ASM-Falcao-Senaux

Monaco champion de France ?

FOOT / Avec 166,2 millions d’euros, Monaco est le club de Ligue 1 qui a le plus dépensé cet été sur le marché des transferts. Suffisant pour être champion de France ? C’est la question posée par L’Obs’ à 8 journalistes sportifs qui ont accepté de se mouiller.

C’est simple, il n’y a que le Real Madrid qui a fait mieux. En dépensant cet été 181,5 millions d’euros, dont 100 millions pour recruter le buteur gallois Gareth Bale, ce club espagnol a battu Monaco. De peu, puisque l’ASM a lâché 166,2 millions, dont 60 millions pour l’attaquant colombien Radamel Falcao.

Crise
Derrière Monaco, Paris a payé 110,9 millions pour attirer Cavani (64,5 millions), Marquinhos (31,4 millions) et Digne (15 millions). A eux deux, ces deux clubs ont animé un marché des transferts français très calme, surtout pour les joueurs qui ont rejoint le championnat de France. Il faut dire que, depuis 2008, la crise est passée par là. Désormais, une écrasante majorité de clubs doit vendre d’abord pour équilibrer les comptes, puis pour éventuellement recruter. Des recrutements essentiellement réalisés entre clubs français avec une montée en puissance des échanges, histoire de moins dépenser. Car les finances des clubs français sont tendues. Logique, quand on sait que les 277 millions alignés par le Paris-SG et l’ASM ont surtout été dépensés à l’étranger. Seules exceptions : Anthony Martial venu de Lyon à Monaco pour 5 millions, Isimat-Mirin de Valenciennes à Monaco pour 4 millions, et Lucas Digne, de Lille à Paris pour 15 millions.

Angleterre
Avec les deux géants économiques que sont Monaco et le Paris-SG, la Ligue 1 (L1) se classe désormais au 4ème rang des championnats les plus dépensiers avec un total de 356 millions. Un classement dominé par la Premier League (Angleterre) avec 613 millions dépensés cet été, la Liga (Espagne) avec 400 millions et la Serie A (Italie) avec 374 millions. Il faut dire qu’en Angleterre, les club se partagent 2,2 milliards d’euros de droits télé par an, ce qui permet au dernier de toucher 75 millions ! A titre de comparaison, selon L’Equipe, Marseille a touché 47,9 millions pour la saison 2012-2013 et le Paris-SG 44,1 millions. Les droits télé commercialisés par la Ligue de football professionnel (LFP) pour la L1 sur 2008-2012 étaient de 668 millions d’euros. Or, ils sont passés à 607 millions d’euros pour la période 2012 et 2016, soit une baisse de 61 millions. Pendant ce temps, la Premier League, dont 88 % des recrues estivales viennent de l’étranger, a donc alimenté cet été les caisses des championnats européens.

Bulle
Du coup, le marché des transferts a des airs de gigantesque bulle financière qui pourrait bien exploser un jour, estiment certains experts. Avant d’en arriver là, les superpuissances du foot comme Barcelone, le Real Madrid, Chelsea, Manchester United et City, le Bayern Munich ou la Juventus, continuent de dominer. Tout est bon pour finir dans les deux ou trois premiers de son championnat et participer à la Ligue des Champions. Logique, car cela rapporte. Le Paris-SG, seulement quart de finaliste l’an dernier a touché 40 millions.

Vitesses
Voilà comment on arrive aujourd’hui à un football à deux, voire trois vitesses. Avec des clubs très puissants qui peuvent acheter n’importe quel joueur. Et les autres, qui font comme ils peuvent pour s’en sortir.
Les 166,2 millions dépensés cet été permettront-ils à Monaco de jouer la Ligue des Champions la saison prochaine ? Ou même de battre Paris et d’être champion de France ? Ce sont quelques unes des questions que L’Obs’ a posé à des journalistes spécialisés, de France Football, au Monde, en passant par Canal+, Le Parisien, L’Equipe Mag’ ou Le Figaro.
_Raphaël Brun

 

Rémy Lacombe / France Football

« Pour l’instant, ça ressemble à une équipe »

IMAGINATION / « Il faudra beaucoup d’imagination aux dirigeants monégasques pour parvenir à entrer dans les clous du fair-play financier voulu par le président de l’UEFA, Michel Platini. » Rémy Lacombe. Journaliste France Football. © Photo Dubreuil

> Le projet monégasque :
« Un projet qui repose sur un seul homme, comme à Monaco, est forcément moins viable dans le temps qu’un projet qui repose sur plusieurs actionnaires ou sur les Socios comme au Real Madrid ou à Barcelone. Tout dépendra de la durée pendant laquelle Dmitry Rybolovlev investira dans l’ASM. Cela dit Roman Abramovitch est depuis une dizaine d’années à Chelsea. Si Rybolovlev part dans deux ans, le projet monégasque risque de s’écrouler. S’il reste 10 ou 15 ans, ça sera très différent.
La construction monégasque est une construction à la Chelsea, avec un seul actionnaire. Alors que la construction parisienne ressemble plus à celle de Manchester City, avec un actionnaire qui est aussi un émirat, Abu Dhabi en l’occurrence. Ce type de construction, basé sur un énorme apport d’argent, peut choquer certains. Mais pour jouer un rôle en Ligue des Champions, il faut beaucoup d’argent. Pour être dans cette course là, il faut être dans le Top 10 des clubs les plus riches en Europe. Si l’objectif c’est de viser la 3ème place du championnat de France, on peut s’en sortir avec beaucoup moins d’argent. Bref, tout dépend des ambitions que l’on a. »

> Le recrutement :
« Pour le moment, je trouve que le recrutement a été fait de manière intelligente. Avec un mélange de joueurs expérimentés, notamment Falcao, Moutinho, Toulalan ou Abidal, et de jeunes joueurs. D’ailleurs, malgré cet effectif pléthorique, Monaco fait aussi jouer ses jeunes. Ocampos, Rodriguez, Ferreira Carrasco sont de bons exemples. Ce qui est impressionnant c’est que Monaco semble avoir réussi le tour de force d’être déjà une équipe. Au Paris-SG, ça a été plus long. Il faut dire que c’est loin d’être évident. Car collectionner les individualités ne suffit pas à faire une équipe. On voit bien qu’avant de recruter, Monaco a réfléchi à la complémentarité entre les joueurs mais aussi à l’équilibre entre les anciens et les jeunes. Avec des anciens plutôt au milieu et derrière. Et des jeunes sur les côtés, car ils apportent leur vitesse et leur technique. A l’arrivée, ce mélange est assez étonnant mais pour l’instant, ça ressemble à une équipe. »

> L’entraîneur :
« Claudio Ranieri est l’homme de la situation. D’abord parce qu’il a fait monter Monaco de la Ligue 2 à la Ligue 1. Il connait le club et les joueurs. Même si d’après ce que j’ai entendu, il n’a pas beaucoup participé au recrutement, Ranieri a l’expérience nécessaire pour gérer un tel effectif et en tirer le maximum. Vu le début de saison de Monaco, il mérite de poursuivre l’aventure. Il est souvent reproché à Ranieri de ne pas avoir gagné grand chose, même s’il a beaucoup d’expérience à la tête de grands clubs comme Naples, Chelsea, la Juventus, l’AS Rome ou l’Inter Milan. D’ailleurs, il se définit lui-même comme un « bricoleur », c’est-à-dire un entraîneur passé par beaucoup de clubs alors qu’ils étaient dans des situations difficiles sans rester longtemps. Si Ranieri était viré, je pense que Rybolovlev ira chercher un grand nom à l’étranger. Roberto Mancini, Guus Hiddink… Un entraîneur avec ce genre de profil conviendrait. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Les projets parisien et monégasque sont similaires par les moyens financiers en jeu. Mais ils sont différents par la nature même des actionnaires. Pour le Paris-SG, il s’agit d’une stratégie d’Etat, avec une visibilité d’une dizaine d’années et la perspective de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Monaco c’est la stratégie d’un homme, ce qui est forcément plus fragile. Bien sûr, le Qatar est beaucoup plus riche que Rybolovlev, même s’il est milliardaire. Comme Paris a lancé son projet il y a 3 ans, ils me semblent plus forts que l’ASM qui en est à sa première année. L’avantage de Monaco, c’est de ne pas jouer de Coupe d’Europe. Mais Paris n’a perdu aucun joueur majeur et s’est renforcé. Normalement le Paris-SG devrait finir devant. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« Le véritable atout de Monaco, c’est la richesse de son effectif. Avec des remplaçants qui apportent quelque chose dès qu’ils entrent sur le terrain. Et puis, il y a aussi Falcao qui marque déjà, alors qu’il est loin d’être encore au top physiquement. Sur les côtés, les deux latéraux Fabinho et Kurzawa, sont très bons, malgré quelques lacunes sur le plan défensif. Deux interrogations : le gardien, Subasic d’abord qui sera sans doute mis en concurrence avec l’Argentin Romero recruté à Gènes. En charnière centrale, avec Abidal, 34 ans, et Ricardo Carvalho, 35 ans, on a un duo à presque 70 ans. Sur la durée, comment vont-ils tenir la route ? Après son opération, Eric Abidal peut-il gérer une saison avec 35 ou 40 matches ? »

> Le contexte économique :
« Dans le dossier qui oppose l’ASM à la LFP et la FFF (voir L’Obs’ n° 122) je pense que rien ne se passera avant la décision du Conseil d’Etat qui devrait intervenir d’ici la fin de l’année. Après, je pense que les négociations reprendront et qu’un accord sera trouvé. Mais je comprends que les présidents de clubs de Ligue 1 ne soient pas contents. Car ce n’est pas parce que Monaco profite depuis 80 ans d’un statut fiscal privilégié que cela doit continuer pour l’éternité. Des lois qui changent, des réformes, il y en a en permanence. Dans le contexte actuel, l’ASM part sur la ligne de départ avec un vrai avantage par rapport aux autres clubs. Depuis le milieu des années 2000, où Monaco a commencé à recruter beaucoup de joueurs étrangers, avec 60 à 70 % d’étrangers dans l’équipe, cette problématique est devenue plus aigüe.
Pour le fair-play financier, le problème est le même que pour le Paris-SG. Il faudra beaucoup d’imagination aux dirigeants monégasques pour parvenir à entrer dans les clous du fair-play financier voulu par le président de l’UEFA, Michel Platini. Même si personne ne sait encore jusqu’où ira l’UEFA pour sanctionner les clubs qui ne respecteront pas cette règle. Comme l’ASM ne joue pas de Coupe d’Europe, ça leur laisse au moins un an pour réfléchir. »

> Monaco champion de France ?
« Monaco champion, ce n’est pas utopique. En 1978, l’ASM a été champion de première division alors qu’ils montaient de Ligue 2. L’histoire pourrait se répéter. Mais je vois plutôt Monaco finir 2ème ou 3ème et le Paris-SG champion de France. En tout cas le retour d’un Monaco fort en Ligue 1 est une très bonne nouvelle. Car on aurait pu se retrouver avec Paris qui écrase le championnat pendant des années. Désormais, ils ont au moins un adversaire à leur taille… »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Erik Bielderman / L’Equipe Mag’

« Un recrutement excitant et intelligent »

AFFAIRE/« J’ai le sentiment que l’affaire qui oppose l’ASM à la LFP va durer bien au-delà de l’année prochaine. » Erik Bielderman. Journaliste à L’Equipe Mag’. © Photo L’Equipe

> Le projet monégasque :
« Avant l’arrivée de Dmitry Rybolovlev, il n’y avait ni les moyens économiques, ni la compétence, ni la qualité nécessaire pour faire revivre ce club. Du coup, même si dans 5 ou 10 ans le risque existe que Rybolovlev ne soit plus là, il s’agit d’un risque limité. Car dans le cadre de sa stratégie personnelle, Rybolovlev a toutes les raisons du monde de s’installer en tant que citoyen à Monaco. Son implantation dans le microcosme monégasque ne peut être que facilité par ses investissements en principauté. Surtout qu’il participe à l’amélioration de la notoriété de Monaco. On n’est pas dans le contexte du club russe de l’Anzhi Makhachkala où le président Suleiman Kerimov a décidé cet été de se désengager, 32 mois après avoir construit une équipe à coups de millions, avec notamment le recrutement de Samuel Eto’o. Comme Roman Abramovitch qui investit son argent à Chelsea depuis 10 ans, Dmitry Rybolovlev est une personne structurée et réfléchie. Construire une équipe à coups de millions, ça fait aujourd’hui partie du football. Mais comme Monaco fait aussi jouer des jeunes, on n’est pas dans la caricature d’une équipe composée uniquement de stars, comme Manchester City. Donc je ne suis pas choqué. Au contraire, je suis plutôt content de voir que l’on attire des investisseurs capables d’offrir cette qualité de spectacles au foot français. »

> Le recrutement :
« Au départ, j’ai eu l’impression que l’ASM ne recrutait que des joueurs avec un potentiel de milieu relayeur, voire de milieu offensif ou d’attaquant. Et que lorsqu’on reculait sur les postes défensifs, Monaco était moins convaincant. Ricardo Carvalho est vieillissant. Kondogbia est arrivé tardivement, tout comme Romero, un gardien argentin venu de Gènes. Le défenseur Ricardo Carvalho est âgé de 35 ans. Il est arrivé dans le package préparé par l’agent de joueur, Jorge Mendes. En fait, on lui a offert un dernier « contrat cadeau » à Monaco. Autre interrogation : est-ce que Toulalan pourra redevenir ce qu’il a été ? Donc il reste des questions sur le recrutement défensif. Mais au final, Monaco a fait un recrutement à la fois excitant et intelligent. Tout en gardant des joueurs déjà là, comme Germain ou Ocampos. Et un centre de formation qui bosse. »

> L’entraîneur :
« Je ne garantis par que Claudio Ranieri soit l’homme de la situation pour cette saison 2013-2014. Parce qu’à Manchester City, on a vu que dès les premières difficultés, Mark Hugues a été viré. A Chelsea, Abramovitch change aussi facilement d’entraineur. Donc au premier vent mauvais, pas sûr que Ranieri soit préservé. Pour le remplacer, Guus Huddink sait gérer ce genre de vestiaires. Roberto Mancini a l’avantage d’être Italien et de se retrouver dans un club géographiquement et sociologiquement proche de l’Italie. C’est un entraineur passé de 2009 à 2013 par Manchester City, dans un club proche de la politique des stars pratiquée aussi par Monaco. C’est aussi un entraineur réaliste qui sait gagner des titres. Ca serait donc un choix judicieux. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Sur la longueur je pense que l’expérience de la Ligue 1, la pression médiatique et la pression des supporters devraient permettre au Paris-SG d’être devant Monaco. Il faudra attendre de décembre à mars pour voir quelle équipe est la plus au point. Paris va jouer la Ligue des Champions en espérant au moins un quart de finale, voire une demi-finale. Ce qui pourrait peser en termes de fatigue. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« Ce qui m’a bluffé c’est la capacité d’adaptation des joueurs recrutés. Ils se sont très vite fondus dans le collectif et dans les exigences de la Ligue 1. Autre étonnement : la capacité de joueurs de second plan à hisser leur niveau de jeu. Emmanuel Rivière illustre parfaitement ceci. Du coup, on a l’impression que ces joueurs sont tirés vers le haut. Je suis donc impressionné par l’alchimie entre la pépinière, les jeunes, les joueurs venus de la Ligue 2 et les stars. C’est plus impressionnant que de voir Falcao marquer des buts ou de voir Toulalan prendre les clés du milieu de terrain. Résultat, on a déjà l’impression que Monaco a construit un groupe. »

> Le contexte économique :
« J’ai le sentiment que l’affaire qui oppose l’ASM à la LFP va durer bien au-delà de l’année prochaine. Ou alors, peut-être que le fait d’acheter la tranquillité des présidents les plus véhéments en faisant avec eux des transferts rémunérateurs adoucira le positionnement des clubs français ? Un accord bancal pourrait alors être trouvé : un peu d’argent serait versé en compensation des avantages fiscaux. Personnellement, je trouve que les avantages fiscaux dont bénéficie Monaco sont une distorsion à la concurrence. Donc j’espère qu’une équité fiscale sera trouvée entre Monaco et les 19 autres clubs.
Est-ce que, comme le Paris-SG, Monaco a les moyens de trouver un artifice pour respecter le fair-play financier ? Paris a signé un énorme contrat de promotion d’image avec la Qatar Tourism Authority (QTA). Un contrat qui rapporterait de 150 à 200 millions par an, soit 600 millions sur 4 ans. Reste à savoir si Rybolovlev a dans sa manche la capacité à trouver un parrain assez puissant pour faire du « naming » de stade ou autre. Mais j’ai le sentiment que l’on peut toujours trouver des artifices pour arriver à trouver un équilibre. Dès la saison 2014-2015, l’ASM devrait jouer la Ligue des Champions et donc générer de nouvelles recettes, en plus des droits télé. Autre avantage : en jouant la Ligue des Champions, tous les prix augmentent, de la billetterie aux sponsors. Dernier point : est-ce que Rybolovlev obtiendra du gouvernement monégasque un bail emphytéotique qui débouche sur une concession du stade Louis II ? Ce qui permettrait de le rénover et de le moderniser. Et donc de développer de nouvelles recettes. Car aujourd’hui, ce stade est dépassé. Ce n’est plus un outil moderne. »

> Monaco champion de France ?
« Je vois Paris finir devant Monaco. Mais c’est du 51 % contre 49 %. C’est loin d’être tranché de manière très nette. Que ce soit Paris ou Monaco champion, j’espère que ça sera à la 37ème ou à la 38ème journée. Avec du suspens et deux vraies locomotives. Mais le danger de Monaco, c’est Monaco. Attention à ne pas tomber dans le confort. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Cédric Callier / Le Figaro et Sport24.com

« Le danger, c’est le mercato d’hiver »

COMPENSATION ?/« Il ne faut pas faire fuir des gens comme Dmitry Rybolovlev qui investissent dans le championnat de France. Peut-être que ce dossier se réglera par une compensation financière versée par Monaco ? » Cédric Callier. Journaliste au Figaro et à Sport24.com. © Photo DR

> Le projet monégasque :
« Ce projet est une bonne chose pour le football français. On connait mal Dmitry Rybolovlev qui parle très peu dans la presse. C’est un personnage difficile à cerner. Mais ce projet est mené de façon intelligente en terme de recrutement et d’infrastructures. Après, il y a toujours des inquiétudes avec ce genre de projet. Cet été, le club russe de l’Anzhi Makhachkala a vu son président Suleiman Kerimov se désengager brutalement. A Paris, on voit bien que les intentions des Qataris sont sur le long terme. A Monaco, si les résultats ne suivent pas rapidement, on peut s’interroger sur le moyen et le long terme. C’est vrai que le foot business à outrance c’est frustrant et écœurant pour les petites équipes de Ligue 1 qui ne peuvent évidemment pas suivre. Mais ce qui les frustre, c’est aussi que Monaco et Paris ont finalement dépensé peu d’argent en France et plus à l’étranger. Aujourd’hui, pour être compétitif avec les meilleurs clubs européens, il faut investir beaucoup et très vite. Parce qu’une fois que le fair-play financier voulu par l’UEFA sera en place, Monaco ne pourra plus dépenser autant d’argent. »

> Le recrutement :
« Le recrutement a été fait très rapidement. Ce qui a permis à Claudio Ranieri de pouvoir faire une préparation avec l’ensemble de ses joueurs. C’est aussi un recrutement très cohérent. Avec un mélange entre des anciens, comme Eric Abidal et Jérémy Toulalan, avec de jeunes joueurs comme James Rodriguez par exemple. Même si 40 millions pour ce joueur, c’est peut-être un peu surpayé. Mais le FC Porto est réputé pour vendre ses joueurs assez cher. Falcao, je n’en parle pas, c’est évidemment très bien. L’énigme, c’est Ricardo Carvalho : à 35 ans, est-ce qu’il a encore le physique nécessaire pour faire une saison entière ? Il y a le jeune Nicolas Isimat-Mirin qui pourrait le suppléer et surprendre. Peut-être aurait-il fallu doubler le poste du défenseur Layvin Kurzawa. Le poste de gardien avec Danijel Subasic est doublé par Sergio Romero. Sans faire partie du gratin, Subasic a largement le niveau de la Ligue 1. »

> L’entraîneur :
« Claudio Ranieri est encore l’homme de la situation. Son début de saison est bon et le jeu mis en place est prometteur. Il a été discuté parce que l’an dernier, en Ligue 2, il a eu quelques périodes plus difficiles. Après, souvent, les milliardaires russes ne sont pas d’une grande patience. Et la tête de Ranieri peut vite se trouver sur le billot… Pour le remplacer, Fabio Capello me semble plus intéressant qu’un Roberto Mancini. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Sur le fond, les projets parisien et monégasque sont très différents. Il y a un projet politique au Paris-SG et le projet d’un homme à Monaco. Le point commun entre ces deux projets, c’est qu’ils se construisent tous les deux à coups de millions, avec l’achat de stars, d’anciens et de jeunes joueurs. De plus, la personnalité des deux présidents est aussi très différente.
Difficile de dire qui est le plus fort. Sur le début de championnat l’ASM semble plus forte que Paris. Mais mon pronostic de début de saison c’était le Paris-SG qui a un effectif stable avec des joueurs venus la renforcer. Ils ont juste remplacé deux ou trois joueurs par des éléments plus forts. Comme par exemple remplacer Kévin Gameiro par Edinson Cavani, ou Diego Lugano par Manquinhos. Si à Monaco je ne vois pas de gros manques, à Paris il y en a un au niveau du milieu de terrain où ils n’ont pas recruté, alors que Mamadou Sakho est parti à Liverpool. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« J’ai été étonné par le début de saison de Lucas Ocampos et de Yannick Ferreira Carrasco. Surtout Ocampos que je trouvais médiocre, presque faible. N’oublions pas Emmanuel Rivière que personne n’attendait à ce niveau. La colonne vertébrale Abidal, Toulalan et Falcao est excellente. Mais en cas de blessures, le banc de touche semble assez limité, malgré l’arrivée de Geoffrey Kondogbia qui pourrait remplacer Toulalan. Si Abidal se blesse et que Carvalho n’est vraiment pas au niveau, ça peut se compliquer. Ranieri devra ménager Abidal qui a subit une greffe du foie en 2012. Je serais d’ailleurs étonné qu’il joue la Coupe de France et la Coupe de la Ligue. »

> Le contexte économique :
« Je ne sais pas comment Monaco va faire pour respecter la règle du fair-play financier. A moins qu’une entreprise russe apporte un contrat de sponsoring plus important que la valeur réelle du club ? Quant au conflit entre l’ASM et la LFP, je pense que ça va finir par s’arranger. Le foot français doit faire preuve de pragmatisme. Dans l’intérêt de tous, il ne faut pas faire fuir des gens comme Dmitry Rybolovlev qui investissent dans le championnat de France. Peut-être que ce dossier se réglera par une compensation financière versée par Monaco ? »

> Monaco champion de France ?
« Monaco champion dès cette saison, c’est possible. La problématique sera de savoir gérer les périodes où l’équipe sera moins performante. Dans ces moments là il faudra voir si la direction ne va pas exercer une pression trop forte sur Claudio Ranieri ou s’il pourra continuer à travailler tranquillement pour continuer à développer son projet. Autre danger : le mercato d’hiver qui pourrait permettre de recruter un joueur pour ajouter une plus-value. Ou qui pourrait conduire Monaco à faire n’importe quoi en prenant 3 ou 4 joueurs qui viendraient déstabiliser le groupe constitué. Ce qui reviendrait à se tirer une balle dans le pied. Mais le plus sérieux ennemi de l’ASM, ça reste Paris. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Rémi Dupré / Le Monde

« Pas mal d’hypocrisie »

GUERRE/« En faisant revenir des joueurs français comme Abidal et Toulalan, Monaco cherche aussi à enterrer la hache de guerre, en ne recrutant pas uniquement à l’étranger. » Rémi Dupré. Journaliste au Monde. © Photo DR

> Le projet monégasque :
« Le budget prévisionnel qui est de l’ordre de 130 millions d’euros a été validé par la DNCG avant la reprise. Donc de ce point de vue là, il n’y a pas de problème. Pour le fair-play financier imposé par l’UEFA, Monaco n’a pas trouvé de parade comme le Paris-SG a pu le faire en signant un énorme contrat avec l’office de tourisme qatari. Donc la question va se poser à moyen terme. Car ce projet de fair-play financier devrait voir le jour en 2014. Du coup, cela pose une interrogation sur la pérennité du projet monégasque. Contrairement au Paris-SG qui est devenu la vitrine de la nation qatari, à Monaco on est dans un schéma très différent : celui d’un investisseur russe qui investit sur sa fortune personnelle. Si Dmitry Rybolovlev a pu racheter l’ASM, c’est qu’il a dû donner des garanties sur la pérennité de son projet, notamment en apportant des garanties financières. Donc à priori, même en cas de crash industriel et sportif, il n’y a pas trop de souci à se faire. Même s’il n’y a plus que trois administrateurs monégasques au conseil d’administration, des gages concrets ont été donnés par Rybolovlev au palais. »

> Le recrutement :
« L’ASM a dépensé 166 millions d’euros. Avec le recrutement d’un joueur comme Falcao, qui a coûté 60 millions, il y a eu une évidente volonté de montrer au marché français la capacité d’attraction de Monaco. Il y a une volonté ostentatoire de montrer ses muscles. Sinon l’ASM a recruté intelligemment sans sacrifier totalement le groupe qui est monté de Ligue 2. Abidal et Toulalan, c’est une bonne idée. Moutinho aussi pour fluidifier le milieu de terrain. En faisant revenir des joueurs français comme Abidal et Toulalan, Monaco cherche aussi à enterrer la hache de guerre, en ne recrutant pas uniquement à l’étranger. A l’inverse du Paris-SG. Pour convaincre Falcao de venir à Monaco sans jouer la Ligue des Champions cette année, l’ASM a dû proposer un salaire annuel estimé à 18-19 millions d’euros net. Ce qui en ferait presque le joueur le mieux payé au monde. Pour attirer Falcao, il y a aussi le challenge sportif. Et Claudio Ranieri qui est un entraîneur connu. »

> L’entraîneur :
« Pour cette saison, Claudio Ranieri est l’homme de la situation car il a une belle expérience européenne. En plus, il a connu l’expérience de la montée en Ligue 1. Ce qui est précieux. En cas de départ de Ranieri, Roberto Mancini pourrait être une solution. Mais tout dépendra des résultats obtenus par Ranieri. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« La comparaison avec le Paris-SG ne tient pas. Puisque c’est une nation qui a décidé de s’adosser à un club en jachère où tout était à construire. A Monaco, tout repose sur la richesse personnelle de Dmitry Rybolovlev et ses attaches avec la principauté où il réside et où il a installé ses affaires. Paris veut construire un centre de formation haut de gamme et délocaliser le Camp des Loges. Donc il existe une vision sur les 10 ans à venir. Concernant Rybolovlev, on n’a pas l’impression que cette vision existe. Tout dépendra des résultats à courts termes. Donc ces deux projets sont difficilement comparables. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« Les atouts de Monaco reposent sur le talent et la solidité de joueurs comme Abidal ou Toulalan. Mais il y a aussi les jeunes et le centre de formation qui font partie de la tradition du club. L’intelligence de Ranieri a permis de conserver une partie de l’effectif qui a réussi la montée en Ligue 1. La faiblesse peut venir du gardien croate Subasic qui devait partir mais le club ne lui a pas trouvé de remplaçant donc il est resté. Mais Monaco pourrait avoir une profondeur de banc qui peut surprendre. »

> Le contexte économique :
« La crise entre l’ASM et la LFP pourrait se résoudre à l’amiable. C’est en tout cas ce qui est dans l’air. Après avoir beaucoup chauffé au printemps, les protagonistes se sont un peu calmés depuis. On sent pas mal de sérénité sur ce sujet désormais. En tout cas, Monaco a refusé de déménager son siège social du stade Louis II qui reste un lieu symbolique. En tout cas, il y a une véritable hypocrisie liée aux circonstances : il y a un peu plus d’une dizaine d’années, lorsque Jean-Louis Campora était vice-président de la LFP personne n’a osé s’attaquer à lui. Et cette affaire s’est retrouvée sous le tapis. Mais quand on a vu que Rybolovlev rachetait l’ASM, ce dossier est ressorti… Donc il y a une forme d’injustice, mais il y a aussi pas mal d’hypocrisie car ce problème aurait pu être résolu à l’amiable il y a 10 ans.
Pour le fair-play financier, je ne sais pas comment Monaco va faire pour s’en sortir. Je pense que l’ASM a dû faire partie des quelques clubs ciblés par le président de l’UEFA et Michel Platini. Avec 18 000 places au stade Louis II et un public très limité, la chute des droits télé de 20 % environ quels revenus Monaco pourra tirer de son activité ? Donc l’ASM devra apporter des gages précis dans le courant de la saison. Pour l’instant, Monaco n’a pas de stratégie de marque globale comme le Paris-SG qui a fait venir David Beckham pour s’exporter en Asie. »

> Monaco champion de France ?
« C’est encore trop tôt pour le dire. L’ASM n’a pas la profondeur de banc du Paris-SG ni la force de frappe offensive, ni l’expérience de Paris qui est champion de France et qui sait jouer sur plusieurs tableaux. Il faut donc attendre la trève pour jauger le niveau réel de Monaco en Ligue 1. Je pense que l’objectif sera une deuxième place pour se qualifier directement pour la Ligue des Champions 2014-2015. Mais si l’ASM peut supplanter le Paris-SG, ils ne s’en priveront pas. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Alexandre Gonzalez / So Foot

« Le projet sportif n’est pas très clair »

EGALITE/« Je ne crois pas dans l’égalité totale entre tous les clubs européens, avec un système
où on ne dépensera que ce que l’on a gagné. » Alexandre Gonzalez. Journaliste à So Foot. © Photo SoFoot

> Le projet monégasque :
« Ce projet monégasque génère tout un tas de questionnements, de craintes, de fantasme… Sportivement, je ne suis pas encore tout à fait convaincu par la cohérence générale de ce projet. En 2013, les gens choqués par les équipes faites à coups de millions doivent changer de passion. Manchester City, Chelsea, le Real Madrid… Les grandes équipes coûtent cher. Pour les petits clubs, je comprends que ça génère de la frustration. Notamment pour ceux qui rêvent d’attirer aussi de riches investisseurs… C’est un peu le discours de Jean-Michel Aulas à Lyon en ce moment. Et puis, cette frustration crée aussi un autre type de résistance. Par exemple, cet été l’OM a acheté ses joueurs en France et cela a créé une vraie émulation. Donc tout n’est pas négatif. L’an dernier Reims a réussi à battre le Paris-SG (1-0) : un petit exploit qui permet aux petites équipes de susciter de l’engouement. »

> Le recrutement :
« Le recrutement est réussi. Moutinho, Toulalan ou Rodriguez sont des joueurs complémentaires. Il y a donc une vraie cohérence dans cette équipe même si on a du mal à la voir sur le long terme. En revanche Carvalho et ses 35 ans, j’ai des doutes. Recruter Eric Abidal, pour l’image et pour ce qu’il peut transmettre aux jeunes joueurs, c’est très bien. Reste à savoir s’il pourra tenir physiquement une saison entière. Le gardien argentin, Sergio Romero, c’est bien aussi. Surtout que le gardien titulaire Danijel Subasic ne m’a pas semblé catastrophique, loin de là. Quant à la fin du recrutement, c’était moins construit, plus décousu. »

> L’entraîneur :
« Etre discuté, c’est un peu l’histoire de la vie de Claudio Ranieri. C’est pourtant un entraîneur compétent. Pour cette saison et à trois semaines du début du championnat, il était l’homme de la situation. Mais je ne vois pas Monaco construire sur le long terme avec lui. Car Ranieri n’a jamais été champion même s’il a entraîné de grands clubs. En cas de départ de Ranieri, pourquoi ne pas miser sur un entraîneur comme Arsène Wenger ? Il est capable d’avoir une vision sur le long terme, même si ça ne s’est pas toujours bien passé avec Arsenal. Mais il connaît bien la principauté puisqu’il a entraîné l’ASM de 1987 à 1994. Et il a su mettre à profit le centre de formation. Mais à Monaco, je vois mal Wenger avec un directeur sportif au dessus de lui : un poste de manager lui conviendrait mieux. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Le seul point commun entre le projet parisien et monégasque, c’est qu’ils sont bâtis à coups de millions. Sinon Paris vise une victoire en Ligue des Champions et construit une équipe pour ça. Pour moi, la concurrence Paris-Monaco n’existe pas. Car Paris est 100 fois devant et à tous les niveaux : sportif, marketing… Il faut dire que Leonardo a beaucoup fait pour le Paris-SG. Recruter David Beckham, c’était une vraie bonne idée marketing. Difficile de se tromper lorsque Paris recrute Edinson Cavani. Même chose lorsque Monaco recrute Falcao. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« Les grosses équipes s’appuient sur une direction sportive qui a une idée précise du jeu qu’ils veulent mettre en place. A Monaco, je ne sais pas quel est le projet sportif du club. L’ASM a changé plusieurs fois de directeur sportif. Claudio Ranieri n’est pas indéboulonable. Donc le projet sportif n’est pas très clair. Mais Monaco a réalisé un bon début de championnat et s’est découvert même un buteur étonnant avec Emmanuel Rivière qui se révèle en remplaçant très efficace. »

> Le contexte économique :
« Le conflit entre l’ASM et la LFP devrait se dégonfler parce qu’au final, tout le monde va y trouver un bénéfice. Surtout que Monaco a été champion de France avant de descendre en Ligue 2 sans que personne ne trouve rien à redire sur ces histoires d’avantages fiscaux. Tout ça, c’est une tempête dans un verre d’eau qui permet aux autres clubs d’exister. Ce que je peux comprendre aussi.
Quant au fair-play financier est-ce qu’il sera vraiment mis en place ? Ensuite, les clubs les plus puissants trouveront sans doute des solutions. Que ce soit en faisant appel au « naming » de leurs stades, les sponsors maillots… Ils trouveront des portes de sorties. Mais je ne crois pas dans l’égalité totale entre tous les clubs européens, avec un système où on ne dépensera que ce que l’on a gagné. »

> Monaco champion de France ?
« Monaco champion dès cette saison, je n’y crois pas. D’ailleurs, c’est préférable. Les trois derniers clubs champions de France, à savoir Bordeaux, Lille et Montpellier, ont tous connu ensuite un effondrement. Alors que Paris n’a pas été champion de France dès la première saison. Ce qui leur a permis de grandir petit à petit, en apprenant de ses erreurs. Maintenant, je vois bien le Paris-SG champion pendant 2 ou 3 ans. Pendant ce temps, Monaco aura le temps de s’installer et d’apprendre à son tour. Donc il ne faut pas que l’ASM soit obnubilé par ce titre de champion. Il vaut mieux se limiter à viser une place qualificative pour la Ligue des Champions. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Nathan Franchi / L’Equipe 21

Fair-play financier : « Un vrai problème »

ACCORD ?/« Le conflit entre l’ASM et la LFP devrait s’arranger. Je n’imagine pas des hommes intelligents comme Dmitry Rybolovlev et Frédéric Thiriez ne pas parvenir à un accord. » Nathan Franchi. Responsable du football à L’Equipe 21. © Photo DR

> Le projet monégasque :
« C’est un projet extraordinaire pour la Ligue 1. Ce qui se passe actuellement, c’est du jamais vu. Depuis deux ans, on a une locomotive qui s’appelle le Paris-SG. Et maintenant, on en a une deuxième avec l’ASM. Monaco se positionne comme rival direct. Et je ne crois pas que l’on ait déjà eu deux clubs aussi puissants en même temps dans le championnat de France. Rien que pour ça, je suis enthousiaste. C’est vrai que ce sont deux projets dont on ignore la durée de vie. Le foot business, c’est bien sûr écœurant pour les petits clubs qui ne peuvent pas jouer dans la même cour que les clubs très riches. Mais c’est aussi l’histoire du foot. Notamment en Europe. Voir le Real Madrid qui a 600 millions d’euros de dettes acheter cet été le joueur gallois Gareth Bale 100 millions ou voir une partie de ses dettes carrément effacées par le roi, c’est dur pour les petits clubs de Liga. Le mécénat a toujours existé. Mais en France, du mécénat avec autant d’argent c’est nouveau. Parce que même si les sommes étaient moindres, lorsque Canal+ est devenu actionnaire du Paris-SG pendant l’été 2001, avant de revendre à Colony Capital, Butler Capital et Morgan Stanley en 2006, ils agissaient déjà comme un véritable mécène. Mais la logique était déjà la même, puisque Canal+ mettait de l’argent dans un club qui perdait des millions chaque année. Même chose à Marseille, où pendant des années Robert-Louis Dreyfus a injecté 15 à 20 millions par an, pour au final perdre 1 milliard dans le club. Finalement, ce qui choque aujourd’hui, c’est que dans le foot les sommes investies sont beaucoup plus importantes, dans un délai plus court. »

> Le recrutement :
« Ce recrutement est exceptionnel. Monaco a réussi en 3 mois ce que Paris a fait en 18 mois. Car la première star recrutée au Paris-SG pendant l’été 2011, c’était Javier Pastore, recruté 42 millions, histoire de montrer à l’Europe que le club était ambitieux. Il a fallu attendre l’été suivant pour voir arriver Zlatan Ibrahimovic. L’ASM a fait plus fort en parvenant dès sa première année en Ligue 1 à attirer Radamel Falcao que l’Europe entière voulait. C’est un coup de maître. En plus, le reste du recrutement est intelligent puisque l’équipe constitue déjà un groupe assez complémentaire. Tous les paris ne seront pas gagnants, mais c’était tous des paris à tenter. Attention : si en attaque et au milieu c’est solide, derrière Monaco semble moins fort. »

> L’entraîneur :
« Difficile de retirer le projet en cours à Claudio Ranieri qui a quand même fait monter Monaco de Ligue 2 à Ligue 1. Il faudra juger en mai selon la place à laquelle l’ASM termine. Son problème, c’est qu’il traîne en Europe une image de bon coach mais un peu Poulidor, qui ne gagne jamais. Donc s’il est viré, tout peut arriver. Roberto Mancini pourquoi pas ? Ou Fabio Capello qui est actuellement libre et qui, lui, a tout gagné là où il est passé. D’ailleurs, difficile de trouver mieux parmi les entraîneurs du marché qui sont libres. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Sur le plan sportif, les projets parisien et monégasque sont identiques puisque l’objectif est de devenir rapidement l’une des toutes meilleures équipes en Europe en faisant venir les meilleurs joueurs possibles à chaque poste. En revanche, les propriétaires du Paris-SG sont les Qataris qui sont en pleine campagne de communication dans le cadre de l’organisation de la Coupe du monde 2022 dans leur pays. Alors que Dmitry Rybolovlev a plus le profil du propriétaire de Chelsea, Roman Abramovitch, qui est là pour se faire plaisir. Je ne sais pas si c’est de l’orgueil, si Chelsea est un jouet pour lui, mais en tout cas, on est plus dans l’affectif et le passionnel que dans le calcul et la communication. Le Paris-SG me semble plus fort. Notamment au niveau de la défense, qui est plus solide. En revanche, Monaco ne joue pas de Coupe d’Europe, ce qui permettra aux joueurs d’être moins fatigués. En effet, l’an dernier, Paris a perdu contre des équipes comme Sochaux (2-3) et contre Reims (0-1) à cause de la démotivation, ce qui est à la limite de la faute professionnelle. Car avec son effectif, Paris doit jouer tous les matches pour les gagner. Le recrutement du Paris-SG ne peut pas être comparé à celui de l’ASM puisque ces deux clubs n’en sont pas au même point. Paris a pu se contenter de faire uniquement quelques retouches. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« Ce qui m’a impressionné, ce sont les automatismes qui sont déjà en place entre les joueurs monégasques. Résultat, même les joueurs qui ne se connaissaient pas donnent l’impression de se connaitre depuis longtemps. En début de championnat Monaco a montré beaucoup d’envie, avec des joueurs très entreprenants. Notamment avec de jeunes joueurs comme Ocampos ou Ferreira Carrasco qui dribblent et tentent beaucoup. Il y a des limites à ceci bien sûr. Mais le foot proposé est quand même un football collectif. Et pas basé sur les individualités, comme on aurait pu le craindre. »

> Le contexte économique :
« Le conflit entre l’ASM et la LFP devrait s’arranger. Je n’imagine pas des hommes intelligents comme Dmitry Rybolovlev et Frédéric Thiriez ne pas parvenir à un accord. Mais je peux comprendre les deux positions. Monaco se demande pourquoi il faudrait changer les règles après toutes ces années. En face, la LFP estime que ce n’est pas parce que les avantages fiscaux ont toujours existé pour l’ASM que cela doit continuer. Chacun défend son territoire. Mais si cette fiscalité avantageuse était vraiment scandaleuse, j’imagine que des voix se seraient élevées depuis 20 ou 30 ans. N’oublions pas que l’ASM a permis au foot français de briller en Europe. Après, il est normal que tout le monde ait les mêmes règles fiscales. Surtout que Monaco a aussi l’avantage de posséder un généreux mécène…
Quant au fair-play financier voulu par l’UEFA, cela risque d’être un vrai problème pour l’ASM. Car Monaco ne pourra pas s’appuyer sur les entrées au stade, contrairement à des clubs comme Manchester United, le Bayern Munich, Barcelone ou le Real Madrid. Même chose pour le marketing. Donc il y aura je pense un vrai souci pour que Monaco ne dépense pas plus qu’il ne gagne. »

> Monaco champion de France ?
« Je ne vois pas Monaco champion cette saison. Car l’équipe a quand même été renouvelée à 80 %. De plus, le niveau de la Ligue 1 n’est pas aussi mauvais qu’on le dit. Il faudra aussi jouer pendant les 3 ou 4 mois d’hiver face à des équipes qui jouent avec 10 joueurs en défense sur des terrains congelés. Sans oublier les joueurs monégasques qui auront des baisses de régime et les interrogations sur la défense. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Eric Huet / Canal+

« Monaco a frappé vite et fort »

INTELLIGENT/« Ce recrutement n’est pas juste clinquant. C’est un recrutement intelligent. » Eric Huet. Journaliste à Canal+. © Photo Canal+

> Le projet monégasque :
« Aujourd’hui, construire une équipe à coups de millions, ça fait partie du foot business. Donc lorsqu’un mécène arrive, comme Dmitry Rybolovlev en décembre 2011, c’est une chance pour Monaco. Surtout qu’à l’époque le club était au fin fond de la Ligue 2. Et si Rybolovlev n’avait pas racheté l’ASM, j’étais très inquiet pour l’avenir du club. Car une descente en National et c’était la mort quasi-assurée. En Angleterre, 6 clubs sont déjà aux mains de propriétaires américains. Cardiff qui vient de monter en Premier League est aux mains d’un milliardaire malaisien. Voir Falcao, James Rodriguez et Moutinho à Monaco, c’était inespéré. »

> Le recrutement :
« Monaco a frappé vite et fort. Et le club a anticipé. D’ailleurs, avant même l’ouverture officielle des transferts, l’ASM a annoncé l’arrivée de Moutinho, Rodriguez et de Falcao. Ce qui signifie que le club était depuis plusieurs mois sur le coup pour attirer ce type de joueurs. C’est en tout cas un recrutement de très grande qualité. Toulalan, Kondogbia c’est bien aussi. En revanche, j’attends de voir la défense. En cas de pépin physique, il faudra voir ce qu’il se passe. Vu son âge et le peu de matches joués l’an dernier, on sait que Ricardo Carvalho ne tiendra pas toute la saison. Mais comme Eric Abidal, c’est un joueur qui peut apporter son expérience aux jeunes joueurs. Pourtant, Nicolas Isimat-Mirin me semble encore un peu juste pour remplacer Abidal ou Carvalho en défense centrale. Heureusement, il y a Andrea Raggi. J’aime aussi beaucoup Fabinho, même si ce latéral brésilien est très offensif, ce qui peut provoquer quelques oublis en défense. Avec le Belge Vincent Kompany en défense centrale, ça aurait été parfait. Mais il est toujours à Manchester City. Pour le poste de gardien, l’arrivée de Sergio Romero va pousser Danijel Subasic à se surpasser s’il veut garder sa place de n° 1. Quant au milieu de terrain, c’est solide avec Kondogbia, Obbadi, Toulalan et Moutinho. Devant, avec Falcao, Ocampos, Ferreira Carrasco et même Rivière qui fait un super début de saison. Il y a aussi le jeune Anthony Martial venu de Lyon et que la Juventus voulait recruter. Ce recrutement n’est pas juste clinquant. C’est un recrutement intelligent. »

> L’entraîneur :
« Je suis ravi que Claudio Ranieri soit toujours là. Sa mission était de faire monter l’ASM en Ligue 1. Il a réussi avec les joueurs qu’il avait : Kagelmacher, Wolf… Il a osé lancer Ferreira Carrasco dans le grand bain lors de la première journée de Ligue 2. Si ça s’était mal passé, Quique Sánchez Flores était sur une « short list » pour remplacer Ranieri si août et septembre s’étaient mal passés. Mais il aurait été injuste de licencier Ranieri après une seule saison. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Le projet parisien peut être comparé avec celui de Monaco dans la mesure où ce sont deux puissances financières qui ont mis énormément d’argent sur la table. Les Qatari ont commencé en 2011 et ils ont frappé fort l’année suivante en recrutant Ibrahimovic et Thiago Silva. La différence, c’est que dans la durée le projet du Paris-SG semble plus solide que celui de Monaco qui ne repose que sur la personne de Dmitry Rybolovlev. C’est la seule crainte que j’ai aujourd’hui. Il ne faut pas que Rybolovlev soit victime d’une banqueroute. Paris peut voir venir jusqu’à la Coupe du monde au Qatar prévue en 2022. Monaco doit un peu vivre au jour le jour. Sportivement, sur cette saison, Monaco a plus vite trouvé son équilibre que Paris. Mais le Paris-SG est plus fort en défense, avec Thiago Silva et Marquinhos. Sans oublier le gardien Salvatore Sirigu qui est très bon. Au milieu de terrain, l’ASM est plus fort. Et devant, les deux équipes se valent, avec un léger avantage à Paris qui possède Ibrahimovic et Cavani. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« La défense centrale composée de Ricardo Carvalho et d’Eric Abidal est talentueuse et expérimentée. Abidal me semble en pleine forme. Carvalho est un joueur très sérieux. Mais il faudra voir sur la durée. Sur le banc, les remplaçants semblent un peu légers. Le gardien Subasic tient bon mais j’attends confirmation. Les atouts, c’est d’abord Falcao devant. Et puis l’un des meilleurs milieu de terrain du monde avec Moutinho. James Rodriguez est prometteur. En attaque, on a des solutions de rechange avec Rivière, Germain ou Martial. Autre atout, et c’est important : les joueurs semblent heureux de jouer ensemble. »

> Le contexte économique :
« Le fair-play financier concernera Monaco quand ils seront qualifiés pour la Coupe d’Europe. Ils ne pourront donc pas dépenser plus qu’il ne gagne. Si l’ASM était européen dès cette saison, il faudrait être inquiet car le club n’est pas dans les clous. Il faudra trouver d’autres sources de recettes. Peut-être que quelques jeunes formés au club seront revendus un bon prix. Donc les dirigeants monégasques doivent s’en préoccuper. Car si le fair-play financier est vraiment mis en place, le recrutement fait cet été ne pourra pas être fait l’été prochain.
Plus inquiétant que le fair-play financier, il y a le conflit avec la LFP. Car si aucun accord n’est trouvé d’ici juin 2014, la situation sera grave. Parce que les salaires des joueurs pourraient être revus à la baisse. Ce qui pourrait provoquer le départ de certains. Ce qui est étonnant, c’est qu’en décembre 2011, lorsque Rybolovlev a racheté l’ASM, personne n’a réagi pour réclamer la fin des avantages fiscaux. Il faut dire que Monaco était en Ligue 2 et ne dérangeait personne… Peut-être aurait-il fallu régler ce problème fiscal il y a bien longtemps, tout en le rediscutant chaque année, pourquoi pas ? »

> Monaco champion de France ?
« Tout est possible. Je ne dit pas que c’est probable. Mais c’est possible, oui. Ce mélange entre des joueurs expérimentés, des jeunes et des joueurs devenus des cadres du club, c’est une bonne idée. Monaco a trouvé une identité. Mais Paris me semble supérieur. En cas de blessures, il faudra voir comment Monaco et Paris réagissent. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

Arnaud Hermant / Le Parisien

« Monaco champion, pourquoi pas ? »

IMPROBABLE/« En Ligue 1, Monaco et le Paris-SG sont deux clubs extrêmement puissants,
capables de rivaliser avec les plus grands clubs européens, ce qui était auparavant assez
improbable dans le championnat de France. » Arnaud Hermant. Journaliste au Parisien. © Photo DR

> Le projet monégasque :
« A part faire de ce groupe une équipe capable de gagner la Ligue des champions et être l’un des meilleurs en Europe, on a du mal à voir quel est réellement le projet. Ne serait-ce qu’en terme de formation ou de structures. Ceux qui disent que le foot business c’est écœurant sont aussi ceux qui rêvent d’avoir un riche actionnaire. Ils sont de mauvaise foi. En Ligue 1, Monaco et le Paris-SG sont deux clubs extrêmement puissants, capables de rivaliser avec les plus grands clubs européens, ce qui était auparavant assez improbable dans le championnat de France. Quand on discute avec les présidents de clubs de Ligue 1, à peu près tous cherchent un partenaire. Un Russe, un Chinois, un Qatarien, un Indien… Quelqu’un capable d’injecter des sommes dingues pour faire de leur équipe une puissance dans le monde du football. »

> Le recrutement :
« Le recrutement de l’ASM est très bon. C’est très fort d’être aller chercher un joueur comme Falcao. Ce qui démontre la puissance du club. Un bémol sur le poste de gardien où ils cherchaient un très grand gardien qu’ils n’ont pas trouvé. Maintenant, je ne juge pas le gardien international croate Subasic que je ne connais pas suffisamment. J’ai pu discuter avec des gens qui connaissent bien l’agent de joueur Jorge Mendes. Ils m’ont confirmé que les cas de Falcao, Moutinho ont été réglés très tôt : dès avril, ces dossiers étaient déjà bien ficelés. C’est à la fois intelligent et fort d’avoir bouclé ces dossiers en toute discrétion. Seule interrogation : est-ce que la défense centrale composée de Ricardo Carvalho et d’Eric Abidal tiendra le coup toute la saison ? Mais le plus joli coup, c’est peut-être le recrutement du Brésilien Fabinho, un jeune de 19 ans très prometteur. Sur le jeu, Monaco a débuté le championnat avec un jeu aussi intense et rapide, un vrai rythme de haut niveau. Ce qui m’a surpris, c’est de voir l’ASM prête aussi vite. »

> L’entraîneur :
« Claudio Ranieri est l’homme de la situation. Connu pour ne pas être un entraîneur très offensif, il offre un jeu assez séduisant. Reste à voir si ça marchera encore dans 2 ou 3 mois. Car si ça se passe moins bien, il n’est pas exclu que les dirigeants aillent chercher un autre entraîneur. D’ailleurs, dans ce genre de clubs, même en faisant du bon boulot, on peut être viré. A part Arsène Wenger, aucun entraîneur français n’a le bon profil pour l’ASM. A l’étranger, pourquoi pas Roberto Mancini ? Ou Fabio Capello qui sera libre après la Coupe du monde 2014 au Brésil. Sans oublier Guus Hiddink qui est actuellement sans club. »

> La concurrence avec le Paris-SG :
« Les deux projets sont incomparables. Pour le Qatar, le Paris-SG est un vecteur d’image et de communication important. Ce qui confère à ce club des moyens peut-être jamais vus dans le football. Des moyens financiers très largement supérieurs à Monaco mais aussi au Real Madrid. Le seul club à pouvoir peut-être rivaliser, c’est Manchester City qui a été racheté en 2008 par le groupe uni d’Abu Dhabi pour le développement et l’investissement (ADUG) (voir L’Obs’ n° 123). Alors qu’à Monaco, c’est le projet d’un homme, pas d’un pays. Sans doute un amoureux de la principauté et du foot. C’est un peu sa danseuse. Alors que pour le Qatar, le Paris-SG n’est pas vraiment une danseuse, dans la mesure où le club est un élément de propagande et de communication. »

> Les atouts et les faiblesses de l’ASM :
« C’est une équipe assez équilibrée, avec un bon milieu de terrain et avec une arme fatale devant. J’ai bien aimé Yannick Ferreira Carrasco. La défense reste le point faible de cette équipe. Comme l’ASM ne joue pas de Coupe d’Europe, Raniera utilisera beaucoup les mêmes joueurs. Du coup, il faudra voir comment réagissent ceux qui restent sur le banc de touche. Notamment Valère Germain. Il faudra gérer les problèmes d’ego et d’amertume. Car il faut parfois peu de choses pour gripper un effectif. »

> Le contexte économique :
« Le fair-play financier risque de poser un vrai problème. En termes de sponsoring, Monaco a des problèmes pour signer de gros contrats. Or, sans gros partenariat, l’ASM dépensera toujours plus qu’il ne gagne. Les droits télé sont malgré tout plafonnés dans la mesure où le premier de la Ligue 1 touche moins d’argent que le dernier de la Premier League en Angleterre. Donc je ne sais pas où Monaco va arriver à trouver de l’argent. Je ne suis pas sûr que l’ASM puisse trouver un sponsor comme Emirates qui met 25 millions d’euros pour s’afficher sur l’avant du maillot du Paris-SG. Du coup, je suis plus inquiet à ce sujet pour Monaco que pour le Paris-SG. Un naming du stade, j’ai du mal à y croire : est-ce qu’un stade Louis II Coca-Cola serait possible ? »

> Monaco champion de France ?
« Même si au départ je n’y croyais pas, Monaco champion, pourquoi pas ? Le début de saison montre en tout cas que l’ASM est candidate au titre. »
_Propos recueillis par Raphaël Brun