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« Le renseignement est la mère de toutes les protections »

POLICE/Son nom de code ? Sûreté publique 2020. C’est le projet de réforme  qu’a présenté le directeur Richard Marangoni, un an après sa prise de fonction. Pour L’Obs’, le Monégasque dévoile les principaux axes de ces mesures destinées à renforcer la sécurité en principauté en cette période trouble.

Vous êtes arrivé il y a un peu plus d’un an. Comment avez-vous vécu cette période ?

Ma nomination par le prince a été une grande joie et un grand honneur. Je n’étais pas programmé pour ce poste. J’ai commencé comme simple agent de police… Dans mes rêves les plus fous, je n’espérais pas accéder un jour à une telle fonction.

Vous êtes le premier Monégasque à  prendre la tête de la direction de la Sûreté publique. C’est un poste qui était traditionnellement dévolu aux Français…

Compte tenu des accords franco-monégasques, le directeur de la Sûreté publique devait être impérativement français. C’est seulement depuis la renégociation de la convention bilatérale — qui date de 2005 —, que tous les postes de hauts fonctionnaires sont ouverts aux Monégasques, à condition de remplir certaines conditions. J’en ai bénéficié, au même titre que Patrice Cellario, nommé conseiller-ministre pour l’Intérieur. C’est la première fois qu’il y a un binôme monégasque. C’est un beau challenge.

Vous aviez déjà assuré l’intérim d’André Muhlberger ?

Le départ d’André Muhlberger n’était pas programmé… On m’a effectivement demandé d’assurer l’intérim pendant une dizaine de mois. Cette première expérience a certainement donné satisfaction aux autorités qui ont décidé de me nommer trois ans après à la direction.

Manchester vient d’être victime d’un nouvel attentat islamiste. Comment appréhendez-vous cette multiplication des attaques terroristes ?

Avec ce déchaînement des attentats en Europe, la situation internationale est en train de se retendre. Nous sommes très vigilants. Pour l’heure, je le répète, parce que c’est la stricte vérité : il n’y a pas de menace particulière sur la Principauté. Mais le risque zéro n’existe pas. Ce serait irresponsable de dire l’inverse.

Quels éléments permettent de  dire qu’il n’y a pas de menace sur la Principauté ?

On se base sur l’échange régulier de renseignements avec les polices étrangères. Notamment avec les autorités françaises, car nous sommes frontaliers. Mais nous échangeons avec tous les pays concernés par la menace terroriste. Ce fut par exemple le cas avec l’Allemagne au moment de l’attaque du bus de l’équipe du Borussia Dortmund, juste avant le quart de finale de Champion’s League. Aujourd’hui, le renseignement est la mère de toutes les protections. Si Monaco n’est pas dans le viseur, nous avons néanmoins renforcé les mesures de sécurité, visibles ou invisibles. Lors des grands événements, comme le Grand Prix, le filtrage et les contrôles ont été renforcés à l’entrée des tribunes. Des policiers en civil patrouillent sur le terrain. C’est indispensable.

La prévention et la lutte contre le terrorisme est l’un des paramètres qui vous a amené à penser la police de demain. Quelle réforme envisagez-vous dans votre rapport Sûreté publique 2020, que vous avez transmis au gouvernement?

Ce projet Sûreté publique, expliqué sur 454 pages, a pris un an de travail. En septembre, cela fera 33 ans que je serai dans cette belle institution qu’est la Sûreté publique. Je l’ai vu évoluer tout comme la société. En 1977, le rapport Peyrefitte disait déjà : « La violence est en l’homme. Sauf à se complaire dans l’utopie ou à verser dans le totalitarisme, on ne peut former l’espoir de sa suppression. Un monde sans conflits, sans contestations, sans “marginaux” n’est que chimère. » Cette formule résonne particulièrement aujourd’hui. La violence de notre société est tous les jours plus grande et il faut en tenir compte. Il fallait donc réfléchir à ce que sera la police de demain en principauté. La sécurité est un axe fort de la visibilité, de l’image et de l’attractivité de Monaco. Or la dernière grande réforme de la Sûreté publique date de 2002. Est-ce qu’en 15 ans, le monde a changé ? Oui. Est-ce qu’en 15 ans, Monaco a changé ? Oui. Est-ce qu’en 15 ans, la Sûreté publique a changé ? Certes mais pas suffisamment pour faire face aux nouveaux défis.

Que faut-il changer?

Il ne faut pas réformer pour réformer ou tout changer, car les fondamentaux sont bons (sourire). Les taux de délinquance sont historiquement bas en principauté. La délinquance générale a baissé de 13,73% et celle de voie publique (vols de voitures, portables, portefeuilles, cambriolages, etc.) a diminué de 35,74% ! Aujourd’hui, on recense un fait tous les deux jours. Dans aucun pays au monde, il y a un jour où aucun délit n’est commis ! Ce qui n’empêche pas qu’on est confronté à une délinquance de plus en plus ingénieuse, prégnante et violente.

Récemment, des jeunes de la Zaïne ont ainsi braqué Cartier, place du casino. En général, les auteurs de ce genre de délits sont plus capés et appartiennent à des bandes organisées…

Exactement. Jusqu’à présent, on était sur des schémas style Pink Panthers, avec des bandes organisées. Ce braquage opéré par une équipe qui n’est pas professionnelle a été un révélateur pour nous. Il montre que ces délinquants n’ont plus peur et sont prêts à prendre tous les risques. En se disant : « On tente un gros coup. Si on rate, tant pis. Mais si on gagne, on va gagner et peut-être plus qu’ailleurs… » La Principauté attise aujourd’hui les convoitises. Il faut en tenir compte et adapter notre dispositif.

Comment ?

Ce rapport se décline en deux axes. Il y a une phase d’optimisation, avec des mesures que l’on peut prendre rapidement car elles ne nécessitent pas d’effectifs ou de matériels supplémentaires. Sur cette phase, il n’y a pas de connexion budgétaire. L’idée est qu’en principauté, nous développons avant tout une politique de prévention. C’est le B.A.-Ba. Nous agissons avant que l’infraction soit commise et que le trouble à l’ordre social ait lieu.  La présence sur la voie publique est donc essentielle. La sécurité commence par la visibilité. Il faut voir un maximum de policiers dans la rue. Mais ce n’est pas suffisant. Ces policiers doivent avoir une attitude proactive et manifester l’autorité d’Etat. Le contrôle d’identité est une arme forte. On en pratique des dizaines de milliers par an. L’agent de police contrôle des personnes qui peuvent lui paraître suspectes et en même temps, cela dissuade le délinquant.

La prévention, c’est aussi la vidéosurveillance ?

On a commencé  la vidéoprotection en 1982 à une époque où c’était très mal vu dans le monde entier. Le prince Rainier III a été visionnaire en installant les premières caméras. C’est la mère de toutes les sécurités. Aujourd’hui, il y a peu de capitales ou grandes villes qui n’ont pas de caméras. A Monaco, nous en avons 742  et nous continuons à en installer. On mène également des études pour développer la vidéoprotection intelligente. Dans la vidéoprotection classique, la caméra observe. Dans la vidéoprotection intelligente, la caméra recherche, en fonction de paramètres programmés. Une caméra programmée pour repérer un groupement de 10 personnes sur la voie publique donne l’alerte. Demain, on pourra intégrer des profils, des signalements…

Il y a un autre domaine où Monaco a été novateur : les fiches d’hôtel. Depuis l’assemblée générale d’Interpol, organisée en principauté en 2014, nous avons implanté dans tous les hôtels le système “I check it”. Lorsque vous présentez votre passeport dans un hôtel, votre identité remonte à nos fichiers et directement à Interpol. Nous avons été un  service de police pilote dans le monde entier et plusieurs pays nous demandent notre expertise pour installer ce système. Grâce à ce procédé, nous interceptons parfois des gens qui font l’objet d’une recherche Interpol.

La France, comme d’autres pays, a abandonné ce dispositif de fiches d’hôtel depuis de nombreuses années. Pensez-vous que, compte tenu du terrorisme,  ils vont le remettre en place  ?

Cela me semble compliqué. C’est difficile de revenir en arrière. Surtout quand on touche à une notion de liberté individuelle. Un tel dispositif est toujours attentatoire aux libertés.

Suite au braquage récent de Cartier,  allez-vous également renforcer la coopération avec les établissements à risque comme les bijouteries ?

Il faut en effet améliorer le dispositif. Cartier n’était pas relié à notre centrale d’alarme mais au siège à Paris directement. Si nous n’avions pas été prévenus par une tierce personne, à l’heure qu’il est, les braqueurs seraient en train de revendre tranquillement le butin… Nous pensons donc imposer une charte de sécurité obligatoire à tous les établissements sensibles, avec un certain nombre de recommandations. 150 établissements (banques, bijouteries, hôtels de luxe, etc.) sont aujourd’hui reliés à notre centrale d’alarme mais certains ne l’étaient pas car ce n’était pas contraignant. L’idée est de mettre en œuvre une charte obligatoire à tous les établissements qu’on qualifiera de sensibles en principauté. Une grande réunion est programmée fin juin. Nous souhaitons améliorer la sécurité des hôtels, mais aussi des bars et restaurants, surtout de la Darse sud et du Larvotto.

Comment?

En renforçant les mesures de sécurité internes, en formant et professionnalisant les personnels de sécurité de ces établissements. Que ce soit sur les comportements de clients qui ont trop bu ou qui sont sous l’emprise de stupéfiants. Il faut développer la collaboration et la confiance entre ces établissements et la police.

Quel est le calendrier prévu pour Sûreté publique 2020 ?

Sous l’égide de Patrice Cellario, cette phase d’optimisation a déjà commencé. Parmi les axes forts, le service de renseignement (Siger) est ainsi en passe d’être réorganisé, eu égard à la situation internationale et au mode de fonctionnement des services de renseignements étrangers. Il faut parler le même langage. La loi sur la sécurité qui a été votée en 2016 donne des niveaux d’habilitation : le confidentiel secret, le secret et le très secret. Il existe un cadre officiel pour échanger ce type d’information. Dans la phase de maximisation, les effectifs de la Siger vont quasiment être doublés.

Quelles sont les autres pistes pour intensifier la coopération internationale ?

Nous avons créé un service de coopération internationale à la police judiciaire, réformé la police scientifique, essentielle dans la recherche de la preuve. A terme, on a l’ambition de créer un véritable laboratoire de police scientifique pour gérer en interne certaines analyses et créer des fichiers ADN. On a développé la formation en matière d’antiterrorisme, d’intervention avec le Raid, etc.

Il est également urgent de lutter plus efficacement contre la cybercriminalité ?

Auparavant, cette délinquance était très marginale. Elle est aujourd’hui en pleine recrudescence. L’affaire du CHPG a été exemplaire… Là aussi, il faut s’adapter. C’est pourquoi nous sommes en train de créer un groupe spécialisé.

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Le siège de la direction de la Sûreté publique datant du début des années 80, Richard Marangoni espère une modernisation prochaine. La place manque… Dans le cadre du rapport Sûreté publique 2020, le directeur aimerait pouvoir centraliser chaque division sur un étage. Ce qui nécessiterait une surélévation de 3 étages. A la demande du conseil national, une alternative est étudiée par le gouvernement, à savoir la construction d’un nouveau siège avenue Pasteur. Mais on se dirigerait davantage vers la construction d’étages supplémentaires rue Suffren-Reymond._M.R.

Après l’optimisation, il y a la maximisation ? Le deuxième étage de la fusée…

Exactement. Une fois que nous aurons amélioré notre productivité en interne, nous passerons à la phase 2, en développant les moyens humains et matériels. Nous espérons entre 25 et 30 personnels supplémentaires, hors réserve civile. Il s’agira d’agents pour asseoir la présence sur la voie publique, de policiers maritimes pour renforcer la sécurité des ports et de l’héliport, et des officiers pour la PJ et la police administrative. Aujourd’hui, la police administrative est saturée.

Vous aviez d’ailleurs évoqué une réorganisation du service de résidents suite aux révélations sur l’affaire de corruption de policiers par des Belges ?

Un audit est en cours. Il est mené par l’inspection générale de l’administration en relation avec notre IGSP. Les conclusions seront certainement rendues à la rentrée. L’objectif est aussi d’améliorer le service que l’on peut rendre à l’usager. Aujourd’hui, pour un rendez-vous pour une première carte de séjour, il faut attendre un mois et demi ! Le service est surchargé de travail.

De quels matériels supplémentaires avez-vous besoin et quel est le budget qui devrait être alloué ?

Véhicules, armement, gilets pare-balle, logiciels,  etc… Il y a un éventail large des moyens. Ce sera chiffré  par le gouvernement en fonction de ce qu’il nous accorde.

Avez-vous besoin que la législation évolue, notamment en matière de légitime défense ?

Demain, il peut y avoir une réflexion sur la légitime défense. Le droit actuel, c’est que la riposte doit être proportionnée à l’attaque. Vous ne pouvez tirer que si votre vie est menacée. Le souci aujourd’hui, dans tous les pays du monde, c’est aussi la protection des hommes. Les policiers deviennent des cibles. On essaie d’atteindre le symbole.

Vous avez observé une multiplication des outrages à agent ?

Effectivement. La population locale nous respecte car on est une véritable police de sécurité. En revanche, on constate que la population noctambule est beaucoup plus violente envers les policiers. Il y a beaucoup plus d’outrages aujourd’hui que dans le passé…

La lutte contre la radicalisation est-elle une priorité ? L’homme qui a poignardé le gardien du Panorama était-il radicalisé ?

Il n’y a pas de radicalisés à Monaco mais nous nous montrons vigilants sur des personnes radicalisées qui pourraient passer par Monaco. Le suspect était un déséquilibré, pas un radicalisé. Signe, encore une fois, que la société devient de plus en plus violente. On l’a intercepté une dizaine de minutes après à la gare alors qu’il avait quitté la scène de crime. Nous avons d’ailleurs en projet de mettre en place un poste de police à la gare.

A Cap d’Ail, un homme a été interpellé avec des armes… Etes-vous particulièrement attentif au risque de radicalisation à Beausoleil ?  

A Cap d’Ail, on était davantage dans une affaire de commerce d’armes… Beausoleil est suivi, puisqu’une salle de prière a été fermée par la préfecture.

_Propos recueillis par Milena Radoman

écrit par Milena