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Les flics de la nuit

SÉCURITÉ/Chaque nuit, 26 policiers de la section de nuit de la police urbaine assurent des missions de terrain de surveillance et de prévention. L’Obs’ les a suivis une nuit durant.

 

La nuit, Monaco change de visage. En même temps que le ciel s’assombrit, les lampadaires des rues s’éclairent, les fenêtres des appartements s’illuminent, les néons des restaurants et établissements de nuit s’enrobent de couleur tandis que les ruelles et les recoins de la principauté s’obscurcissent. A 20h, les hommes et les femmes de la section de nuit de la police urbaine prennent leur service. Ce soir-là, début mars, 26 d’entre eux commencent leur service, au moment où la plupart des gens passent à table. Eux, sont spécialisés dans la nuit (lire par ailleurs). A 20h15 précises, l’Appel. C’est le rituel de chaque soirée, tous les policiers de service se retrouvent dans la salle de garde où les encadrants les briefent sur les dossiers et informations nécessitant la plus grande vigilance. « Aujourd’hui, nous avons eu un signalement d’un attentat à la pudeur sur mineur ; on reste super vigilant sur le fourgon blanc déjà signalé sur un cambriolage », énumère un des gradés qui fait la liaison avec la journée. Les cambriolages subissent une augmentation depuis quelques semaines. Quatre ont été commis depuis un mois, un chiffre important pour la principauté. Alors si un véhicule suspect rode dans le pays, les équipages de policiers sont en alerte.

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Voitures sérigraphiées

Rapidement, les policiers se dispersent. Enfilant un gilet pare-balle sous leur veste, attrapant une chasuble jaune fluo estampillée “Police”, ils partent par deux dans des voitures sérigraphiées. « Huit véhicules circulent la nuit, précise le brigadier Frédéric Albin. Ils effectuent des missions de police-secours classique la nuit. » L’Obs’ suit l’équipage composé du brigadier Frédéric Albin et de l’officier Ludovic Barjou. « Il y a les interventions police-secours classique qui ont trait à la nuit, précise le brigadier quant à ses missions nocturnes. La nuit, le vendredi soir, mais aussi le samedi soir, les gens sortent, certains s’alcoolisent un peu trop et à la fin, les excès vont avec la consommation d’alcool, on va intervenir dans ce cadre-là. C’est la même chose qu’en France, sauf qu’on est vraiment nombreux et réactifs. La sécurité est bonne. Les gens aiment ça, c’est pour ça qu’ils viennent à Monaco d’ailleurs. »

Sécurisation

Depuis les attentats qui ont frappé la France, et même si Monaco n’est pas menacé, leur équipement s’est alourdi. Dans le coffre de leur véhicule, une arme automatique lourde et des gilets porte-plaques balistique additionnels capables de les protéger de tirs de gros calibres ont été ajoutés. Ce soir, ils n’en ont pas besoin, le gilet pare-balle classique suffit. Le binôme commence la nuit pas une OPS, une opération de sécurisation. Après avoir effectué une première ronde en voiture dans la principauté, ils se dirigent en haut du Jardin exotique, à l’un des points d’entrée de la principauté. Ils viennent renforcer un contrôle de police déjà en place. « Chaque weekend, nous contrôlons toutes les entrées de la principauté, précise Frédéric Albin. L’idée est d’être visibles. » La force de la police monégasque est en effet son nombre. Alors particulièrement la nuit, en début de soirée, le premier message à passer aux personnes qui pénètrent sur le territoire monégasque : la police est présente.

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Inspections à la lampe torche

Plusieurs voitures sont contrôlées. Parfois, les policiers se contentent de jeter un œil au conducteur et aux passagers, mais ils arrêtent plusieurs voitures, « au hasard » précise-t-on. Les papiers du véhicule, le permis de conduire du conducteur mais aussi les pièces d’identité de tous les passagers sont étudiées. « Nous transmettons les identités au PC sécurité qui les compare à nos fichiers, explique Frédéric Albin. Nous les comparons aussi au fichier Interpol avec qui travaille Monaco. Ainsi, si des personnes sont signalées en principauté ou si un mandat d’arrêt international a été émis, nous pouvons intervenir. » La démarche prend quelques instants avant la réponse du poste de la sûreté publique. Ce soir, tout le monde est en règle. Le brigadier Albin et l’officier Barjou remontent dans leur voiture. Ils effectuent plusieurs rondes dans la cité, plus ou moins au hasard. L’ambassade de France, rue de Tenao et la synagogue de Monaco, avenue de la Costa, font partie des passages obligés de la nuit, car cibles potentielles. L’un des policiers descend de l’auto et avec sa lampe-torche éclaire l’intérieur des bâtiments pour s’assurer qu’aucun individu suspect ne se trouve à l’intérieur. La ronde en voiture reprend.

Surveillance mixte

23h. Plusieurs équipages se retrouvent autour du rond-point du Portier. Il s’agit d’un point sensible de la principauté, en particulier à cette heure-ci, à la sortie des restaurants, au moment des déplacements vers les établissements de nuit. Une brigade de surveillance mixte est déployée. Composée de fonctionnaires de la police urbaine en tenue, ils sont rejoints par un binôme d’OPJ, les officiers de police judiciaire. « Nous, policiers de la police urbaine, pouvons contrôler les gens mais nous n’avons pas le droit de fouiller les véhicules, précise le brigadier Albin. Lors de la BSM, si une voiture nous paraît suspecte, l’OPJ, lui, a des pouvoirs étendus et peut fouiller la voiture. » L’intérêt d’une telle opération est qu’elle est particulièrement visible par le nombre de fonctionnaires de police. Ici, le but principal n’est pas de verbaliser, mais de marquer les esprits.

Fous du volant

« Avec une dizaine de personnels, c’est un signal fort à envoyer », insiste le lieutenant Frédéric Hoor. D’autant plus qu’à la nuit tombée, certains en profitent pour essayer les bolides surpuissants loués. Le lieutenant repère rapidement une Porsche orangée au moteur ronflant qui fait en quelques minutes plusieurs allers retours devant les policiers sous le tunnel “du Grand Prix”. Le véhicule a déjà été signalé, notamment par des employés du Yacht Club, inquiets à l’idée de sortir du parking de l’établissement à cause de cette voiture roulant beaucoup trop vite. Ce soir-là, son conducteur maintient une allure normale… probablement en raison de la présence policière. Il finit par disparaître de la zone, comprenant que les policiers n’ont pas l’intention de se déplacer. L’un d’eux contrôle la vitesse à l’aide de jumelles et arrête les véhicules en excès de vitesse, tandis que ses collègues font stopper des voitures au hasard. Ou… si l’engin attire leur attention comme ce scooter qui pétarade sous le tunnel. Son pilote explique avoir eu un accident quelques jours plus tôt. Le phare arrière est absent, il n’y a plus de compte-tours sur le guidon en piteux état. Les policiers sont indulgents cette fois. « Nous faisons beaucoup de prévention, de pédagogie, précise le lieutenant Frédéric Hoor. Ici, nous lui avons rappelé qu’il était indispensable de réparer son scooter, parce qu’en l’état, nous avions la possibilité d’immobiliser son deux-roues. Nous avons bonne mémoire : s’il revient en principauté avec le scooter dans le même état, nous n’aurons pas la même indulgence. »

« Maillage très serré »

La radio du responsable grésille. Un équipage s’est rendu au Maya Jah, le restaurant de l’avenue princesse Grace, où des troubles avec une personne alcoolisée, ont lieu à la fermeture du restaurant, un autre duo policier est en surveillance en gare de Monaco. Un individu suspect pourrait correspondre à la description du conducteur du fourgon blanc. « Mon rôle est d’être en alerte, précise Frédéric Hoor. Et de redispatcher les équipages en fonction des événements de la nuit. On s’adapte en permanence. Ce jeu est la clé de la réussite. Surtout la nuit, où il faut être en tension tout le temps. » Le lieutenant explique que si certains fonctionnent au café, lui, c’est la tension nerveuse qui maintient sa vigilance toute la nuit. Son service terminé, il rentre chez lui en vélo, afin d’évacuer la pression et de se faire un auto-débriefing. En attendant, les missions nocturnes se poursuivent. Et pour lui, l’efficacité de la sûreté publique tient surtout à son « maillage très serré ». « Si une personne dépasse un point de contrôle en commettant une infraction, elle est immédiatement signalée et c’est le point de contrôle suivant qui l’interpelle. »

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Synergie

Après le coucher du soleil, si les agents de la section de nuit sont les plus visibles et les plus nombreux, ils ne sont pas les seuls à arpenter la Principauté. Jusqu’à 22h, la police maritime est aussi présente, les motards jusqu’à minuit et, jusqu’à 3h le GPSI, le groupe de protection, de surveillance et d’intervention, l’équivalent du RAID français. En tout, une trentaine de fonctionnaires de police quadrillent le terrain. « Nous travaillons collectivement pour qu’il y ait une synergie de nos actions, assure le lieutenant Frédéric Hoor qui a organisé en début de nuit un briefing avec un équipage du GPSI et un autre de motards. Nous communiquons beaucoup afin que nos actions ne viennent pas contrarier celle des autres sections. »

740 caméras

Ainsi, chaque policier de la principauté est en communication permanente avec le PC sécurité. Cette tour de contrôle de la sûreté publique est le centre névralgique de son action. C’est ici que sont visibles les retours des 740 caméras de vidéo-surveillance. Les appels à police-secours sont aussi réceptionnés ici, et des missions sont confiées ensuite aux agents de terrain par ceux du PC sécurité. Pour synchroniser l’ensemble des sections, ce soir-là, le lieutenant Hoor insiste sur la nécessité de contacter le PC sécurité chaque fois que les équipages changent de secteur, afin qu’ils ne viennent pas en butte avec d’autres groupes du GPSI par exemple qui seraient aussi présents sur la zone. Un travail collectif qui assure l’efficacité de la police monégasque et garantit son taux de criminalité extrêmement faible.

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Magasins « hyper sensibles »

Retour au véhicule sérigraphié pour Frédéric Albin et Ludovic Barjou. Direction le Larvotto. Cette zone blanche en termes de vidéo-protection est très sensible la nuit. Les policiers y effectuent des rondes à pied afin de vérifier que les restaurateurs et commerçants aient bien fermés leurs établissements. « Il arrive que les gens soient tellement en confiance à Monaco qu’ils en oublient de fermer une porte ou une porte-fenêtre », précise Ludovic Barjou. Un travail d’ultra proximité inenvisageable en France et qui assure la renommée en termes de sécurité de Monaco. L’une après l’autre, les policiers vérifient les entrées des établissements. Idem, vers 2h du matin, avenue d’Italie. « Les magasins sont hyper sensibles, insiste Frédéric Albin. Une fois que les cambrioleurs sont entrés, on ne voit plus rien et ils peuvent voler en quelques instants. » Avec leur lampe-torche, les policiers éclairent l’intérieur des commerces à la recherche d’un mouvement suspect. Les impasses font aussi l’objet de leur attention.

La nuit de jour

Après un bref passage à la salle de garde, le duo repart. La fin de la nuit approche et les établissements de nuit commencent à déverser leur clientèle dans les rues de la principauté. « Nous nous plaçons sur la Darse Sud pour être visibles », assure encore une fois Frédéric Albin. L’idée est de pouvoir intervenir au moindre dérapage, comme lorsque ce groupe de quatre jeunes hommes élève le ton et commence à en venir aux mains. Immédiatement les policiers bondissent de leurs postes et s’interposent. Les querelleurs se séparent illico. Les fonctionnaires, eux, restent jusqu’à ce que les établissements et la Darse Sud soient complètement vidés de leurs occupants alcoolisés. Entre 5h et 5h30, ils retrouvent tous la salle de garde, transmettent les informations de la nuit, et le visage un peu tiré, ils regagnent tous leur domicile pour, à leur tour, bénéficier d’une nuit de repos… à la lueur du jour.

_Sophie Noachovitch

 

RÉGIME SPÉCIAL/

Etres nocturnes

A partir du moment où ils intègrent la section de nuit, ils deviennent des êtres nocturnes. L’un des policiers exerce depuis 18 ans ce métier particulier. Mais la plupart d’entre eux n’y reste qu’une paire ou deux d’années avant de redevenir diurnes. « Le monde de la nuit est un monde à part », commente le lieutenant Frédéric Hoor, responsable de ce service. « On n’est pas fait physiologiquement pour vivre la nuit, alors il faut être hyper vigilant », ajoute-t-il. Surtout que le service de nuit est plus long qu’un service de jour. Il s’étale de 20h à 5h30 « voire plus longtemps », précisent le brigadier Frédéric Albin et l’officier Ludovic Barjou. Car si une interpellation est en cours à 5h, il n’est pas question de tout arrêter dès que 5h30 sonne au clocher. La garde peut ainsi se prolonger une heure voire deux, le temps que le dossier soit pris en charge par un officier de police judiciaire. Alors pour gérer ces 9h30 de service continu, les policiers de la nuit bénéficient d’un régime spécial avec trois à quatre repos par semaine. _S.N.

 

 

écrit par Sophie Noachovitch