Jean-Louis-Grinda

« Les difficultés financières persistent »

CULTURE / Restrictions budgétaires, sponsoring privé, ou destruction du Sporting d’hiver… Jean-Louis Grinda, directeur de l’Opéra de Monte-Carlo et élu indépendant du conseil national, se livre à L’Obs’.

En 2012, les restrictions budgétaires avaient agacé les institutions culturelles : c’est pareil pour 2013-2014 ?
Les institutions culturelles sont dirigées par des gens responsables et sérieux, conscients qu’ils gèrent de l’argent public dans l’intérêt de la collectivité. C’est la brutalité de la procédure, donc la forme, qui nous avait choqués, certainement pas le fond. Si on nous avait consultés pour nous demander comment arriver en 2 ans aux mêmes objectifs, nous aurions mis toute notre énergie à trouver des solutions valables pour tous. Aujourd’hui, même si les difficultés financières persistent, nous sommes revenus à un véritable dialogue et je ne peux que m’en réjouir tout en répétant qu’il aurait mieux valu commencer par là…

Et pour l’Opéra de Monte-Carlo que vous dirigez ?
Un opéra, c’est à la fois une Formule 1, si l’on se réfère à la masse de composants de très haut niveau nécessaires à l’exécution d’une représentation. Et un paquebot, si on pense aux décisions qui doivent impérativement être prises 3 ou 4 années à l’avance et qui impliquent plusieurs centaines d’acteurs artistiques, techniques et administratifs. Ceci pour bien comprendre que l’on ne peut en arrêter le cours simplement en appuyant sur un bouton ! Fort de ce qui précède, la baisse importante des subventions publiques, -39,33 %, a été en grande partie compensée par l’apport du Crédit Foncier de Monaco (CFM). Au final, sur la période 2009-2013, nos subventions, avec l’apport du CFM, ont augmenté de 2,03 %. Ce qui fait une hausse moyenne théorique de +0,4 % par an. Mais si on tient compte de l’indice du coût de la vie, tout cela correspond en fait à une baisse d’environ 3 % annuels.

Les institutions culturelles sont confrontées à d’autres difficultés ?
Je dirais plutôt que nous sommes soumis à des contraintes inhérentes à notre principauté. Et notamment, en ce qui concerne le Printemps des Arts, à un problème de disponibilité de salle. L’opéra a la jouissance de la salle Garnier, l’une des plus belles du monde. Mais aussi l’une des plus petites en termes d’accueil du public… Nous ne pouvons donc pas satisfaire toutes les demandes. Il arrive aussi que nous ayons des périodes de spectacles qui se chevauchent, au détriment de certains spectateurs qui voudraient tout voir.
D’autres difficultés ?
Le Nouveau musée national de Monaco (NMNM) souffre aussi, au niveau de la Villa Paloma, d’un problème d’accessibilité qui devrait toutefois être corrigé si on prend en considération les nouveaux projets immobiliers voisins permettant la création d’un quota de places de parking réservées. D’autre part, je souhaite attirer l’attention sur la nécessité quasi absolue d’envisager dès maintenant une restauration de la Villa Sauber, qui en a bien besoin.

D’autres structures ont des problèmes ?
J’aimerais souligner l’excellent travail effectué par les archives audiovisuelles monégasque dont la programmation est chaque saison d’un très grand intérêt et dont l’indispensable travail de fond mérite d’être soutenu. Après 10 ans de réflexion, il serait peut-être opportun de passer enfin à une phase concrète pour les reloger convenablement. Un rapprochement physique avec le Musée National serait pertinent et apprécié.

Le gouvernement s’est engagé à compenser la perte financière en cas de défection d’un sponsor privé : c’était indispensable ?
Dès lors que nous parlons de sponsors qui sont intervenus à la demande du gouvernement pour compenser en partie son propre désengagement, cette mesure me semble être absolument indispensable à la survie de nos entreprises culturelles. J’attire néanmoins l’attention sur le fait que les sponsors « invités » n’ont jamais couverts l’intégralité du retrait de l’Etat. La somme résiduelle diffère selon chaque structure, mais elle est significative.

L’introduction du sponsoring a mis en danger l’indépendance des programmations ?
Il faudrait interroger mes collègues mais il me semble que si un sponsor avait manifesté une volonté d’ingérence dans les programmations, cela ne serait pas passé inaperçu… On peut dire que les entreprises du secteur bancaire qui ont participé à ce programme de sauvetage l’ont fait avec compétence, courtoisie et parfois même avec passion dans la découverte de certaines formes d’art. Dans l’absolu, ce bilan me semble donc être positif. Mais il ne règle cependant pas le problème du retour à la normale pour chacun d’entre nous.

Horizon Monaco proposait qu’un plan triennal « art et culture » soit lancé, avec des prévisions sur 3 ans du budget culture : c’est une bonne idée ?
Je pense beaucoup de bien de cette mesure d’autant que je la porte avec mes collègues du monde culturel depuis au moins 3 ans… J’ai même personnellement déposé un projet complet sur la table du conseiller de gouvernement pour l’Intérieur il y a environ 18 mois ! Je suis donc ravi qu’Horizon Monaco (HM) ait jugé bon de reprendre ce projet à son compte !

En quoi ce plan triennal est important ?
Cela permet d’envisager l’avenir de nos entreprises culturelles avec une sérénité partagée par les pouvoirs publics. Parce qu’ils auraient un contrôle beaucoup plus facile sur le développement et le respect de nos budgets. Pour moi, 3 ans c’est un minimum. Et si on veut être parfaitement juste et équilibré, il serait opportun de lier cette période au contrat du directeur de l’institution selon la formule : un homme, un programme, un budget.

Votre avis sur le projet de loi sur la protection du patrimoine architectural ?
Michèle Dittlot a porté ce texte avec intelligence, courage et pugnacité. Je tiens ici à lui rendre hommage. Malheureusement, le gouvernement ne semble pas très pressé de faire voter cette loi pourtant indispensable. Il a même contribué à la rendre de moins en moins contraignante. En ce sens, pour moi, ce texte ne va pas assez loin. Mais je sais que si la bataille n’est pas perdue, elle sera encore longue.

Pourquoi vous opposer à la destruction du Sporting d’hiver ?
Mon opposition s’est faite au nom de notre histoire et du devoir que nous avons envers les générations futures. Si nous renonçons à une partie de notre ADN, que va-t-il rester de nous ? Encore une fois, il ne s’agit pas d’une vaine nostalgie et je crois que tout le monde, les partisans comme les adversaires, comprend l’émotion légitime ressentie par les Monégasques et les résidents. Il est des moments où il faut savoir prendre ses responsabilités. Et c’est ma légitimité d’élu qui m’a conduit à monter aussi clairement au créneau.

Le combat est forcément perdu ?
Le prince a clairement arbitré et mon rôle d’élu n’est certainement pas d’aller contre cette décision qu’il a longuement et mûrement réfléchie, entendant jusqu’au bout tous les avis. Il nous faut désormais regarder devant. Le temps n’est plus à la déploration mais à la créativité !

Dans votre groupe politique, Bernard Pasquier et Jean-François Robillon partagent votre point de vue sur la destruction du Sporting d’hiver ?
Bernard Pasquier partage mon point de vue. Jean-François Robillon et sa majorité avaient approuvé le projet global de la SBM lors de la précédente législature. Il n’a pas changé d’avis aujourd’hui. N’oubliez pas que Pasquier et moi sommes des élus indépendants. Les positions des uns et des autres étant connues à l’avance, cela ne constitue donc pas un problème politique entre nous trois.
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.