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“Monaco, zéro déchet” : oui mais comment ?

ENVIRONNEMENT/Monaco vient de ratifier l’accord de Paris. Un engagement qui rallume le débat sur la délocalisation de l’usine d’incinération.

Serge Telle est formel : « On tiendra les engagements pris à la COP21. » Le 10 octobre, le conseil national a adopté à l’unanimité – et sans surprise – la loi de ratification de l’accord de Paris. « La Principauté va rejoindre le groupe des 55 premiers pays qui auront bientôt déposé leurs instruments de ratification permettant à cet accord de devenir très vite, probablement en novembre, exécutoire », avait alors déclaré le ministre d’Etat. Un accord qui oblige Monaco à réduire d’ici 2020 de 30 % les émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 1990 ; puis de 50 % en 2030.

Et enfin de 80 % d’ici 2050 afin d’atteindre une neutralité carbone. « Monaco zéro déchet dans 20 ans, c’est ce qui donnera envie de venir et de vivre à Monaco demain », a résumé le doyen Daniel Boéri.

Scepticisme

Monaco zéro déchet, oui mais comment y parvenir ? Lors des débats, les élus se sont clairement interrogés sur les moyens concrets mis en œuvre par le gouvernement pour réduire cette consommation d’énergie fossile. « Comment ne pas avoir de doutes quant à la possibilité de tenir les engagements ambitieux évoqués, lorsqu’il est question, pour le gouvernement, de procéder à la reconstruction d’une usine d’incinération intra-muros ? » a ainsi questionné le rapporteur Jean-Louis Grinda, fervent défenseur depuis le début de son mandat d’une délocalisation de l’incinérateur de Fontvieille. N’hésitant pas à mettre en cause la bonne foi de l’Exécutif : « Le gouvernement a longtemps indiqué à notre assemblée qu’aucune autre solution n’était envisageable, y compris juridiquement au regard des stipulations de la convention de Bâle, alors même que les bénéfices que pourraient en retirer la Principauté et sa population étaient loin d’être négligeables (qualité de vie, santé publique, retombées économiques liées aux surfaces ainsi libérées). N’y a-t-il pas dès lors un très net décalage entre l’annonce et la réalité ? » interpelle l’élu Union monégasque, président de la commission parlementaire de l’environnement. Et ce n’est pas le seul. Jean-Charles Allavena, qui refuse de considérer l’accord de Paris comme « un chapelet de bonnes intentions », s’interroge, par exemple, sur « comment respecter ces objectifs sans s’attaquer à la croissance de notre circulation automobile ou en laissant les bateaux de croisière utiliser dans notre port fuel et groupe électrogène plutôt que notre électricité ? »

RATIFICATION/Le 24 octobre à New York, le prince Albert a remis à Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, l’instrument de ratification de l’accord de Paris sur le climat. © Photo Eric Mathon/Palais Princier

RATIFICATION/Le 24 octobre à New York, le prince Albert a remis à Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, l’instrument de ratification de l’accord de Paris sur le climat. © Photo Eric Mathon/Palais Princier

Détermination

Ce scepticisme, le ministre d’Etat l’a rapidement balayé. Serge Telle a en effet aussitôt réaffirmé aux élus « la détermination du gouvernement » pour « relever le défi » environnemental qu’implique l’accord de Paris. Se basant sur l’efficacité des actions entreprises dans le passé pour respecter le protocole de Kyoto et ayant permis de passer de 107 000 tonnes d’équivalent CO2 en 1990 à 90 000 tonnes aujourd’hui. Pour réduire les émissions en CO2 de 53 500 tonnes en 2030, l’Etat veut aujourd’hui faire levier sur les principales sources d’émission de gaz à effet de serre. Dès 2017 sont ainsi prévues des actions pour le remplacement des chaudières à fuel des immeubles de la principauté (–20 000 tonnes d’équivalent CO2), le développement de la mobilité (parkings de retenue, projet de téléphérique, –36 500 tonnes) et… la bascule de l’actuelle usine d’incinération par « une UVET utilisant les technologies les plus modernes et évolutives » (–10 000 à 14 000 tonnes d’équivalent CO2).

110 millions pour un incinérateur

Une solution qui ne règle rien pour les défenseurs de la fin de l’incinération intra-muros. « Avec l’UVET (Unité de valorisation énergétique), on change juste de nom. C’est comme un aveugle, avec le politiquement correct, il est devenu malvoyant mais ne voit pas mieux ! » ironise Jean-Louis Grinda. Qui persiste et signe. « C’est l’idée la plus stupide au monde de bâtir une usine d’incinération à côté d’un collège, à 200 mètres à vol d’oiseau du nouvel hôpital, inaugurée par le prince Albert, le chantre de l’écologie », peste Jean-Louis Grinda. « On va dépenser 110 millions d’euros pour construire un nouvel incinérateur avec une capacité plus faible (deux fours au lieu de trois), et une durée de vie de 30 ans. Ce qui implique que dans 30 ans, on déboursera à nouveau 100 millions d’euros (d’aujourd’hui) et on n’aura rien résolu ! » s’emporte Bernard Pasquier.

Pour les élus Union monégasque, il est au contraire temps d’insuffler une politique globale de traitement des déchets au plan du département, incluant la Principauté. « Il n’est pas question de repousser le problème et de polluer de l’autre côté de la frontière mais d’établir une coopération avec les communes limitrophes (la CARF) et la métropole Nice-Côte d’Azur », ajoute Jean-François Robillon, qui prône une amélioration, avec l’appui financier de Monaco, de la protection des sorties de fumée du traitement des cheminées de l’Ariane.

L’ancien président du conseil national, qui maîtrise le dossier sur le bout des doigts (pour l’avoir potassé depuis deux mandats), part d’un constat simple : « Plus on multiplie les incinérateurs sur la région (surtout les petites unités), plus on pollue. » En clair, pourquoi ne pas envoyer les déchets finaux à Nice-Est, à l’usine de l’Ariane, qui a la capacité de brûler à la fois les déchets de la CARF (Communauté d’agglomération de la Riviera française englobant Menton, Roquebrune, Beausoleil et Cap d’Ail) et de Monaco ? C’est d’ailleurs ce qui est prévu durant les travaux de l’incinérateur de Fontvieille, qui fermera 6 ou 9 mois au minimum, voire deux ans en cas de surélévation…

Ce qui n’empêche pas une valorisation des déchets en amont. Au contraire. « L’intérêt est de mieux valoriser pour moins incinérer et donc moins polluer… Selon les experts, une bonne valorisation organique laisserait à peine 10 à 50 % de déchets à brûler, voire 10 à 20 % si elle est vraiment bien réalisée. » La conjoncture serait bonne. D’une part, saisi par le ministre d’Etat Serge Telle, Christian Estrosi a indiqué qu’il était d’accord pour considérer la question. D’autre part, « il y a actuellement des discussions avec les autorités françaises pour faire un centre de valorisation des déchets près de Monaco destiné à trier les ordures et faire du compost. » Jean-François Robillon rappelle aussi qu’aujourd’hui, la solution est loin d’être idéale. Monaco, Etat souverain et indépendant pour le traitement des déchets, en envoie déjà une partie à l’étranger. Les mâchefers sont ainsi transférés à Fos-sur-mer, dans les Bouches du Rhône, tandis que « les résidus de fumées, transformés en “galettes”, sont envoyés à Brescia, en Italie. Une partie est traitée, le reste enfoui en Allemagne… » s’énerve Robillon.

Appel d’offres en 2017

Pour les trois élus, selon lequel ce dossier n’est pas arbitré, c’est le moment ou jamais de convaincre. « Au début, nous étions trois mauvais élèves. Aujourd’hui, 60 % de l’hémicycle est avec nous », se rassure Jean-François Robillon. Conscient qu’« il existe un fort lobby pour maintenir l’usine. L’administration se réfugie dans le conformisme », souffle-t-il. « On nous a même sorti qu’à côté de l’incinérateur de Fontvieille, le niveau des particules est équivalent à une zone rurale en France… » se gausse Jean-Louis Grinda. Un détail montre pour autant que le gouvernement a décidé de jouer la montre : l’appel d’offres annoncé pour 2017 prévoira une clause utile. Un remboursement des soumissionnaires sera programmé en cas de soudain revirement pour une solution alternative à l’incinération…

_Milena Radoman

 

ECOLOGIE/

Un livre blanc de la transition énergétique

Lors de la présentation du budget primitif 2017 devant la presse, le ministre d’Etat a détaillé le financement de la politique environnementale monégasque. Créé fin 2016, au moment de la COP 21, le fonds vert, doté de 5 millions d’euros, assurera ces mesures en faveur du développement durable. Fusionné avec le fonds de transition énergétique de la SMEG, abondé par la contribution des résidents sur leur facture d’électricité, il dispose aujourd’hui d’une enveloppe de 13 millions d’euros. « Ce fonds sera piloté par l’Etat mais sera peut-être géré par des gérants spécialisés », indique Jean Castellini, conseiller pour les finances. Autre mesure corollaire : une mission pour la transition énergétique, créée en 2016, a réalisé un livre blanc de la transition énergétique. Une réflexion a été lancée sur l’investissement dans les énergies renouvelables à Monaco mais aussi à l’étranger. Une nouvelle boucle d’eau de mer alimentera ainsi en chaud et froid diverses opérations à la Condamine, pour un budget de 500 000 euros en 2017. _M.R.

écrit par Milena