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MonacoGate
Le cataclysme

JUSTICE/En l’espace d’une semaine, l’affaire Rybolovlev-Bouvier a découlé sur le départ précipité du directeur des services judiciaires et sa garde à vue. Quelle sera la suite ?

Du Monde à Mediapart, en passant par Paris Match ou L’Equipe… La presse française mais aussi internationale se fait des gorges chaudes de ce qu’ils ont surnommé “le MonacoGate”. « J’ai même été contacté par des journalistes japonais », sourit Frank Michel, l’un des avocats d’Yves Bouvier.

Bascule

Il faut dire que le 15 septembre, l’affaire Rybolovlev/Bouvier est passée du terrain judiciaire, déjà miné, à la sphère politique. « C’est un cataclysme pour Monaco », souffle-t-on dans le microcosme monégasque. Ce jour-là, dans un article relatif à cette affaire d’escroquerie (1), où Rybolovlev accuse le marchand d’art Yves Bouvier de l’avoir spolié d’un milliard d’euros lors de l’acquisition d’œuvres d’art exceptionnelles (Picasso, Modigliani, De Vinci…), Le Monde dévoile des SMS troublants entre Tetiana Bersheda, l’avocate de Dmitri Rybolovlev, échangés avec des acteurs clés de la police et de la justice monégasque. Des SMS extraits d’une expertise sur le téléphone portable de la jeune femme, dans une instruction, parallèle au dossier, menée par Edouard Levrault (2). Dans ces échanges, pour le moins courtois, les enquêteurs monégasques évoquent la stratégie de la procédure ; l’ancien directeur de la Sûreté publique, Régis Asso, à la retraite depuis 2016, y assure Dmitri Rybolovlev « de sa fidélité », remercie le Russe pour ses présents, notamment un joli samovar reçu à son domicile. Plus gênant, ces SMS mentionnent clairement une invitation à Gstaad en février 2015, dans le chalet du milliardaire, de Philippe Narmino, le directeur des services judiciaires, et son épouse. Un séjour « aux frais de Rybolovlev, en hélicoptère, depuis le Rocher », selon Le Monde, qui intervient quelques jours avant l’arrestation de Bouvier à Monaco, le 25 février, concertée avec les policiers de la Sûreté. L’existence de cette rencontre à Gstaad, en présence, qui plus est, de l’administrateur de la HSBC Gérard Cohen (banque accusée par Bouvier d’avoir fourni un faux dans la procédure), avait déjà été révélée par le passé par les avocats d’Yves Bouvier et de sa présumée complice Tania Rappo. Dénonçant déjà une collusion et une partialité de la justice monégasque dans cette affaire. Philippe Narmino avait alors justifié cette proximité par un gala organisé par un bijoutier De Grisogono, « avec plus d’une centaine d’invités. Ce n’était donc pas du tout un dîner privé. Et encore moins un tête-à-tête avec M. Rybolovlev. » Une explication incompréhensible au vu des dernières révélations…

Laurent Anselmi © Photo L’Obs’

Laurent Anselmi © Photo L’Obs’

Départ tonitruant

Ce coup de tonnerre médiatique a déchaîné des réactions en rafale. Première d’entre elles et pas des moindres : Philippe Narmino a annoncé son départ à la retraite anticipé deux heures après la parution de l’article. Estimant que « les mises en cause personnelles dont (il fait) l’objet et les attaques répétées subies par l’institution judiciaire ne (lui) permettent plus d’en assurer convenablement la charge. » Le palais princier révèle, lui, dans la foulée, le nom de son successeur, Laurent Anselmi, alors en charge des affaires juridiques au gouvernement. Un choix sans surprise. Le nom de l’ancien conseiller au cabinet princier, juriste expérimenté, revenait en boucle depuis des années pour prendre la tête des services judiciaires.

Garde à vue

Une semaine après, Philippe Narmino est entendu par la police monégasque dans la plus grande discrétion, dans le cadre d’une garde à vue. Le juge d’instruction lui ayant transmis « des informations pouvant laisser supposer l’existence de possibles atteintes à la probité », le parquet général « a décidé », le 19 septembre, l’ouverture d’une information contre X pour trafic d’influence actif et passif ainsi que pour complicité de cette infraction. « Le juge d’instruction a fait procéder à plusieurs perquisitions en Principauté, dans le cadre de ce dossier », se borne à indiquer le procureur général Jacques Dorémieux, dans un communiqué. Des perquisitions ont lieu au domicile de Philippe Narmino, ainsi que dans ses bureaux au palais de justice et dans les locaux de la Croix-Rouge monégasque. Philippe Narmino s’est vu en effet confirmer ses fonctions de vice-président de la CRM.

Pas question de lâcher l’affaire pour les avocats d’Yves Bouvier. Ne comprenant pas pourquoi la garde à vue de Philipe Narmino n’a pas débouché sur une inculpation ou un contrôle judiciaire, Me Frank Michel a décidé de déposer une plainte avec constitution de partie civile du chef de faux criminel, corruption et complicité. « Dans cette affaire, j’ai appris à être méfiant et le démarrage de cette procédure me laisse penser qu’il y a quelque chose qui ne va pas », souffle l’avocat, qui ne comprend pas non plus pourquoi le procureur général a requis « la nullité de l’éventuelle expertise » d’où sont sortis les SMS compromettants (3). « C’est contraire à la volonté de manifestation de la vérité », juge-t-il.

Diplomatie

L’affaire a grimpé d’un cran, avec un volet diplomatique franco-monégasque. L’un des avocats d’Yves Bouvier, Francis Szpiner, a en effet demandé à « la Garde des sceaux de diligenter une enquête sur l’exercice de la profession de magistrat à Monaco, et au ministre de l’Intérieur une enquête sur les policiers français détachés à Monaco. » Nicole Belloubet s’est seulement exprimée sur le mode de désignation des magistrats français. « Peut-être devrons-nous mieux canaliser ces nominations qui se font au fil de l’eau au cours de l’année. Il faut sans doute que nous revoyions ces procédures », a-t-elle déclaré. De là à imaginer que Paris exerce une pression pour savoir ce qui s’est réellement passé dans cette affaire, il n’y a qu’un pas que certains ont déjà franchi. « Cette affaire a dépassé le territoire monégasque », juge un proche du gouvernement.

(1) Rybolovlev accuse le marchand d’art suisse d’avoir surfacturé les œuvres d’art qu’il lui a vendu et Tania Rappo aurait été complice de cette escroquerie, en touchant des commissions. Ce dossier principal est actuellement instruit par le juge Morgan Raymond.
(2) En juillet 2015, Tania Rappo dépose plainte pour « atteinte à la vie privée ». Elle a été enregistrée à son insu par Tetiana Bersheda lors d’un repas chez Rybolovlev. Le portable de Tetiana Bersheda a été expertisé à la demande du juge Levrault pour vérifier l’authenticité de l’enregistrement.
(3) Cette expertise fait aujourd’hui l’objet de requêtes en nullité par les avocats de Tetiana Bersheda et Dmitri Rybolovlev. Elles feront l’objet d’audience devant la chambre du conseil de la cour d’appel en octobre.

 

Dmitri Rybolovlev persiste et signe

FOOTBALL/D’aucuns le disaient persona non grata. Malgré la tourmente, Dmitri Rybolovlev a confirmé qu’il restait bien le patron de l’AS Monaco.

Au démarrage de la rencontre de Ligue des Champions contre Porto au stade Louis II, le 26 septembre, tous les yeux étaient braqués sur la tribune des dirigeants. Scrutant si Dmitri Rybolovlev était présent, aux côtés du prince Albert. Peine perdue, seul le vice-président de l’AS Monaco, Vadim Vasilyev, était là.

C’est par un communiqué de presse que le patron du club rouge et blanc a démenti toute rumeur sur son départ. Le Journal du Dimanche et L’Equipe le disaient persona non grata. Que nenni. « Mon implication personnelle et notre travail collectif continueront, pour assurer au club les meilleures chances de succès », prévient le milliardaire russe. Fustigeant « des diversions médiatiques autour de (son) nom », il dénonce « de pures inventions. » Son family office va même plus loin : « Dmitri Rybolovlev a eu le courage, en 2015, de dénoncer publiquement et judiciairement la plus grande escroquerie jamais connue sur le marché de l’art. En raison de son échelle et de sa complexité, cette affaire a changé pour jamais l’image que les observateurs et l’opinion se font du marché de l’art et a déjà permis plusieurs innovations réglementaires. Malgré cela, M. Rybolovlev n’imaginait pas le niveau d’opposition et de brutalité que sa dénonciation soulèverait. Il fait l’objet de campagnes de presse éhontées qui s’en prennent également à sa famille, aux sociétés plaignantes ainsi qu’à leurs avocats. » Encore une fois, le Russe dénonce une théorie du complot à son encontre. « Cette propagande vise à discréditer les procédures judiciaires et les juridictions concernées. Néanmoins, les enquêtes permettront d’établir les conditions de l’escroquerie et en détermineront les conséquences judiciaires », estime le family office. _M.R.

écrit par Milena