Michel-Boeri

Michel Boeri
Le fonceur

PORTRAITLe président de l’Automobile club de Monaco, Michel Boeri, est un homme discret. Pour L’Obs’, il a accepté de raconter son parcours.

Lumières tamisées, moquette épaisse, bureau foncé, Michel Boeri reçoit dans son bureau de l’Automobile club de Monaco (ACM). La poignée de main est franche, le sourire aussi. Pendant 1h30, il va répondre aux questions de L’Obs’, en détaillant son parcours, à la fois professionnel et personnel. Sans langue de bois et avec un franc-parler parfois explosif, le président de l’ACM raconte, sans rien laisser de côté. Son parcours d’homme politique aussi, puisqu’il a siégé au conseil national pendant près de 30 ans.

Stricte
Né le 11 mai 1939, Michel Auguste Boeri, est fils unique. Son père, Etienne, était radiologue. « A l’époque il n’y avait que deux médecins accoucheurs à l’hôpital de Monaco. Plutôt que de choisir l’un ou l’autre de ses confrères, mon père a préféré que ma mère accouche à Nice. » Une naissance qui a rendu fier son grand-père, qui était un entrepreneur de travaux publics réputé en principauté. Tout comme son arrière grand-père. D’ailleurs, tous les deux ont travaillé sur des chantiers importants : « Ils ont notamment construit, sous le règne du Prince Albert 1er, le musée océanographique, les jetées du port Hercule, le premier Fontvieille et bien d’autres choses par la suite. »
Pour le reste, c’est une éducation assez stricte « mais juste » que reçoit Michel Boeri. « Nos maîtres nous faisaient comprendre qu’on avait eu la chance de recevoir une éducation. Et que la moindre des choses c’était bien de rendre à ses parents ce qu’ils avaient offert. » C’est dans un collège privé, à l’école des frères maristes de la Seyne-sur-mer, dans le Var, qu’il réalise une partie de sa scolarité. « A l’école, je n’étais ni studieux, ni discipliné. Mais à force de coups de pied dans les fesses, j’ai fini par passer mon bac et faire des études de droit. »

Avocat
Ce qui lui permet de devenir avocat. Un métier qu’il exerce pendant une trentaine d’années, dont 10 à 15 ans de manière très active, avec une spécialisation dans l’immobilier pour le compte de grandes entreprises. « C’est un métier que j’ai exercé avec sérieux. Mais ça n’a jamais vraiment été ma tasse de thé, simplement parce que je n’aime pas être enfermé et travailler seul. Je ne suis bien que lorsque je travaille en équipe sur des projets concrets qui peuvent avancer vite et qui se traduisent par des résultats tangibles. » Question de tempérament, Michel Boeri préfère donc le concret à l’abstrait. Jusqu’en 2007 il exerce tout de même ce métier, avant de devenir avocat honoraire.
A l’adolescence, il passe en tout cas plus de temps à lire ou à faire du sport que devant la télé, qui en est alors à ses balbutiements. En effet, la première émission officielle de télé n’a lieu qu’en avril 1935. « On lisait beaucoup plus à l’époque, se souvient le président de l’ACM. Et puis, on faisait aussi du sport. » Notamment du foot ou du hand-ball par exemple.

Longévité
Avec un grand-père et un père conseiller national, difficile de ne pas s’intéresser à la vie politique locale. « Je viens d’une famille largement impliquée dans la vie sociale et politique monégasque. Du coup, pour moi il était presque normal que je me lance à mon tour dans la vie publique. » A Monaco, c’est bien sûr au conseil national que se déroulent les débats politiques. En 1972, Michel Boeri se présente aux élections nationales. Et il est élu. Jusqu’à la défaite en 2003, Michel Boeri a été réélu à chaque fois. Au total, il a donc siégé comme élu pendant 31 ans. Une longévité remarquable qui fait de lui un véritable expert de la vie politique locale.
« A l’époque, la vie politique était beaucoup plus « pagnolesque » qu’aujourd’hui. Avec quelques grands ténors, comme par exemple Jean-Eugène Lorenzi. Ensuite, on n’était que 18 donc on était automatiquement moins bavards. » Mais ce n’est pas tout. « On était aussi beaucoup moins susceptibles qu’aujourd’hui. Pourtant, je peux vous dire que les amabilités volaient bas ! Mais ça faisait partie d’un package. » Certaines séances du conseil national étaient parfois aussi très musclées. « Mais ça sentait autant le barbajuan et la socca que la licence en philosophie ou le doctorat en économie. Ce qui ne signifie pas que les nouveaux élus ne sont pas bons. C’est l’époque qui n’est plus la même, il y avait moins de prise de tête. »

UND
Il faut dire que dans les années 1970 et 1980, les élections se jouent alors plus sur la personnalité des candidats que sur les idées de fond. Exemple avec Charles Soccal, un élu de gauche, avec qui Michel Boeri parvenait à discuter, même s’il ne partageait pas ses positions : « Charles Soccal était communiste mais c’était aussi un principiste sincère. Et même si ses idées n’étaient pas les miennes, on arrivait quand même à trouver un consensus dès qu’il fallait trouver un projet commun pour Monaco. »
Pendant une quarantaine d’années, c’est l’Union nationale démocratique (UND) qui est le groupe politique majoritaire au conseil national. « Avec Auguste Médecin, Jean-Charles Rey et Jean-Louis Campora, l’UND a dominé la vie politique monégasque pendant plusieurs décennies. Jean-Louis Campora a présidé le conseil national de 1993 à 2003, date à laquelle nous avons perdu les élections », ajoute Boeri. Mais c’est Jean-Charles Rey, qui a dirigé le parlement monégasque de 1978 à 1993, qui a le plus marqué Boeri : « C’était un homme particulièrement exceptionnel. Comme certains ministres, tels, André Saint Mleux, par exemple. Ou Pierre Notari. »

« Abus »
Alors que les derniers débats budgétaires ont été assez chauds (voir les articles publiés dans L’Obs’ n°116), quelques élus n’ont pas hésité à se plaindre de la pauvreté des débats. Ce qui n’a pas échappé à Michel Boeri : « C’était objectivement mieux avant, car les débats étaient réservés aux seules personnes qui faisaient l’effort de venir au conseil national. Les séances n’étaient pas diffusées à la télé. Résultat, même si on avait des failles, on ne les montrait pas publiquement. Et personne ne cherchait à prendre la parole uniquement pour se faire plaisir ou se montrer à la télé… » Avant d’ajouter : « La vie politique était plus riche et la démagogie moins présente. » Pour qui votera Michel Boeri ? Il a son idée. « En toute hypothèse, sauf si j’étais gravement malade, j’irais voter. Mais je pourrais encore changer d’avis en cas d’évènement exceptionnel ! »
La vie politique locale reste donc un sujet qui intéresse cet ancien avocat. Et il avoue d’ailleurs assez facilement être « interpellé » par beaucoup de sujets. Notamment la question du logement des Monégasques. « On peut regretter qu’aucune étude sérieuse n’ait été publiée sur les besoins réels en logements domaniaux qui auraient dû être en fait des logements sociaux. Il y a des abus dans les attributions en faveur de personnes qui, manifestement, n’ont pas leur place dans le domanial. » Pour Michel Boeri, « avec environ 3 000 logements domaniaux pour plus de 8 000 Monégasques, c’est un ratio d’environ un appartement pour moins de 3 personnes. De plus, il faudrait déduire le nombre de Monégasques qui logent ailleurs que dans le secteur domanial. »

« Argent »
Impossible de retracer le parcours de Michel Boeri sans parler sport. Amateur de voitures et de sport automobile, c’est en 1972 que Michel Boeri prend la présidence de l’ACM. Elu par le conseil d’administration, après avoir servi notamment au poste de commissaire pendant plusieurs années, Boeri est ravi. « Je n’ai jamais été très footeux. Alors que les voitures et le sport automobile m’ont toujours attiré. »
41 ans plus tard, l’ACM n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était au début des années 1970 avec 8 salariés sur 400 m2, contre 52 salariés sur… 3 000 m2 aujourd’hui. « On a quand même beaucoup bossé, admet Boeri. Mais il faut souligner que le gouvernement et le conseil national nous ont voté les budgets nécessaires. Il ne faut pas rêver : sans argent, on ne fait rien. »
Résultat, le nombre d’épreuves auto a été démultiplié : Grand Prix de F1, rallye Monte-Carlo, Grand Prix historique, rallye des énergies nouvelles, rallye de Monte-Carlo historique… « Actuellement, on doit être dans le Top 3 de chacun de ces types d’épreuves. Finalement, en toute modestie, on a dû apporter à Monaco la première organisation mondiale pluridisciplinaire en matière de sport automobile. Bref, on a réussi à développer le concept de Monaco capitale du sport automobile. Pour l’instant, personne ne peut nous battre sur ce terrain. »

Télé
Mais pour en arriver là, il y aura aussi eu quelques belles bagarres. Notamment un énorme affrontement en 1984 face à Jean-Marie Balestre. A l’époque, Balestre est tout puissant puisqu’il préside la Fédération internationale du sport automobile (FISA) de 1978 à 1991 et la Fédération internationale de l’automobile (FIA) de 1985 à 1993. A l’origine de ce conflit, les droits télé reversés à la FIA par chaque épreuve du championnat du monde de F1. Des droits télé estimés à près de 10 millions d’euros que Michel Boeri refuse de céder à la FIA. Balestre menace alors Monaco d’exclusion. Finalement, la FIA l’emporte, mais la principauté conserve son Grand Prix. « Avec Balestre, ça a été la haine, l’amour, la passion… Mais j’en garde un excellent souvenir. Car c’était un homme d’une intelligence hors normes et d’une mauvaise foi sans limite. Il était capable de tout et de son contraire. Et, pourtant, on finissait par l’aimer. D’ailleurs, dans les dernières années, nous avons fini « cul et chemise. »»
En tout cas, désormais, l’ACM est propriétaire de ses marques. Il faut dire qu’avec environ 6 000 membres, l’ACM a pris du poids. Ce qui lui a permis de s’associer à la marque de prêt-à-porter McGregor pour commercialiser ses propres produits, siglés « ACM. »

« Agaçant »
Une certitude, plus de 40 ans après, Michel Boeri vient toujours à l’ACM avec le même plaisir. Même si les méthodes de travail et le contexte ont changé bien sûr. « Les choses ne sont pas plus difficiles qu’il y a 40 ans. Mais on les a compliquées. » Alors qu’avant la parole donnée réglait pas mal de problèmes, désormais, tout est codifié. « Rien ne se fait sans contrat, en général rédigé en langue anglaise, car c’est le droit anglosaxon qui l’emporte. Même pour 3 francs 6 sous, il y a 70 pages de texte. Cela devient agaçant pour nous qui avons plutôt des comportements latins. » Voilà pourquoi l’ACM travaille avec un service juridique et des avocats bilingues. Pas le choix.
Mais aujourd’hui, Boeri ne semble pas inquiet sur la pérennité du Grand Prix de Monaco. En juillet 2010, Bernie Ecclestone avait pourtant fait monter la pression. Celui qui est considéré comme le grand argentier de la F1, déclare alors au journal britannique The Independant : « On peut faire sans Monaco. Ils ne paient pas assez cher. Les Européens vont devoir payer davantage, faute de quoi nous devrons courir ailleurs. Aujourd’hui, il n’y a que deux éléments incontournables en F1 : le nom même de Formule 1 et Ferrari. » Une histoire qui aujourd’hui fait sourire le président de l’ACM. L’affaire aurait été réglée en une journée, après un aller-retour en avion jusqu’à Londres, en compagnie du conseiller pour l’économie et les finances de l’époque, Marco Piccinini.
Conflits

Si Boeri reconnaît que la principauté paie moins cher pour la F1, il l’explique simplement : construire un circuit en pleine ville coûte cher. Or, Monaco est le seul circuit au monde confronté à cette problématique. Désormais, tout semble rentré dans l’ordre. Et Michel Boeri est serein : « Sans Monza, sans Ferrari et sans Monaco, je pense qu’il serait difficile de proposer un véritable championnat du monde de F1. Nul ne peut dire si, un jour surgiront d’autres dirigeants qui auront peut-être une autre optique des valeurs. »
Finalement, ce n’est pas en politique ou dans sa vie d’avocat que Michel Boeri avoue avoir été le plus attaqué : « C’est dans ma fonction de président de l’ACM. Parce que j’ai entendu tout et son contraire. Mais l’expérience permet de relativiser les coups. » Des coups, des attaques, ce n’est de toute façon pas ça qui lui fait peur. Parce qu’il sait parfaitement gérer les conflits. Surtout que l’humour peut être une arme efficace pour désamorcer certaines tensions. Mais pas question de travailler en solo. « J’aime la vie grégaire, mais organisée. J’aime la vie en gros bataillon, la vie de groupe. Seul, je m’ennuie, parce que je ne supporte pas le travail en solitaire. »

« Cocktails »
Marié avec Marie-Josée, Michel Boeri est le pére de Julie, 23 ans, qui vient de sortie de l’EFAP, une école de communication : « Elle a suivi une formation de communication d’attachée de presse. » Malgré un emploi du temps chargé, Michel Boeri estime pourtant avoir toujours eu le temps nécessaire pour gérer sa vie personnelle et familiale. Mais il a quelques trucs pour y parvenir : « Je n’aime pas les cocktails. J’évite un maximum d’invitations. Ce qui me permet de dégager un peu de temps. »
Toujours à l’aise, le sourire affiché par le président de l’ACM peut aussi être une carapace. « Je suis un faux décontracté. En réalité, je suis exigeant et pointilleux. Parce que j’ai le goût du travail bien fait. Et j’aime quand tout roule. Cela dit, je ne crois pas faire régner la terreur. En tout cas, toute rancune m’est étrangère. »

Couronne
Désormais en dehors de la sphère politique, il n’est pas question pour Boeri de rester absent de la vie de son pays. Son grand-père était membre du conseil de la couronne. Michel Boeri aussi. Nommé par le prince, il a été reconduit une deuxième fois pour une période de 3 ans, en compagnie de 6 autres Monégasques : le président de ce conseil, Michel-Yves Mourou. Mais aussi Patricia Husson, Alain Sangiorgio, Mireille Calmes-Benazet, Paul Gazo et Jean-Charles Tonelli. Même si le conseil de la couronne n’a qu’un avis consultatif, il se réunit « 3 à 4 fois par mois » autour de sujets variés : signature et ratification des traités, les demandes de naturalisation, de grace… « Son rôle est de défendre les intérêts du prince et plus largement de la couronne, des institutions et de la dynastie. Et, par voie de conséquence, de la principauté. Quelque part, les membres du conseil de la couronne ont dépassé les clivages politiques locaux. Ils essaient d’avoir un regard impartial, apaisé et de bon sens. On est plus une assemblée de sages qui préfèrent la discrétion, la réflexion plutôt que le tapage », explique Boeri.
La vie de Michel Boeri après l’ACM ? « Je prends les jours comme ils viennent, en essayant de les rendre les plus agréables possibles. Bref, je n’ai pas de projet précis ou de rêve à accomplir. » De toute façon, il reste encore beaucoup à faire estime le président. « Ce n’est pas parce que notre circuit de F1 a du succès qu’il aura du succès éternellement. Il doit évoluer. On est dans un championnat mondial. Et on se bat contre des circuits qui disposent de moyens colossaux ! Ceci est aussi valable pour les autres disciplines. »
Bref, pas question de raccrocher. Michel Boeri a encore beaucoup à faire.

_Raphaël Brun

Grand prix 2013
> « Ça semble bien parti »

Le Grand Prix de Monaco 2013 qui se déroulera du 23 au 26 mai résiste plutôt bien à la crise. C’est en tout cas ce qu’indique Michel Boeri, en rappelant que « 2007 et 2008 restent les dernières bonnes années. Ensuite, 2009-2010, c’est -30 %. En 2011 on était à -10 %. Et puis, en 2012, on est à peu près revenu au niveau de 2007. Mais avec l’augmentation des coûts et l’érosion monétaire, on est toujours un peu en retard. » Reste à voir comment se déroulera le Grand Prix 2013, en mai prochain. « Ça semble bien parti… Même si avec la crise on risque de perdre des annonceurs. Or, les annonceurs représentent 40 % des recettes budgétaires de cette épreuve… Pour 2013, les jeux restent ouverts », souligne le président de l’ACM qui reste tout de même optimiste. A suivre.
_R.B.