Pessina. Né en 1941 à Pescara (Italie), cet homme d’affaires italien est séparé de Barbara, avec qui il a eu deux enfants. Il a suivi une formation d’ingénieur nucléaire à l’école polytechnique de Milan. Devenu expert en conseil pour les entreprises, ce passionné de voile fini par rejoindre l’affaire familiale, un grossiste spécialisé dans la distribution de produits pharmaceutiques. L’entreprise rencontre alors quelques difficultés. Cet expert en redressement d’entreprises la restructure et la fait grandir, notamment grâce à une stratégie de rachats en cascade.
Une logique partagée par Ornella Barra. En 1985, les deux entreprises s’allient. Résultat, Alleanza Farmaceutica, devenue plus tard Alleanza Salute Italia, s’impose comme numéro 1 des répartiteurs pharmaceutiques italiens. Elle en devient directrice générale puis présidente. La distribution des rôles est simple. « Parce que nous sommes complètement différents. Stefano aime développer l’entreprise en trouvant des acquisitions intéressantes. Une fois que c’est fait, je dois créer une même culture pour que la fusion soit réussie. Mais aussi réorganiser, développer, identifier les innovations possibles… » Et ça marche. Selon Forbes, la fortune personnelle de Stefano Pessina était évaluée à 6,4 milliards de dollars en 2013.

« Rôle »
Pendant que lui assure la croissance externe, elle prend en charge la croissance interne. Elle devient la compagne de Stefano pendant que ce couple poursuit son expansion dans le sud de l’Europe à coups de rachats, de partenariats et de fusions. « Mon parcours de vie et mon parcours professionnel sont très liés. Avec Stefano, on partage les même valeurs. Après, il faut savoir différencier ces deux vies. Le soir, au dîner, on évite de parler du travail. » Et quand il s’agit de parler « business », tout est clair : « Avec Stefano, on n’est évidemment pas d’accord sur tout. Mais il faut respecter la place et le rôle de chacun dans notre entreprise. » Aujourd’hui, Stefano Pessina est directeur exécutif d’Alliance Boots, pendant qu’Ornella Barra est chef exécutif des ventes et des marques.

ALPHEGA /Dans beaucoup de pays continentaux, comme en France, les chaînes de pharmacies sont interdites. Du coup, dans ces pays, Alliance Boots soutient Alphega Pharmacy, une chaine de pharmaciens indépendants. © Boots

« Culture »
En France, ils se lancent en 1991 avec Alliance Santé à Chateauroux en rachetant le Comptoir des Pharmaciens du Centre (CPC). Le groupe italo-français devient alors le deuxième répartiteur en France et s’attaque ensuite à l’Espagne, au Portugal, à la Grèce et au Maroc. Ornella Barra est alors administrateur du groupe international Alliance Santé : « Ce qui est important, c’est de bien saisir la logique de chaque pays pour ensuite chercher à s’y adapter. Il faut comprendre et s’adapter à la culture des autres. Il faut avoir une vision ouverte sur le monde entier, sans aucune distinction. » Voilà pourquoi les emballages sont différents et adaptés d’un pays à l’autre. Même chose pour le design des pharmarcies. Tout est pensé dans le moindre détail. Une méthode qui permet à l’entreprise de se développer aussi en Hollande, en République Tchèque, en Norvège et en Turquie.

Unichem
Alliance Santé finit par fusionner avec le britannique Unichem en 1997. Une opération hautement stratégique, estimée à l’époque à seulement 8 millions de livres. En revanche, l’objectif visé est énorme : se lancer dans la distribution de détail, un marché très rentable. Car Unichem possède 500 pharmacies au Royaume-Uni. Il faut dire que dans beaucoup de pays continentaux, les chaînes de pharmacies sont interdites. Et puis, il y a la concurrence. Comme par exemple, le groupe allemand Celesio, l’un des leaders en Europe. Ornella Barra est nommée membre du conseil d’administration et directrice exécutive d’Alliance Unichem.
C’est aussi à cette époque que le groupe Alliance-Unichem entre à la bourse de Londres, le London Stock Exchange. Présent dans 12 pays, Alliance-Unichem devient l’un des leaders européens sur le marché de la distribution et possède un portefeuille de 1 200 pharmacies.


Boots
En 2006, la chaîne britannique Boots et Alliance-Unichem fusionnent. Boots dirige alors 1 600 pharmacies. Bien évidemment, les négociations sont hautement confidentielles. Il faut donc enchainer le travail quotidien en journée avec de discrètes réunions la nuit. Et espérer un dénouement favorable. « C’était à 6h50 du matin, 10 minutes avant l’ouverture de la bourse », se souvient Ornella Barra. Avant d’ajouter : « J’ai appris à beaucoup travailler, à avoir l’esprit de sacrifice. Il faut aussi savoir renoncer puisqu’il est impossible de tout avoir dans la vie. Ensuite, il faut assumer les conséquences des choix que l’on fait. » Elle intègre le conseil d’administration et prend la direction des affaires commerciales et des ventes du nouveau groupe Alliance Boots.

OPA
Le 9 mars 2007, Alliance Boots décide de quitter la bourse. « On n’avait pas de boule de cristal. On a eu un peu de chance. Car 6 mois après, c’était la crise. Mais il ne faut jamais attendre. Il faut être pro-actif, toujours trouver des solutions et anticiper. Car lorsque les choses arrivent, c’est trop tard. Et en plus, on n’a plus la lucidité nécessaire pour prendre les bonnes décisions. » Une décision qui s’explique par la volonté de continuer à se développer avec la possibilité de pouvoir agir vite. Sans les contraintes des résultats boursiers trimestriels et sans la bureaucratie liée à la cotation. Alliance Boots est donc rachetée par Stefano Pessina avec le soutien du fonds américain KKR en juin 2007 pour 12,2 milliards de livres, dette incluse. Cette OPA est alors la plus grosse jamais réalisée.

Transparence
« Grandir ce n’est pas seulement augmenter le chiffre d’affaires. Cela signifie aussi augmenter le nombre de salariés et leur permettre d’évoluer chez nous. » Mais fait rare, Ornella Barra a souhaité un maintien de la transparence sur les chiffres, imposée aux entreprises cotées en bourse. « Demain, si on revient en bourse, on n’aura pas à changer de logique. Tout est déjà organisé. » Sensible aux questions liées à l’éthique, elle n’est pas dupe et sait que moraliser la finance relève presque du vœu pieux : « Il faut toujours savoir ce qu’il est possible de faire. Et ce qu’il serait bien de faire, mais que nous n’avons pas le pouvoir de faire. C’est vrai qu’il faudrait moraliser la finance. Mais il y a beaucoup de monde, beaucoup d’implications et c’est un très long chemin à accomplir. Ce n’est pas évident. Et ce n’est pas dans l’immédiat. Nous, on essaie d’être transparent à notre échelle. »

Etats-Unis
En 2012-2013, Alliance Boots a réalisé un chiffre d’affaires de 22,4 milliards de livres (27 milliards d’euros) avec 108 000 salariés dans 25 pays. En ajoutant les entreprises seulement associées à Alliance Boots, on arrive à 120 000 employés. Si l’entreprise n’est plus cotée en bourse, elle est valorisée entre 16 et 17 milliards de dollars.
Mais le dossier sur lequel Stefano Pessina travaille depuis 2010 est énorme. Il s’agit d’un rapprochement avec le leader américain de la distribution de médicaments, Walgreens. Un géant qui a réalisé en 2013 un chiffre d’affaires de 72,2 milliards de dollars pour un bénéfice net de 2,4 milliards de dollars. Créée en 1901, cette entreprise recherche des relais de croissance en Europe, alors qu’Alliance Boots veut devenir mondial.

Visibilité
Dans un an, lorsque la fusion sera effective (voir encadré), le nouveau groupe affichera un chiffre d’affaires prévisionnel entre 88 et 96 milliards de dollars avec 365 000 salariés, 11 000 magasins dans 12 pays et 370 centres de répartition qui desservent environ 170 000 pharmacies. Des arguments de poids pour lorgner ensuite vers les pays émergents. Dans la pratique, le PDG de Walgreens, Gregory Wasson siègera au conseil d’Alliance Boots pendant que le président et fondateur d’Alliance Boots, Stefano Pessina, sera administrateur de Walgreens.
A son échelle, la 21ème place décrochée par Ornella Barra au classement du magazine américain Fortune de février 2014 apporte un plus dans le cadre de cette transaction : « J’ai été contente pour la reconnaissance de l’entreprise et de tous les salariés. Alors que l’on négocie pour fusionner avec le groupe américain Walgreens, cette reconnaissance est positive. Jamais je n’aurais imaginé en arriver là lorsque je me suis lancée, en 1985. » En effet, ce classement a contribué à doper la visibilité d’Alliance Boots aux Etats-Unis.


Sceptiques
« Je suis l’ambassadeur des produits Boots dans le monde. J’adore cette marque. Or, vous ne pouvez pas vraiment être une grande entreprise si vos produits ne sont pas vendus aux Etats-Unis qui représentent tout de même 45 % de l’économie mondiale. Il faut en tenir compte. » Pour développer Boots en Amérique, Ornella Barra se lance à New York en 2008 avec une start-up et 8 salariés. Au départ, les observateurs sont sceptiques. « Il ne faut pas être têtue. Il faut savoir écouter les autres. Mais lorsque je suis sûre de moi, j’avance. » Assez vite, Boots est distribué dans de grandes enseignes, comme Target par exemple. A partir de 2009, la marque est distribuée dans 1 700 magasins. Trois ans et demi après, cette start-up réalise un peu plus de 100 millions de dollars de chiffre d’affaires et affiche une croissance des ventes de 30 % par an.

Monaco
Et puis, dans la trajectoire d’Ornella Barra, il y a la principauté. Un élément qu’elle juge central dans la construction de son parcours. 219 kilomètres séparent Chiavari de Monaco. Soit environ 2h30 de route. Au fil du temps, Ornella Barra et Stefano Pessina ouvrent un bureau à Gènes et à Nice. « Monaco, c’est au milieu. C’est agréable, il y a le soleil… » En 1992, le couple s’installe donc en principauté. Il y a deux ans, ils sont devenus monégasques. Du coup, elle suit la vie politique locale. « Mais je n’y participerai pas. »
En revanche, toutes les grandes conventions organisées par Alliance Boots se déroulent majoritairement en principauté. Par exemple, en novembre 2013, Alphega Pharmacy a réuni au Grimaldi Forum plus d’un millier de pharmaciens venus d’Europe et des Etats-Unis. Au total, plus d’une vingtaine de grands événements « business » ont été organisés ces dernières années à Monaco. Et ça continue. Les 15 et 16 avril, tous les managers du groupe seront réunis. Une trentaine de pays devraient être représentés.

« Monde »
Une certitude, Ornella Barra est une citoyenne du monde. Née en Italie, le siège de son entreprise est à Zug (Suisse). Elle vit à Monaco, parle quatre langues, passe son temps dans des hôtels, des avions, des gares… « Je travaille toujours avec mon Blackberry, mon ordinateur portable, mon iPad… Je travaille partout. En voiture, en avion, à l’aéroport… Mon bureau, c’est le monde. » Londres, Nottingham, New York, Barcelone, Paris, Francfort… « Mais la maison, c’est Monaco. Chaque fois que c’est possible, je reviens ici. Notamment les week-ends, à Noël et pour les vacances. »

EORTC
Elle pourrait en profiter. Sortir beaucoup. Etre vue partout. Mais non. Ornella Barra le répète : elle n’aime pas beaucoup les mondanités. « Je n’aime pas vraiment les fêtes. En revanche, j’aime m’impliquer lorsqu’il s’agit de donner aux autres. » Notamment avec le prix Monte-Carlo « femme de l’année » et des opérations de charité. Si possible, de manière discrète. « C’est dans mon caractère. » Pour elle, « les mondanités doivent servir à aider les autres. Quand c’est le cas, je participe. » On peut citer par exemple l’European Organisation for Research and Treatment of Cancer (EORTC). Basée à Bruxelles, l’EORTC est impliquée dans la recherche contre le cancer. Depuis septembre 2011, Alliance Boots a mis en place un partenariat avec l’EORTC. Objectif : recueillir 5 millions d’euros en 5 ans pour créer et financer une « biobank » pour lutter contre le cancer colorectal.

Professeur
Plutôt que le sport qu’elle avoue avoir un peu abandonné, Ornella Barra consacre une partie de son temps à la découverte de la nature. Mais aussi à l’art. Elle est également professeur honoraire de pharmacie à l’université de Nottingham, en Angleterre. « Je suis aussi membre de la direction de l’université de Nottingham en Malaisie. Donner des cours à ces jeunes qui viennent de pays très différents, c’est fantastique. Parce que j’apprends tout le temps. Ils sont l’avenir. Alors j’essaie de comprendre ce qu’ils sont et leur approche de la vie. C’est l’un des moteurs qui me pousse à changer, à évoluer. » Ses cours traitent des « différents aspects de la mondialisation de l’industrie pharmaceutique et des responsabilités sociales de l’entreprise. » En collaboration avec Nottingham, Ornella Barra a créé en 2008 le premier cour de pharmacie en anglais à l’université de Tor Vergata, à Rome. Parce que pour elle, les langues, c’est fondamental. D’ailleurs, elle regrette de n’en parler « que » quatre : « Au départ, le gouvernement italien et Bruxelles ne comprenaient pas vraiment ce que je souhaitais faire. Aujourd’hui, des centaines de personnes du monde entier viennent se former. Des Chinois, des Russes, des Italiens, des Anglais… Je suis ravie. »

Botanic
Au-delà des gens, il y a la planète. Ornella Barra insiste. Il faut aussi penser l’écologie. Alors, comme un certain nombre d’entreprises, Alliance Boots cherche à réduire ses émissions de CO2 générées par ses activités. En 2010-2011, une baisse de 4,431 tonnes a été enregistrée. Il est aussi question de développement durable. Notamment avec sa ligne Botanic, imaginée en collaboration avec les jardins botaniques royaux de Kew à Londres. Quand c’est possible, ces produits utilisent des ingrédients issus de plantes plutôt que des ingrédients minéraux. « Une grande entreprise ne peut pas être insensible au monde et aux personnes qui l’entourent. Il y a un devoir à aider, à faire quelque chose. »

« Calme »
Dynamique, toujours en mouvement, Ornella Barra avoue « faire constamment deux ou trois choses en même temps » et « réfléchir en permanence. » Mais lorsqu’il faut prendre une décision importante, elle reste toujours « calme et froide. » Pas question de céder à la panique. Le reste du temps, elle se décrit comme quelqu’un de « très sensible » et de « pas égoïste du tout. »
Sa réussite, c’est aussi celle d’une femme dans un milieu des affaires très masculin. Depuis 2010, elle est présente dans le palmarès annuel du magazine Fortune des « 50 femmes les plus puissantes dans le monde des affaires au niveau international. » En avril 2013, Ornella Barra a été nommée membre du conseil d’administration du groupe Generali. Face au sexisme et parfois au machisme (voir notre dossier complet publié dans L’Obs’ n° 128), la 21ème femme d’affaire la plus puissante au monde estime qu’il faut tout simplement « accepter le plaisir d’être une femme. Et ne pas avoir de frustration. Inutile de se comparer aux managers masculins. Ensuite, il faut travailler avec l’esprit d’une femme. Parce qu’une femme a plus de sensibilité et possède parfois un 6ème sens. » Même si, au départ, rien n’est facile : « Quand on est jeune et que l’on est une femme, au début de sa carrière, on doit faire plus. Avant de parler, j’ai besoin d’être sûre à 100 % de ce que je vais dire. Et je dois aussi être sûre que je pourrai ensuite respecter ce que j’ai dit. En agissant ainsi, les autres vous respectent. »

Marques
Passionnée par la pharmacie, elle s’implique aussi depuis une dizaine d’années sur le développement d’un certain nombre de marques dans le monde entier. Notamment la marque Boots aux Etats-Unis et en Thaïlande. Mais aussi Almus pour les médicaments génériques, Alvita pour la parapharmacie ou Alliance Healthcare pour la répartition des médicaments…
Ornella Barra s’implique aussi dans l’European Pharmacists Forum (EPF), qu’elle a créé en 1989. Ce Forum Européen des Pharmaciens a pour objectif d’échanger et de faire progresser la cause de la pharmacie. Et puis, il y a aussi le réseau de pharmaciens indépendants Alphega Pharmacy, avec 6 300 pharmacies dans 8 pays européens : France, Italie, Espagne, Russie, Allemagne, Pays-Bas, Grande-Bretagne et République Tchèque.

« Relatif »
Reste à comprendre ce qui la motive encore aujourd’hui. « Le moteur, c’est la passion avec laquelle je travaille. La volonté et la détermination de créer quelque chose qui restera dans le temps. La responsabilité vis-à-vis des salariés. » Mais aussi relever les « challenges » et évoluer. Voir tout ce qu’il reste à faire. « Il est très, très rare que je dise être fatiguée. Quand j’ai une journée chargée, j’ajoute encore du travail parce que j’ai la sensation de pouvoir faire encore plus. Parce que je fais tout ça avec plaisir. Or, quand on fait les choses avec plaisir, on n’est pas fatigué. » Depuis ses débuts dans les années 1980, un coup d’œil dans le rétroviseur pourrait donner le vertige par rapport au chemin accompli. Elle le jure : jamais elle n’aurait pensé être parmi les femmes d’affaires les plus puissantes du monde 30 ans plus tard. « Dans la vie, tout est relatif. Oui, j’ai fait un certain nombre de choses. Mais comparé à d’autres… Tant que j’ai la santé, je peux encore faire beaucoup. » On la croit volontiers.
_Raphaël Brun

 

Enorme/
Une mégafusion pour créer un géant mondial

L’opération a été annoncée en juin 2012 et devrait être bouclée « dans 1 an », selon Ornella Barra. Walgreens, numéro un américain de la distribution de médicaments, va acheter 45 % du britannique Alliance Boots pour 6,7 milliards de dollars, dont 4 milliards en cash et le reste par échange de titres. Un deal énorme prévu en deux temps et étalé sur 3 ans. Président exécutif et copropriétaire d’Alliance Boots, Stefano Pessina ne percevra que des actions. Mais à terme, il sera le premier actionnaire de cette nouvelle entité, puisqu’il possèdera près de 20 % du capital. Un groupe qui fera travailler 365 000 salariés et réalisera environ 120 milliards de dollars de chiffre d’affaires, avec 11 000 magasins dans 12 pays. Ce géant de la distribution pharmaceutique s’appuiera aussi sur 370 centres de répartition qui approvisionneront plus de 170 000 pharmacies, hôpitaux ou médecins dans 21 pays. Au Royaume-Uni, Alliance Boots possède la plus grande chaîne de pharmacies. En France, avec un chiffre d’affaires de 5 milliards, Alliance Boots se classe deuxième répartiteur, devancé par OCP. Numéro 4 en Chine, Alliance Boots est aussi installé en Thaïlande, en Turquie et en Egypte. Walgreens travaille seulement sur le marché de la distribution des médicaments aux Etats-Unis grâce à un réseau de plus de 8 000 pharmacies. Les synergies entre Walgreens et Alliance Boots sont estimées à 1 milliard de dollars : pendant que Walgreens peut enfin sortir des Etats-Unis, Alliance Boots pourra écouler ses marques Boots sur le marché américain._R.B.

Crise/
« Les gouvernements doivent prendre des mesures très fortes »

Selon Ornella Barra, le secteur de la santé a été le secteur le moins touché par la crise : « Parce que les gens donnent la priorité à la santé pour leurs dépenses. Il faudra encore plusieurs années avant de sortir de cette crise. Car il y a encore beaucoup de gouvernements qui n’ont pas pris de vraies mesures pour aider les entreprises à se développer. » En octobre 2013, le 7ème baromètre d’Europe Assistance a révélé que, faute d’argent, 33 % des français renoncent à se soigner. Une hausse de 6 % par rapport à 2012. Seule la Pologne avec 39 % devance la France. Ailleurs, 24 % des Allemands, 20 % des Italiens et 4 % des Britanniques, ne se soignent pas. Aux Etats-Unis, le pourcentage est de 28 %. « Je ne sais pas si ces chiffres sont justes. Mais cela démontre que les gouvernements doivent avoir le courage de prendre des mesures très fortes. » _R.B.

Internet, grande distribution/
« Défendre la santé n’est pas dans l’ADN des supermarchés »

Faut-il accepter la vente de médicaments sur internet et dans la grande distribution ? « Les médicaments doivent être vendus par des pharmaciens. Parce qu’il est essentiel d’avoir le conseil d’un spécialiste. Sur internet, on peut vendre des cosmétiques ou de la parapharmacie. Bref, tous les produits qui sont à côté de la santé », soutient Ornella Barra. En tant qu’ambassadeur du réseau européen de pharmaciens indépendants Alphega Pharmacy, elle estime que « défendre la santé n’est pas dans l’ADN des supermarchés. Mais plutôt de vendre des produits avec une approche commerciale. Après, si un supermarché s’appuie sur des pharmaciens qualifiés et respecte des règles claires, pourquoi pas ? Je reste ouverte. » _R.B.