Nice-Matin-Juillet-2014-@-Obs-IMG_2458

Nice-Matin
« Quelle sera l’ampleur du drame social ? »

Article publié dans L’Obs’ n°134 (juillet-août 2014) :

MÉDIAS/C’est en septembre que sera révélé le nom du repreneur de Nice-Matin. Placé en redressement judiciaire le 26 mai, ce journal déficitaire est dans une situation économique difficile. Une situation qui aurait pu être évitée, estiment les syndicats.

Tout le monde le sait, le contexte est difficile pour la presse en général. Le lectorat s’érode. Et avec la crise, les recettes publicitaires sont aussi en baisse. « A ceci, il faut ajouter une gestion calamiteuse de notre actionnaire, le groupe Hersant média (GHM). L’ensemble des titres dont GHM est actionnaire est en grandes difficultés », estime Gérard Pitocchi, délégué CGT à Nice-Matin.

 

« Guerre »

Fin 2012, GHM était dans les mains du tribunal de commerce de Paris. En janvier 2013, ce tribunal a validé la cession de GHM à deux associés à 50-50 : Bernard Tapie et Philippe Hersant. Ces deux actionnaires se sont alors engagés devant le tribunal à apporter les fonds nécessaires à une restructuration pour pérenniser les entreprises restant dans le giron du groupe. « Au lieu de ça, au bout de quelques jours, ils se sont fait la guerre. Si le plan de restructuration avait été lancé en janvier 2013, on n’aurait aujourd’hui aucun problème économique. Bernard Tapie Finance et le groupe Hersant ont mis plus d’un an à séparer leurs actifs », raconte Gérard Pitocchi. Aujourd’hui, Tapie est majoritaire à La Provence et Philippe Hersant est majoritaire à Nice-Matin. « Résultat, on a perdu plus de 18 mois », souffle Pitocchi.

 

Déficit

Pour ce délégué syndical, même si « tous les mois le journal perdait de l’argent », ce n’était pas « insurmontable. » Mais au fil du temps, ce déficit s’est accumulé. Du coup, pour s’en sortir, un moratoire a dû être lancé auprès de l’Urssaf, auprès des caisses de retraite, auprès des fournisseurs… « Du coup, on se retrouve aujourd’hui avec une entreprise qui a un passif d’environ 12 millions d’euros. Mais n’oublions pas que Nice-Matin réalise un chiffre d’affaires annuel qui dépasse les 100 millions. En ajoutant Corse-Matin, on arrive même à 120 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est donc une entreprise qui possède un vrai potentiel », estime Gérard Pitocchi.

 

« Argent »

Le redressement judiciaire de Nice-Matin aurait pu être évité car il y avait un repreneur : le fonds suisse GXP Capital et Jean Icart (voir L’Obs’ n° 133). Mais les 20 millions attendus ne sont jamais arrivés. « Cet argent, ils ne l’ont pas. Sinon, ils l’auraient investi et ils seraient aujourd’hui propriétaires de Nice-Matin. La restructuration aurait été engagée : elle aurait permis d’économiser environ 14 millions d’euros par an. Même si Nice-Matin perd 400 000 euros par mois, on serait redevenu bénéficiaire et on aurait même pu investir pour moderniser le journal », regrette Pitocchi.

 

SAPO

Dans l’interview que nous a accordée le banquier conseil indépendant Jean-Clément Texier (voir par ailleurs), cet expert de la presse pointe notamment du doigt la responsabilité de la coopérative ouvrière qui aurait « privé Philippe Hersant des latitudes de manœuvre qu’il aurait dû avoir. » Depuis la création de Nice-Matin sous la forme de société anonyme à participation ouvrière (SAPO), en septembre 1944, une coopérative ouvrière permet aux salariés d’être représenté au conseil d’administration du journal. « La coopérative ouvrière représente tous les salariés, ce n’est pas une organisation syndicale. Aujourd’hui, les salariés ont 3 représentants au conseil d’administration du journal. Les neuf autres administrateurs sont de la famille Hersant. Donc avec seulement 3 administrateurs sur 12, nous ne sommes pas en capacité de bloquer quoi que ce soit », souligne Pitocchi.

 

« Moderniser »

En 2009, la coopérative ouvrière a signé un pacte d’actionnaire avec le groupe Hersant. Dans ce pacte, la coopérative s’engageait à réduire ses dividendes. Car il existe depuis 1944 un partage des bénéfices entre l’actionnaire majoritaire et les salariés coopérateurs. Depuis 2009, la part de la coopérative a été réduite de 50 % à 5 % pendant 22 ans. « En contrepartie, le groupe Hersant doit moderniser notre outil industriel, puisque nos machines remontent au début des années 1970. La coopérative n’a jamais eu la volonté de mettre des bâtons dans les roues à l’actionnaire », jure ce délégué CGT.

 

« Vivre »

Le 17 juillet, « plusieurs propositions de reprise » devaient être faite, selon les administrateurs judiciaires, relayés par les syndicats. Alors que le dépôt des offres des repreneurs devait être bouclé le 15 juillet, une prolongation jusqu’au 28 juillet a été décidée. Les offres devaient être rendues publiques quelques jours plus tard. Ensuite, mi-septembre, le président du tribunal prendra une décision et choisira l’offre la mieux-disante. « Je ne pense pas une seconde que Nice-Matin qui fait 100 millions d’euros de chiffre d’affaires puisse mettre la clé sous le paillasson. Nice-Matin va continuer de vivre. En revanche, je suis moins optimiste sur la façon dont ce journal va continuer à vivre…, souffle Gérard Pitocchi. Il faudra voir comment Nice-Matin ressort de cette période de redressement. Le candidat choisi repartira avec combien de salariés en moins ? 100 ? 150 ? 200 ? Quelle sera l’ampleur du drame social ? Dans cette période difficile, on entend toutes sortes de bruits courir. Souvent tout et n’importe quoi… » Aujourd’hui, Nice-Matin emploie environ 600 salariés. Avec la régie publicitaire Eurosud, et PubliNice l’entreprise qui distribue Nice-Matin dans les boites aux lettres, ce journal affiche 1 200 salariés au total.

 

« Des lâchetés historiques »


MEDIAS/Jean-Clément Texier, banquier conseil indépendant grand spécialiste de  la presse, président de la compagnie financière de communication (COFICOM), explique pourquoi Nice-Matin a été placé en redressement judiciaire. Tout en estimant que Bernard Tapie pourrait racheter ce journal.

Jean-Clément Texier © Photo Bruno Des Gayets

Le placement de Nice-Matin en redressement judiciaire vous a surpris ?

Non. Pourtant, cette entreprise a des bases intéressantes et solides. D’ailleurs, il faut se souvenir qu’avec La Voix du Nord et Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Nice-Matin était l’une des plus brillantes entreprises de la presse quotidienne régionale (PQR). Notamment parce que Nice-Matin travaille sur une zone géographique riche et peu étendue. Parce que, même si Nice-Matin est qualifié de quotidien régional, c’est plutôt un très gros journal départemental.

 

Comment Nice-Matin en est arrivé là ?

Nice-Matin, c’est l’histoire d’une coopérative ouvrière qui a préempté la création de valeurs et qui a beaucoup pesé sur l’exploitation depuis l’origine. En plus, il y a eu des zizanies entre les deux familles historiques à la tête de ce journal, les Bavastro et les Comboul, à partir de 1990. Juste avant que Hachette Filipacchi Médias (HFM), une filiale de Lagardère, ne rachète cette entreprise en 1997.

 

Personne n’a réagi ?

Les réformes qui auraient dû être prises ne l’ont pas été. HFM qui avait rêvé de synergies entre Marseille et Nice, a bien tenté de les esquisser. Mais la culture de HFM, qui était d’éviter d’affronter des restructurations sociales fortes, n’a pas permis de prendre à temps les bonnes mesures.

 

Il y avait une véritable urgence ?

Pour avoir été à l’époque le banquier-conseil du Groupe Hersant Média (GHM) qui a acheté en 2007 La Provence et Nice-Matin, je peux vous dire qu’on s’est retrouvé dans une situation paradoxale. En effet, La Provence avait perdu davantage de sa substance que Nice-Matin. Pourtant, grâce à une bonne gestion, La Provence avait une situation financière plus solide que celle de Nice-Matin.

 

Le GHM a commis des erreurs de stratégie ?

Il y a eu des lâchetés historiques des actionnaires qui ont précédé GHM. Notamment en ne traitant pas le problème de la coopérative ouvrière de Nice-Matin. Et en ne voyant pas qu’une entreprise, ce n’est pas une rente. Un jour ou l’autre, à force de « surdistribuer » des avantages, quand la conjoncture change, on le paie très cher. Or, le personnel a été habitué à des situations hors normes.

 

Votre rôle exact dans le dossier Nice-Matin ?

Au-delà de mon mandat de banquier d’affaires, j’ai contribué au départ de Michel Comboul en janvier 2008 et à l’arrivée de Jean-Paul Louveau pour assumer le changement de cap. Pour Le Monde, j’avais contribué à embaucher Louveau au Midi Libre qu’il a remis sur de bons rails (1). Je ne dis pas que Jean-Paul Louveau n’a rien fait à Nice-Matin. Mais comme on n’a pas pu affronter l’explosion sociale, on a été trop lentement et pas assez loin.

 

Philippe Hersant n’a rien à se reprocher ?

Le seul reproche que l’on peut lui faire, c’est de ne pas être un homme de l’affrontement social. Lorsqu’avec, GHM il a racheté La Provence, Nice-Matin et ses satellites, il venait de très bien redresser Comareg, le pôle de presse gratuite du GHM, qui éditait notamment Paru Vendu (2). Et il pensait que le cash-flow de Comareg lui donnerait le temps pour gérer l’évolution de manière soft. Alors qu’il aurait fallu agir en urgence. Et puis, personne ne pouvait deviner que les journaux gratuits allaient rencontrer un public.

 

Pourquoi en 2007 le GHM a racheté à Hachette Filipacchi ses titres du sud de la France (Nice-Matin, La Provence, Corse-Matin…) pour 160 millions d’euros ?

On était prêt à mettre 90 millions d’euros sur le Midi Libre. 160 millions, c’était cher. Mais à l’époque, il y avait plusieurs candidats. Certains voulaient entrer sur le territoire français. Du coup, les prix étaient très hauts. Lagardère ne voulait pas se séparer de ces journaux pour moins que cette somme. A ce moment-là, la moitié du chiffre d’affaires du GHM était fait par Comareg qui avait beaucoup remboursé de sa dette, tout en présentant un potentiel de croissance. J’ai vu des business plan qui montraient que pour rembourser ces 160 millions, Marseille et Nice n’avaient pas à contribuer avant 2010. Mais en 2008, le marché s’est retourné.

 

Les conséquences de ce retournement ?

En 2005, les journaux gratuits d’annonces faisaient 1 milliard de chiffre d’affaires, avec une rentabilité proche de 15 %. En 2009-2010, ce marché est tombé à 250 millions, sans aucune rentabilité. Bref, tout l’écosystème a changé.

 

Du coup, en 2010, la Comareg a déposé le bilan ?

A l’époque, on nous a accusé de ne pas être passé au numérique. C’est vrai qu’on ne l’a peut-être pas fait assez tôt. Mais on l’avait programmé. En 2007, on pensait qu’on aurait 3 à 4 ans de bénéfices devant nous. Ce qui devait nous permettre de rembourser la dette des banques et de passer au numérique. Mais il y a eu une accélération de la mutation des marchés.

 

L’an dernier, Nice-Matin aurait perdu 500 000 euros par mois et le passif serait de 60 millions : comment peut-on perdre autant d’argent ?

Aujourd’hui, je ne suis plus dans ce dossier. Mais je peux avancer trois explications. Il y a une détérioration globale du marché publicitaire, local et régional. Dans la mesure où les coûts de fonctionnement de Nice-Matin sont hors marché, lorsqu’il y a une détérioration du marché publicitaire, les pertes sont plus fortes.

 

D’autres explications ?

Depuis 2011, la priorité de Philippe Hersant et de ses collaborateurs a été le remboursement de la dette de 210 millions d’euros. Il a fallu trouver des solutions. Nommé en décembre 2009, le directeur général du GHM, Dominique Bernard, a occupé 90 % de son temps à sauver le groupe. Du coup, on se consacre beaucoup moins à la vie de la filiale Nice-Matin.

 

Quoi d’autre ?

Il y a aussi eu des divergences entre Dominique Bernard et Eric Debry, qui a succédé à Jean-Paul Louveau à la tête de Nice-Matin en janvier 2009 et qui avait des idées pour redresser ce journal. Résultat, Nice-Matin s’est un peu retrouvé en pilotage automatique. Enfin, lorsqu’on entend dire que le journal va déposer le bilan, ça n’incite pas les annonceurs à vous soutenir localement.

 

Pourquoi GHM a refusé d’avancer à Nice-Matin deux mois de trésorerie, soit 2 millions d’euros ?

GHM avait envisagé certaines avances qui étaient entre 1 million et 1,5 million. Mais c’était probablement trop tard. Et puis, il y avait un certain nombre d’interrogations. Notamment sur le devenir du GHM par rapport aux menaces d’un procès lié à la liquidation de Comareg. Ce qui limite la liberté de manœuvre du GHM.

 

Nice-Matin ne peut pas échapper à un plan social qui prévoit 140 postes en moins d’ici fin 2015, sur les 1 250 salariés de ce journal ?

On peut même se demander si ce plan social sera suffisant. Mais ce qui a aussi conduit au redressement judiciaire de Nice-Matin, c’est que les gens qui pourraient aider ont vu que pendant 20 ans aucune discussion n’a été possible sur les statuts historiques liés à la coopérative ouvrière. Ils savent que le redressement judiciaire permet de remettre les compteurs à zéro. En dépit de sous-investissements éditoriaux, je reste persuadé que Nice-Matin reste une formidable affaire, avec le triangle d’or Nice, Monaco et Cannes.

 

Pourquoi accuser la coopérative ouvrière de Nice-Matin ?

Parce que la coopérative ouvrière a privé Philippe Hersant des latitudes de manœuvres qu’il aurait dû avoir. Ce qui l’a poussé à refusé des offres qui auraient peut-être permis de relancer ce journal avec des partenaires. Aujourd’hui, ces partenaires savent que le redressement judiciaire permet de remettre les compteurs à zéro.

 

Au final, qui est vraiment responsable de la situation de Nice-Matin ?

La responsabilité est portée par les actionnaires qui étaient là avant Philippe Hersant. Et puis, il y a aussi ce statut de coopérative ouvrière. Il faut savoir que c’est en renonçant au statut de coopérative ouvrière que La Nouvelle République du Centre Ouest a pu nouer un partenariat efficace avec le groupe La Montagne qui a pris 10 % du capital en juin 2009. Ce journal est de taille semblable à Nice-Matin. Et ses comptes se redressent.

 

Pour trouver de nouvelles sources de recettes, Nice-Matin doit aussi miser sur des activités en dehors de la presse ?

Quand on a sur sa zone de diffusion des pôles événementiels comme Monaco ou Cannes, cela fait de vous le journal régional français qui a peut-être le plus d’atouts pour se lancer sur ce créneau.

 

Après La Provence en décembre 2012, Bernard Tapie va racheter Nice-Matin ?

Bernard Tapie ne peut pas être indifférent à ce dossier. D’abord, il est lié à ce dossier par la co-propriété du quotidien Corse-Matin, avec des droits de préemption d’un côté ou de l’autre. Ensuite, Tapie est très légitime pour dire : « Je ne viens pas faire que de la presse, mais aussi pour développer de l’événementiel. » Du coup, il ne peut pas ignorer ce que je considère territorialement comme une base événementielle supérieure à celle de Marseille.

 

Mais Tapie a dit dans La Provence que Nice-Matin ne l’intéressait pas !

Tapie peut toujours dire que Nice-Matin ne l’intéresse pas. Mais il sait renifler les retournements et les redressements. Tout est une question de prix. Plus bas sera Nice-Matin et moins cher il achètera ce journal. Et vous pourriez alors voir un virage à 180° de sa part.

 

Bernard Tapie est assez riche pour se payer Nice-Matin ?

Il lui reste de l’argent. Mais tant qu’il n’aura pas clarifié la situation sur les indemnités auxquelles il a droit dans l’affaire de la vente d’Adidas, il est « short of money. » Donc, financièrement, il joue serré.

 

Tapie a vraiment besoin de racheter Nice-Matin ?

Etre propriétaire de La Provence lui assure déjà une présence au journal télévisé de TF1 et de France 2. Mais pour bénéficier d’un effet de levier médiatique, un seul journal suffit. Inutile d’en avoir cinq. Sauf si Nice-Matin est très peu cher.

 

La PQR est structurellement condamnée à perdre de l’argent ?

Dans la presse régionale, on peut arriver à une rentabilité de 15 %, et même de 20 %. En Allemagne et en Angleterre, on commence à revoir des perspectives intéressantes. Si on n’était pas dans les structures hexagonales qui condamnent l’économie, il n’y aurait pas de raisons que l’on ne gagne pas bien sa vie dans la PQR. Mais c’est dans la PQR que l’on part avec les plus gros boulets aux pieds.

_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

(1) En 2000, Jean-Paul Louveau a été nommé président du directoire du groupe de presse Midi Libre (rebaptisé Les Journaux du Midi). Un groupe qui réunissait les quotidiens régionaux du Monde. En mai 2004, il a pris le poste de directeur général du groupe Le Monde qu’il a occupé jusqu’en 2006.
(2) Créée en 1968 et rachetée début 2003 par Philippe Hersant, la Comareg a longtemps été rentable. Une rentabilité qui a permis de racheter en 2007 du pôle de presse de Lagardère, dont Nice-Matin. Comareg éditait Paru Vendu, un journal d’annonces gratuit tiré à 19 millions d’exemplaires par semaine, avec plus de 280 éditions et 1 600 salariés. Concurrencée dès 2008 par des sites internet d’annonces gratuites comme Leboncoin.fr. De 348 millions d’euros en 2008, le chiffre d’affaires est passé à 227 millions en 2010. Les pertes ont atteint 30 millions d’euros. La Comareg a été liquidée en novembre 2011.

 

« Il n’y a plus de repreneurs pour les journaux régionaux »

 

MEDIAS/Jean-Marie Charon, sociologue et chercheur au CNRS, spécialiste des médias (1), explique pourquoi la presse quotidienne régionale souffre depuis plusieurs années.

DESASTREUX/« Il y a d’abord le bilan désastreux de la gestion par Philippe Hersant de son groupe de presse régional, le Groupe Hersant Média. » Jean-Marie Charon. Sociologue et chercheur au CNRS. © Photo Louis Monier

Le redressement judiciaire de Nice-Matin vous a surpris ?

Pas totalement. Parce que plusieurs facteurs se conjuguent. Il y a d’abord le bilan désastreux de la gestion par Philippe Hersant de son groupe de presse régional, le Groupe Hersant Média (GHM). Il s’agit des derniers pans de ce qu’a été ce groupe fondé par son père, Robert Hersant. Tous les titres de presse de ce groupe se sont retrouvés à un moment ou à un autre dans la situation que connait aujourd’hui Nice-Matin.

 

Un exemple ?

Il y a deux ans, Paris Normandie, et les titres associés comme Le Havre Libre et Le Havre Presse, ont aussi déposé le bilan. Avec une reprise en catastrophe par deux anciens du groupe qui sont arrivés sans argent. Du coup, l’inquiétude c’est de se retrouver confronté à la même situation sous peu. Dans la région de Reims, L’Ardennais et L’Union de Reims ont été repris par le groupe belge Rossel qui a envisagé la reprise totale du GHM. Mais les négociations n’ont pas abouti.

 

Que représente Nice-Matin pour GHM ?

C’est le dernier carré qui reste dans le GHM. Avec une incapacité à faire évoluer les titres à un moment où la presse quotidienne régionale (PQR) se retrouve sous pression en France.

 

Comment on en est arrivé là ?

La PQR a raté un virage important. Dans les années 1980, on a pourtant constaté quelques signes inquiétants. Le lectorat des grandes villes a décroché. D’abord la banlieue, puis le centre-ville. Autre phénomène : les gens ont commencé à lire la presse régionale de plus en plus tard. Enfin, les femmes, et surtout les femmes en situation monoparentale, ne lisent pas la PQR. Et plus on est éduqué, moins on est fidèle à cette presse.

 

Certains quotidiens régionaux réagissent ?

Oui. Notamment Ouest France ou Le Télégramme de Brest. Ils font évoluer leur contenu éditorial et mettent en place une couverture locale beaucoup plus fine, tout en renouvelant leur réseau de correspondants.

 

Que fait le GHM dans les années 1980 ?

Le GHM se concentre sur les problèmes industriels et les problèmes publicitaires. En misant notamment sur de nouvelles maquettes et surtout sur l’utilisation de la couleur. Ce qui nécessite des investissements très lourds dans les rotatives. Et peu d’investissements éditoriaux.

 

Pourquoi ?

Robert Hersant, qui avait acquis certains journaux de manière un peu brutale, se méfiait des rédactions. Il a d’ailleurs longtemps été en conflit avec Paris Normandie. Et il y a même eu des procès avec le Syndicat National des Journalistes (SNJ). Du coup, il a conclu des alliances avec les ouvriers du livre, donc avec les techniciens. Et pas avec les rédactions. Aujourd’hui, l’ensemble des journaux du GHM paient ce phénomène.

 

Pourquoi Nice-Matin est de moins en moins lu dans les grandes villes ?

Parce qu’il y a des attentes très différentes entre le lectorat rural et des petites villes, et le lectorat d’une ville comme Nice. L’information rurale est souvent hyper locale et très consensuelle. Elle est recueillie par des correspondants qui ne sont pas des professionnels de l’information. Mais cette information consensuelle n’intéresse pas les lecteurs dans les grandes villes. Du coup, la presse gratuite a pu s’implanter assez facilement, car elle vise les jeunes urbains, plutôt éduqués.

 

Internet ne permet pas de générer des recettes suffisantes ?

Toute la PQR est un peu à la peine sur internet. Si les audiences ne sont pas mauvaises, elles ne sont pas formidables non plus. Il y a eu un retard et une difficulté à bien comprendre les enjeux pour les investissements sur le web.

 

Qui est visé sur internet ?

Le lectorat urbain. Mais le gros avantage d’internet, c’est de pouvoir proposer au lecteur des informations ciblées et personnalisées, selon ses goûts. Le premier journal régional à faire cela a été Le Télégramme de Brest.

 

Mais sur internet, il y a un décalage entre les audiences réalisées et les recettes publicitaires !

C’est exact. Et tous les journaux, régionaux ou non, pâtissent de cela. Par exemple, Les Echos ne réalisent que 18 % de leur chiffre d’affaires sur le numérique, alors qu’ils ont 22 000 abonnés. Même le New York Times ne serait qu’autour de 25 % de revenus numériques, alors qu’ils ont plus d’abonnés internet que d’abonnés à la version « papier. »

 

Nice-Matin perdrait 500 000 euros par mois et accuserait un passif de 60 millions d’euros : comment peut-on perdre autant d’argent ?

Il y a eu un véritable effet ciseau : les recettes publicitaires ont reculé de 10 % environ l’an dernier et les petites annonces ont chuté aussi. De plus, les ventes ont baissé d’environ 6 % en 2013. Du coup, les recettes s’effondrent, alors que les dépenses ne baissent pas. Bref, un phénomène mécanique s’est installé.

 

C’est pour ça que certains journaux essaient de gagner de l’argent en se lançant dans des activités qui n’ont rien à voir avec la presse ?

Oui. Le Télégramme de Brest s’est investi dans des événements nautiques. Ce qui permet notamment de financer les activités numériques qui nécessitent beaucoup plus d’argent que prévu. Tout en investissant aussi dans la formation des journalistes qui doivent complètement repenser leur métier.

 

Donc l’avenir de Nice-Matin, c’est le hors-presse ?

Actuellement, il y a un décalage dans le temps entre les recettes des journaux sur internet et le recul des ventes des journaux imprimés. Du coup, le hors-presse peut servir d’amortisseur économique pendant cette période délicate. Mais attention : il ne faut pas faire de contresens. Cela doit rester une activité d’accompagnement. Les grands groupes de presse font 10 à 20 % de leur chiffre d’affaires grâce au hors-presse.

 

Mais chez Libération, le hors-presse est très contesté par les journalistes (2) !

Cette stratégie a posé problème car les actionnaires n’ont pas expliqué ce qu’ils comptaient faire pour leur journal et sur le web. D’où la réaction des journalistes de Libération : « Nous sommes un journal. » Les Echos ont aussi misé sur le hors-presse. Ils font des salons, ils organisent les rencontres des Echos, ils font aussi du e-learning… Ils espèrent réaliser 20 % de leur chiffre d’affaires sur cette activité et atteindre 30 % sur internet.

 

Nice-Matin va restructurer : c’est inévitable ?

C’est une tendance assez générale dans la PQR. Sur les deux dernières années, la PQR française a perdu presque 7 % de journalistes en moyenne. Alors qu’il faudrait en même temps redéployer des moyens pour faire évoluer le journal « papier » tout en étant performant sur le numérique. Mais beaucoup n’arrivent pas à maîtriser cela.

 

Il y a un risque de dérapage ?

Ce qui est plus inquiétant, c’est que les rédactions sont touchées. Et on a l’impression que cela est fait pour réaliser des économies, plutôt que dans le cadre d’une réflexion bien maîtrisée autour du redéploiement des effectifs des journalistes. On a parfois vu des correspondants non professionnels qui sont payés à l’article, remplacer des journalistes professionnels.

 

Certains journaux évitent cet écueil ?

Ouest France ou Le Télégramme de Brest maintiennent les journalistes sur le terrain. Ouest France a même augmenté le nombre de ses éditions, notamment autour de Rennes. Un travail très fin sur l’imprimé et sur le numérique est mené. Alors qu’ailleurs, on est parfois dans des mouvements qui répondent surtout à une logique comptable et gestionnaire. Or, je crains que ce type de stratégie ne fasse qu’accélérer le reflux.

 

Les plans sociaux ne concernent pas que les journalistes ?

Non. Tous les métiers sont touchés. Notamment l’imprimerie, les services commerciaux… Le secteur administratif est aussi sous pression. Par exemple, l’administration du groupe Est Bourgogne Rhône-Alpes (EBRA) a été très touchée (3). Le Crédit Mutuel, qui est l’actionnaire majoritaire, a intégré certains services au sein de la banque. Ou bien resserré les effectifs autour de plusieurs titres d’une même région.

 

Nice-Matin doit renouveler son modèle économique pour conquérir de jeunes lecteurs ?

Il faut clarifier les stratégies. Il est trop tard pour séduire le jeune lectorat urbain avec la version « papier » de Nice-Matin. En revanche, il y a un fort investissement à faire sur le numérique. Est-ce que ça passe par un site Nicematin.com spécifique pour ces jeunes lecteurs ? Ou est-ce que ça passe par la création d’une autre marque ? C’est une option à analyser d’assez près.

 

Bernard Tapie va racheter Nice-Matin ?

Je ne pense pas que le projet de Bernard Tapie soit de devenir un grand patron de presse locale. Mais depuis 3 ou 4 ans, on constate qu’il n’y a plus de repreneurs pour les journaux régionaux. Sud-Ouest qui a besoin d’une recapitalisation ne trouve pas de partenaires. Nice-Matin souffre aussi. Donc on voit bien qu’il y a désormais une perte d’attractivité de la presse régionale. A la fois pour ceux qui voudraient faire un investissement purement économique et pour ceux qui voudraient investir pour des problématiques plus institutionnelles ou politiques.

 

Mais le patron de Free et de Monaco Telecom, Xavier Niel, a investi dans les médias !

Quelques dirigeants issus de l’économie numérique s’intéressent à la presse. Xavier Niel ou le patron d’Altice-Numericable, Patrick Drahi, visent surtout des médias nationaux. Niel a investi dans Le Monde et Le Nouvel Observateur. Drahi a choisi Libération. Niel a mis un peu d’argent dans Marsactu.fr, un site internet d’actualité sur Marseille et sa région. Mais pas dans La Provence ou dans Nice-Matin.

 

En fait, personne ne veut investir parce que la presse régionale est condamnée à perdre de l’argent ?

Cette presse n’est peut-être pas structurellement condamnée à perdre de l’argent. Mais il y a une mutation à opérer. L’ampleur des restructurations est grande. Les salariés ne voient pas très bien où est l’avenir. De plus, ils sont souvent très attachés à leur région où ils ont toute leur vie. C’est donc une situation très crispée qui ne permet pas de faire évoluer très facilement ces structures. Enfin, alors qu’avant on avait des modèles à suivre, notamment à l’étranger, aujourd’hui tout le monde est confronté à la même incertitude.

_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

(1) Les médias en France, de Jean-Marie Charon (La Découverte), 128 pages, 10 euros.
(2) La rédaction de Libération a pris position contre ses actionnaires qui ont annoncé le 7 février vouloir faire de ce quotidien « un réseau social, créateur de contenus monétisables sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV, digital, forums, évènements, radio, etc.). » Le 8 février, la « une » de Libération a répondu ceci : « Nous sommes un journal, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up… »
(3) Le groupe EBRA comprend notamment Le Journal de Saône-et-Loire, Le Dauphiné Libéré, Le Progrès, Les Dernières Nouvelles d’Alsace et L’Est Républicain. Les principaux actionnaires sont le Crédit Mutuel qui est majoritaire, la famille Lignac et Philippe Hersant.