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« On ne peut pas les abandonner »

INTERNATIONAL/Depuis fin mai, le camp qui accueillait de nombreux migrants à Vintimille a été fermé par les autorités italiennes. Plusieurs centaines d’entre eux ont trouvé refuge dans une église. Le diacre monégasque Robert Ferrua, président de Caritas Monaco, milite pour l’ouverture d’un camp fixe et digne.

Que s’est-il passé à la fin du mois de mai ?

Le camp situé à la gare de Vintimille accueillait tous les migrants. En 2016, il n’acceptait plus que les migrants qui demandaient l’asile en Italie. Les autres étaient en balade dans la ville et sur les berges de la Roya. Le ministre de l’Intérieur italien (Angelino Alfano) est venu à Vintimille et a décidé de fermer le camp car il n’y avait plus que 20 à 25 migrants. On l’a averti qu’il y avait des migrants sur les berges, il n’a pas souhaité aller les voir.

Que sont-ils devenus ?

La police a ramassé tous les migrants qui étaient sur la plage et sur les berges. Ils ont été amenés à Gênes puis dans le sud de l’Italie. Mais il y en a 120 qui ont réussi à trouver refuge dans une église de Vintimille. Le prêtre de Roverino a accepté de les héberger. Trois jours après, ils étaient à peu près 600. C’est un camp provisoire et non un camp équipé. Il faut distribuer des vêtements, de la nourriture et des produits d’hygiène. L’église de Vintimille est plus petite que celle de Sainte-Dévote, elle était archipleine avec uniquement des couvertures. Du coup, la douche de l’église fonctionne 24h/24.

Vous vous rendez fréquemment à la frontière franco-italienne. Dans quel état arrivent les migrants ?

On ne voit plus le désespoir dans leurs yeux. Même s’ils savent qu’il n’y a pas de solution car toutes les frontières sont fermées. Ils en ont tellement passé. Traverser le désert sans eau, subir des violences en Libye, traverser la Méditerranée… Quand ils arrivent en Italie, pour eux, le pire semble fini.

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Qui sont-ils ?

Ils viennent principalement du Darfour et d’Erythrée. La majorité est musulmane et parle en langue anglaise. Ce ne sont que des jeunes hommes en bonne santé. Et quelques femmes avec des enfants. Dans leur regard, vous ne voyez pas grand-chose… Ni désespoir, ni espoir, ni haine, ni joie.

En pleine période de ramadan, cela pose t-il problème ?

J’ai demandé à un bénévole de confession musulmane si dans ces conditions, ils étaient tenus de faire le ramadan. Il m’a confirmé qu’ils peuvent le reporter. Sur 600, il y en a une centaine qui respectent le ramadan.

Pourquoi leur venez-vous en aide ?

Comme a dit le Saint-Père François, c’est la plus grosse catastrophe humanitaire depuis la Seconde guerre mondiale. Le Pape a été clair, il a dit « ouvrez les églises, il faut les accueillir ». Le gouvernement italien a répondu qu’il ne pouvait pas accueillir tout le monde. Ici, on est Monégasques. On ne fait pas de politique, on fait de l’humanitaire. On ne peut ni intervenir auprès de l’Union européenne, ni auprès de l’Italie. Je dis la situation, telle qu’elle est.

Comment conserver la motivation ?

C’est difficile parce que parmi les bienfaiteurs et bénévoles, il y en a qui disent qu’on n’arrive déjà pas à aider les gens dans notre pays… Alors qu’est-ce qu’on en fait ? On les met au mur, on les fusille, on les renvoie dans leur pays ? Ils ont quitté leur pays, ils ont traversé le désert sans eau. La majorité est arrivée en Libye et là ça a été le plus terrible. C’est un Africain de langue française qui me l’a dit. Ils se font frapper, les femmes sont violées et ils sont mis en prison sans manger sans boire. Un jour arrive la mafia qui leur propose d’aller en Europe en bateau pour 1 000 euros.

Arrivés à Vintimille, leur chemin n’est pas fini. Où vont-ils et comment ?

Les migrants tentent leur chance la nuit pour s’échapper dans des conditions dramatiques avec des passeurs. Je sais que ces passeurs tentent à nouveau le pas de la mort par le pont Saint-Louis. Ceux qui arrivent en Italie essaient en majorité de rejoindre le Brenner ou Vintimille pour rallier la France ou l’Autriche. Mais ils ne veulent pas y rester. Ils veulent aller en Europe du Nord : Norvège, Suède, Finlande, Allemagne, Hollande, Angleterre. Très peu demandent l’asile politique en Italie. Alors on les retrouve à Vintimille dans ce camp provisoire.

Qu’est-ce qui vous anime ?

Ce qui m’anime, c’est l’humanitaire. On a une chance inouïe à Monaco. On vit dans un pays de paix et de prospérité. On ne connaît pas tout ça. Mais ces gens-là sont comme nous. Je ne peux pas rester là à remercier le Seigneur de m’avoir fait Monégasque et de vivre à Monaco, il faut faire quelque chose pour ceux qui en ont besoin. C’est un drame et il faut répondre à l’appel du Saint-Père.

Comment s’en sortir ?

Moi je ne fais pas de politique, je ne regarde pas si on peut les accueillir ou pas. Moi je me trouve avec 500 personnes qui ont besoin de tout. En tant que chrétien, je réponds. Je sais que le problème est politique. C’est à l’Europe de faire quelque chose car ils sont en Europe. Et ce serait à l’ONU de faire quelque chose pour essayer de les aider dans leur pays. Moi je ne peux pas me permettre de faire de la politique. Je fais de l’humanitaire, un point c’est tout. La solution facile est de dire qu’il faut intervenir dans leur pays. Mais s’ils fuient, c’est qu’on ne pas faire grand-chose là-bas. Le Soudan et l’Erythrée sont des régimes autoritaires où les organisations humanitaires ne peuvent plus rentrer.

Pour quelle solution plaidez-vous ?

Le maire de Vintimille et le préfet seraient peut-être d’accord pour faire un camp fixe. Ce serait la solution idéale car dans l’église de Roverino, c’est difficile, c’est du provisoire. L’important, ce serait que ce camp puisse devenir définitif. Car l’église continue ses services : les messes, les mariages, les funérailles, les baptêmes… Qu’on puisse les accueillir avec dignité. On ne peut pas les abandonner. Moi j’ai un peu peur car le ministre de l’Intérieur est venu fermer le camp. Va t-il accepter d’en ouvrir un autre ?

Entre temps, de quoi avez-vous besoin en priorité ?

L’ouverture de ce camp arrangerait bien les choses. Mais sinon il y a besoin de vêtements d’été et de produits d’hygiène. Sur place, c’est Caritas qui prend en charge et beaucoup de bénévoles viennent apporter leur aide. Dans le camp de Vintimille bien organisé, c’était la Croix-Rouge italienne qui gérait et c’était super. Elle a tout le matériel que Caritas n’a pas. Nous avons les bénévoles et les dons que nous font les gens.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je ne vois pas de solution dans l’immédiat. Mais il faut toujours avoir de l’espoir. Ce drame va s’arrêter car c’est vraiment une catastrophe humanitaire. Je crois en Dieu, il va nous donner les solutions. Il faut garder espoir.

_Propos recueillis par Anne-Sophie Fontanet

 

Repère/

La plus petite Caritas du monde

Institution de l’Eglise, Caritas Monaco s’occupe de coordonner et animer son action sociale en principauté de Monaco. Fondée en 1990 par Monseigneur Joseph Marie Sardou, alors Archevêque de Monaco, elle a été dirigée depuis sa fondation jusqu’en septembre 2007 par le chanoine Philippe Blanc, curé de la cathédrale de Monaco, et depuis par le diacre Robert Ferrua. La structure comptabilise six membres à l’année, elle procède à diverses actions grâce à l’aide de bénévoles. Le budget de l’organisme provient exclusivement de dons (200 000 euros par an environ). Divers programmes sociaux sont élaborés pour combattre la pauvreté et l’inégalité sociale. « Notre tâche, en plus de l’aide économique, a une dimension pédagogique et d’accompagnement aux personnes avec dignité, une assistance au plus démunis et marginalisés. Il s’agit de partager dans la solidarité et la compassion. » _A-S.F

Décision/

Un mini-camp de transit ?

La mairie de Vintimille, associée à la préfecture de Ligurie, pourrait accepter l’ouverture d’un petit camp au nord de Vintimille sur un terrain de la commune. Sur place, uniquement des préfabriqués seront tolérés pour accueillir des migrants en transit et au maximum pour 48 heures. _A-S.F

 

Accueil/

Une famille syrienne logée par Monaco

D’obédience chrétienne, cette famille syrienne a été prise en charge depuis le Liban où elle avait trouvé refuge. Le 16 juin, les membres de la famille ont rejoint « un appartement mis à disposition par Monaco où ils pourront retrouver une vie normale ». Le communiqué du gouvernement ne précise cependant pas la composition de cette famille, leur lieu de résidence final et l’accompagnement dont elle bénéficiera. « Outre l’aspect humanitaire, l’objectif de la Principauté est de permettre à cette famille, à terme, d’accéder à l’autonomie et à son intégration dans ce nouvel environnement. » Depuis le début de l’année 2016, 100 000 euros ont ainsi été alloués pour aider les réfugiés en provenance de Syrie, d’Irak et du Mali. _A-S.F

écrit par AnneSophie