Bebe-jumeaux

Le genre à l’origine de la violence

CONTEXTE/La soumission est au cœur des violences domestiques. L’homme, auteur à 80 % des coups, cherche le plus souvent à asseoir sa domination sur sa compagne. Un comportement qui nait dès l’enfance, à ce moment où la personnalité se forge. L’éducation reçue joue alors un rôle primordial.

« Que mes deux filles se déguisent en Spiderman, ça ne pose de problème à personne. Par contre, quand mon petit garçon de 2 ans et demi, fan de La Reine des neiges, porte son costume de princesse, je sens les regards outrés. » Vibeke Brask-Thomsen est présidente de l’association Gender Hopes à Monaco. Elle œuvre depuis 2011 contre les violences faites aux femmes. « Mais je me suis aperçue qu’avant de lutter contre les violences, il faut s’attaquer aux inégalités de base », souligne la présidente, frappée par l’ancrage du genre dans les mentalités. « Un garçon doit être fort, il ne doit pas pleurer ; une fille est sensible, doit être gentille avec les garçons. » Autant de positions que les parents transmettent, sans parfois vraiment s’en rendre compte, à leurs enfants.

La pression de la société

Chez certains garçons, cela se retrouve à l’âge adulte, et génère un sentiment de fragilité qu’ils expriment par un besoin de soumettre leur conjointe. C’est alors que nait la violence. « Quand ça ne se passe pas bien dans un couple, on dit très souvent à une femme, “essaye de chouchouter ton mari, occupe-toi de lui, fais-lui du charme, etc.”. Des femmes même modernes et cultivées restent dans ce schéma-là », explique le Dr Marie-France Hirigoyen (lire notre interview par ailleurs). A cause de cet impératif décidé par notre société, et même si les choses évoluent — lentement — beaucoup de femmes finissent par tolérer la violence. L’homme peut ainsi se sentir menacé par une conjointe au fort caractère, à la carrière très réussie, mais aussi par son comportement. « Parfois, il y a une co-responsabilité importante dans l’origine de la violence, commente Christine Lorenzini, médiatrice familiale à Monaco. La femme qui insulte son mari, critique sa famille, etc. peut générer un sentiment d’infériorité chez l’homme et générer la violence chez lui. Il va la frapper non pas pour lui faire mal mais pour la soumettre. » Il aspire ainsi à retrouver « sa place d’homme », ou en tout cas, celle qu’il estime être la sienne, puisque depuis toujours on lui a expliqué qu’il devait être le plus fort.

Les garçons aussi peuvent pleurer

Afin de déconstruire ces idées ancrées dans nos sociétés, l’association Gender Hopes se transforme en l’association She Can He can (1) (Elle peut, Il peut). Elle est présentée officiellement devant le conseil national, le 11 octobre, à l’occasion de la Journée de la fille. Un changement de statut qui permet aux bénévoles de s’attaquer aux déséquilibres séparant encore les hommes et les femmes. « L’idée n’est pas de travailler contre les garçons mais avec eux. Les éduquer, leur dire qu’eux aussi ont le droit de pleurer ou de pratiquer la danse, et aux filles, qu’elles ont le droit d’aimer les voitures et autres choses habituellement réservées aux garçons, détaille Vibeke Brask-Thomsen. Nous souhaitons proposer des ateliers dans les écoles afin de parler de tout cela. » L’association cherche également à mettre en avant des livres pour enfants où une femme ou une femelle, si les personnages sont des animaux, est l’héroïne. « Dans un quart des libres, il n’y a pas de caractère femelle, précise la présidente de She Can He Can. En créant un Book Club, notre objectif est de proposer des livres plus inclusifs où les filles et les garçons peuvent s’identifier pour faire des choix pour eux-mêmes et pas en fonction de leur sexe. »

(1) www.shecanhecan.org.

 

Le film Mon Roi de Maïwenn, sorti en 2015, relate la relation d’une femme et son conjoint pervers-narcissique.

Le film Mon Roi de Maïwenn, sorti en 2015, relate la relation d’une femme et son conjoint pervers-narcissique.

Pervers-narcissique, grand manipulateur

PSYCHOLOGIE/La violence domestique peut être le fait d’un homme pervers-narcissique. Cette double pathologie psychiatrique, difficile à détecter, peut être particulièrement grave pour la femme qui en est victime.

Les violences conjugales se limitent bien souvent à de la violence psychologique. Mais elles peuvent être bien plus graves que des coups, sur l’impact qu’elles ont sur la victime. Invisibles, elles déconstruisent la confiance et l’identité de la personne qui en est la cible. Le pervers-narcissique est probablement le plus difficile à repérer parmi les conjoints violents et aussi, le plus dangereux. Il cumule en effet deux pathologies psychiatriques. « C’est d’abord un narcissique. “Moi, moi, je ne pense qu’à moi et l’autre ne m’intéresse que s’il vient m’apporter quelque chose”, relate le Dr Marie-France Hirigoyen, spécialiste des violences conjugales. Mais c’est un narcissique qui utilise des procédés pervers. Une utilisation systématique des procédés de violence psychologique. »

Contrôle à outrance

Tout y passe : son comportement vis à vis de sa conjointe, qu’il dénigre constamment, qu’il contrôle à outrance (surveillant son téléphone, ses réseaux sociaux, etc.). Il s’attaque même à qui elle est, à sa culture, sa famille. « Une femme qui est née dans une famille n’y peut rien, l’homme n’a pas à l’attaquer là-dessus, il s’agit d’un comportement pervers », insiste la psychiatre. Même chose pour l’isolement, l’homme empêche sa compagne de voir ses proches, il contrôle tout dans sa vie, même ses finances. Il cherche à la soumettre constamment, et la fait culpabiliser. « Le chantage au suicide est une violence terrible, souligne Marie-France Hirigoyen. “Si tu n’acceptes pas ce que je t’impose, tu auras ma mort sur la conscience”, et si possible, l’homme dit qu’il se tuera devant les enfants. C’est un procédé pervers. » Et pour la femme qui en est la cible, c’est une vraie torture.

Violences destructrices

« Tous ces procédés sont utilisés à leur avantage et de manière systématique par les pervers narcissiques. Ils veulent dominer et utiliser la femme pour accroître leur pouvoir, décrit la spécialiste. La difficulté par rapport à d’autres formes de violences, c’est que ce sont souvent des personnes intelligentes, cultivées, et plus on est intelligent, mieux on se cache. » La communication de l’auteur est subtile avec des messages ambigus. « La femme en face se dit que c’est elle qui a un problème, qui est folle. Elle se remet en question, et ces procédés l’amènent à se mettre en difficulté, à se piéger elle-même, insiste-t-elle. C’est la femme qui va être embarquée au commissariat lorsque les policiers sont amenés à intervenir, parce que lorsqu’ils arrivent, elle crie et fait une scène, alors que le violent, c’est l’homme. » La psychiatre estime que les personnes victimes de telles violences doivent vraiment se faire aider car elles peuvent être destructrices.

Afin de bien comprendre ces mécanismes, une campagne de 2012 de la Fédération Wallonie-Bruxelles illustre parfaitement la somme de ces réflexions qui détruisent à petit feu la victime. Une vidéo montre un couple, Fred et Marie (1) dans leur quotidien, et comment l’homme, sous des apparences de très bon copain vu de l’extérieur, mène une vie de cauchemar à son épouse.

(1) Sur Youtube, la vidéo se trouve sous le titre Fred et Marie. Pour un couple sur huit, ceci n’est pas une fiction publiée en 2012 par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

écrit par Sophie Noachovitch