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« L’ignorance engendre
la peur de l’autre »

INTERVIEW/Caroline de Hanovre évoque pour L’Obs’ les priorités de l’Amade mondiale qu’elle préside depuis 25 ans. La princesse n’hésite pas à s’engager, livrant des messages forts, prônant la dignité des femmes et des migrants contraints de fuir les conflits ou la pauvreté, «  prêts à tout pour trouver leur place en tant qu’Homme  ».

Vous avez initié le programme Dignité pour les femmes. L’Amade a cofinancé la production de Makapads, des serviettes hygiéniques biodégradables fabriquées dans le camp de Gbadolite à base de fibres de papyrus et de papier. Comment a germé cette idée ?

Tout a débuté suite à une rencontre en septembre 2016, à l’occasion de ma visite du camp de déplacés internes de Mungote dans l’est de la RDC. L’Amade y soutient avec le HCR et l’Unicef un programme d’appui à la démobilisation d’ex-enfants soldats, le programme “Capoeira pour la paix”. Lors de cette visite, les femmes ont souhaité se confier à moi, dans l’intimité d’une tente, sur les abus dont elles sont victimes, sur l’absence totale d’accès à l’hygiène intime. Dans un grand dénuement, oubliées là, depuis de longues années, ne pouvant ni rentrer dans leur région d’origine en proie à la guerre, ni se réinstaller au sein des communautés hostiles bordant le camp, elles m’ont demandé, en tant que femme, d’être leur porte-parole afin que dignité leur soit rendue. Je ne pouvais pas, bien entendu, rester indifférente à cet appel et me résoudre moi aussi à cette situation. J’ai ainsi souhaité que l’AMADE puisse se mobiliser aux côtés du HCR en vue de leur apporter une solution concrète.

C’est là que vous avez repéré cette initiative originale ?

Après quelques recherches, nous avons pu identifier en Ouganda une initiative portée par une ONG locale, Technogy for Tomorrow, permettant de produire des serviettes hygiéniques 100 % dégradables fabriquées à partir de matières naturelles. Nous avons demandé à cette ONG de se rendre en RDC afin d’adapter cette technique aux conditions locales. Une première unité de fabrication a ainsi pu être rapidement installée, au sein du camp de réfugiés de Gbadolite à la frontière avec la Centrafrique. Vous pouvez imaginer ma joie lorsqu’en septembre dernier, j’ai pu revenir voir ces femmes et leur remettre les premiers MakaPads produits. C’est un premier pas dans ce processus que nous souhaitons poursuivre avec le HCR en vue de permettre à ces femmes de retrouver leur dignité !

La notion de dignité pour les femmes est aujourd’hui d’une actualité accrue, que ce soit en Afrique ou dans le monde occidental avec le scandale Weinstein, l’opération balance ton porc, etc. L’Amade a-t-elle projeté de financer d’autres programmes pour favoriser les droits des jeunes filles et des femmes et changer les mentalités ?

L’Amade accorde une importance particulière à l’égalité des chances, en luttant notamment contre les discriminations liées au genre. D’autre part, si l’enfant est au cœur de nos préoccupations, l’Amade s’adresse également à la communauté et en premier lieu aux mères de famille. Au Mali, par exemple, nous enregistrons depuis maintenant deux ans de très bons résultats en termes de réduction de la mortalité infantile, et ce via notre intervention auprès des mamans autour de la sensibilisation sur les bonnes pratiques sanitaires, la formation à la santé de la reproduction et la diffusion d’une micro-assurance santé permettant aux enfants d’accéder à des soins de qualité dès les premiers signes de paludisme ou de dysenterie. Autre priorité pour l’Amade, celle de l’accès à l’éducation des jeunes filles, notamment au secondaire. L’année 2018 verra ainsi la création d’un lycée au Burundi ainsi qu’un collège au Niger, au sein desquels nous privilégierons la scolarisation des jeunes filles.

Pour vous, est-ce une clé du développement ? Un combat qui vous touche particulièrement ?

Bien entendu, c’est essentiel. Il y a urgence à investir massivement dans l’éducation des jeunes filles, lorsque l’on sait que dans les pays dans lesquels nous sommes implantés, seulement 20 % des filles poursuivent leurs études au niveau du secondaire. L’éducation est un puissant levier de développement et de stabilité pour les familles et leurs communautés. Un enfant dont la mère sait lire, a 50 % de chances supplémentaires d’atteindre son 5ème anniversaire.

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Capoeira pour la Paix © Photo AMADE Mondiale

Au Burundi, vous souhaitez favoriser l’accès à l’éducation digitale avec un programme pilote, créer des bibliothèques numériques. Comment ?

Le continent africain verra sa population doubler d’ici 2050, c’est une formidable opportunité à condition que ces enfants puissent être éduqués. Au-delà de la construction d’infrastructures, le défi majeur reste la formation des instituteurs mais également l’accès à un contenu pédagogique de qualité. Face à ce constat et à nos échanges avec nos partenaires de terrain, l’Amade est ainsi à l’origine d’une initiative en vue de promouvoir l’accès à l’éducation digitale. Ce programme cible deux objectifs : mettre à disposition du contenu au sein des établissements scolaires à destination des élèves et des professeurs, à travers la création de bibliothèques numériques, ainsi que le développement et la diffusion d’applications digitales, permettant aux enfants d’accéder directement via leurs téléphones portables aux manuels scolaires, à des exercices corrigés, à des cours par correspondance… Une première initiative vient de voir le jour au Burundi, où nous avons créé au sein du collège administré par l’Amade Burundi, une bibliothèque numérique en partenariat avec l’ONG Bibliothèques Sans Frontières (BSF). BSF est notamment à l’origine de la traduction en français de l’application Khan Academy et l’Amade va collaborer avec cette ONG autour de la numérisation des manuels scolaires burundais.

Un lien est-il possible avec Monaco Tech ?

Pourquoi pas, le travail en partenariat est toujours préférable en vue de dégager des synergies et s’enrichir mutuellement de nos expériences. L’Amade est en relation à l’heure actuelle avec des startups kenyanes regroupées au sein du IHub de Nairobi. Le Kenya occupe en effet une place de leader dans le domaine des nouvelles technologies et de l’innovation au service du développement, notamment grâce au développement d’applications dédiées au paiement par téléphone portable (M-Pesa), à l’accès à la santé, à l’éducation. Ces startups en pleine phase de croissance, comme Kytabu (dont l’application est utilisée par près de 300 000 enfants au Kenya) avec qui nous sommes en discussion, sont intéressées par une collaboration avec l’Amade en vue de se développer également dans la sphère francophone. Il y a énormément d’opportunités à développer dans ce domaine, et cela sera une priorité pour l’Amade dans les années à venir.

Des programmes sont en cours pour aider les enfants réfugiés en Sicile et à Vintimille. La gestion des migrations actuelles, reflet des guerres, sont un enjeu de ce siècle selon vous ?

De tout temps l’homme s’est déplacé en quête de nouvelles opportunités, fuyant les zones de conflit, ce n’est pas nouveau. Par contre, ce qui est nouveau est cette formidable poussée démographique que connait le continent africain, la multiplication des zones de conflit et l’existence de ces pays dits faillis, pays de non droit. Les populations fuient leurs pays à regret, tout l’enjeu de notre siècle est de prévenir ces migrations et de redonner espoir en leur permettant de vivre dignement, en sécurité dans leurs pays d’origine, c’est là notre responsabilité.

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Enfants migrants gérés par Terre des Hommes en Italie. © Photo AMADE Mondiale

Ces migrants sont parfois rejetés dans les pays qui les accueillent. Comment changer les préjugés ?

Comme souvent dans ce genre de situation, c’est l’ignorance qui pousse les gens à se replier sur eux, à craindre personnellement pour leur situation ; ce type de réflexe engendre la peur de l’autre, la stigmatisation. Au contact de ces migrants, on s’aperçoit que ces femmes et ces hommes, contraints de fuir les conflits ou la pauvreté rêvent d’un avenir meilleur et sont portés par une formidable énergie, prêts à tout pour trouver leur place en tant qu’Homme. En Allemagne, nous soutenons avec la Fondation Roland Berger un programme d’insertion professionnelle de jeunes migrants. Ces jeunes après leur passage dans des lycées de formation professionnelle sont employés dans le secteur automobile. Notre partenaire a pris le parti de les loger non pas dans la banlieue ouvrière de Munich mais dans des quartiers résidentiels. Inutile de vous dire que cette initiative fut fraichement accueillie par les habitants… Mais très rapidement, l’arrivée de ces jeunes au sein d’une population vieillissante s’est traduite par un renforcement du lien social qui s’était quelque peu distendu. Bien entendu, ce genre de démarche doit être accompagnée.

Votre belle-fille s’est personnellement impliquée dans le programme en Sicile. De quelle manière ?

Beatrice, particulièrement sensible au sort des migrants non accompagnés arrivant en Italie, a en effet souhaité se mobiliser en faveur de l’initiative que nous appuyons en partenariat avec Terre des Hommes Italie autour de la prise en charge psychosociale et légale des mineurs débarquant sans famille en Sicile après leur traversée de la Méditerranée et ce au sein de deux hotspots (Ragusa et Syracuse). Beatrice a souhaité se rendre au sein de ces centres en vue de rencontrer ces jeunes et échanger avec les équipes de psychologues et d’avocats que son intervention a permis de mobiliser.

Quels seront les autres programmes prioritaires de l’Amade Mondiale pour 2018 ?

Nos priorités pour 2018 sont comme nous l’avons vu le programme “Dignité pour les femmes”, le programme “Capoeira pour la Paix”, le programme d’accès à l’éducation digitale et le programme de prise en charge des mineurs non accompagnés, ce qui est déjà conséquent. Il nous faut en effet concentrer nos efforts en vue d’être en mesure de continuer à suivre dans le détail les programmes soutenus, notamment sur le terrain, et nous assurer de la cohérence et de l’efficacité de notre intervention en faveur de l’enfant. Cependant, suite à mon dernier déplacement dans l’est de la RDC, nous avons également pris la décision de nous mobiliser en faveur de la prise en charge des jeunes filles victimes d’abus sexuels. L’Amade va ainsi financer en 2018, grâce à la générosité de ses donateurs, la construction d’un pavillon mère-enfant au sein de l’hôpital Heal Africa de Goma spécialisé dans la prise en charge d’opérations en faveur de femmes et d’enfants victimes de viols. Nous échangeons également avec le Professeur Mukewege de la Fondation Panzi, le docteur qui “répare les femmes”, et j’ai bon espoir de pouvoir le soutenir dans son travail extraordinaire, au service de ces jeunes filles à jamais meurtries. Dans ce pays, où les civiles sont victimes d’une épouvantable guerre psychologique, le viol est une arme. On y viole les grands-mères, les bébés… nous devons y mettre un terme.

_Propos recueillis par Milena Radoman

écrit par Milena