« Le berlusconisme est sur le chemin de la fin »

SOCIETE / Dans Sacrés Italiens ! (1), le journaliste Alberto Toscano (2) passe en revue les clichés sur la mafia, les personnalités politiques, la culture et le tempérament italien.

Pourquoi ce livre sur les Italiens ?
Je n’ai pas l’ambition d’expliquer l’Italie aux Français. Mais en France, comme à l’étranger, il y a beaucoup de lieux communs sur l’Italie. Des jugements parfois simplistes et un peu légers sur la réalité, souvent bien compliquée, de la vie du pays. Je souhaitais donc mettre au clair certains points de l’histoire italienne qui sont fondamentaux et peu ou pas connus à l’étranger.

Comment expliquer la fascination des Italiens pour Berlusconi ?
Il y a plusieurs raisons. D’abord, Berlusconi tenait des promesses mirobolantes. Il prononçait des discours très agréables aux oreilles des Italiens. Comme sa promesse, en 1994, de créer un million de nouveaux emplois. Il y aussi ses gros moyens financiers et sa force médiatique. Il faut rappeler qu’il possède trois chaines de télévision sur sept. Il jouissait donc d’une forte présence et d’une véritable popularité télévisuelle.

D’autres raisons ?
Ses rivaux de gauche n’ont pas été à la hauteur. Quand ils ont été au gouvernement, ils n’ont pas su mettre en œuvre des réformes efficaces, comme faire approuver une loi sur le conflit d’intérêts par exemple. Ils ne se mobilisaient que sur l’aversion de Berlusconi. Et puis, d’une certaine manière, Berlusconi a aussi fait rêver les Italiens. Bien plus que de les faire réfléchir…

C’est-à-dire ?
« Rêves » et « miracles » étaient ses mots-clés. C’était un vendeur de slogans du type « Meno male che c’è Silvio ? » qu’il a utilisé pour sa campagne électorale en 2008. Ce qui signifie : « Heureusement que Silvio est avec nous. »

En fait, c’est un leader populiste ?
Il y avait en effet cette idée du sauveur, de l’homme providence et une sacralisation du chef, comme dans tous les populismes. Berlusconi a parlé au ventre de l’opinion publique et a provoqué des réactions primaires. Il a quelque part brutalisé et « extrêmisé » la vie politique, en la polarisant entre ce qui était, selon lui, les bons et les méchants.

Il est donc soit adulé soit détesté ?
Oui. Il y a d’un côté les fidèles qui l’adorent, un peu comme un prophète. De l’autre, il y a ses ennemis, tombés dans le piège consistant à le critiquer de façon presque obsessionnelle. Politiquement, il s’est présenté comme une alternative entre le libéralisme et ce qu’il a appelé « l’oppression de la gauche encore communiste. »

Berlusconi est politiquement mort aujourd’hui ?
Les échecs et les promesses non tenues par Berlusconi mettent le berlusconisme sur le chemin de la fin. Mais il est encore là. Son argent, ses télévisions et son parti sont là. La fascination pour ce personnage est encore vivante pour une partie du pays. On ne peut donc pas dire encore que Berlusconi soit politiquement décédé. Toutefois, après deux graves crises économiques, les Italiens n’ont en général plus envie de vivre une situation polarisée. Ils préfèrent une perspective de collaboration nationale, voire d’unité nationale pour sortir le pays de la crise.

L’affaire « bunga bunga » (3) a eu quel impact ?
Cette affaire a surtout éloigné ses soutiens qui étaient proches de l’Eglise catholique. Le berlusconisme est devenu forcément inconciliable avec l’Eglise… Il s’est donc retrouvé plus isolé.

Comment expliquer le succès de Beppe Grillo, le chef du mouvement cinq étoiles (M5S) ?
Beppe Grillo avait déjà un succès considérable en tant qu’humoriste et comédien. Il a lancé ce mouvement politique 5 étoiles sur la base de mots d’ordre totalement populistes, du genre : « Ils sont tous pourris » ou « les partis sont tous à jeter. » Beppe Grillo ne fait aucune distinction entre les tendances politiques. Sur la base de ce slogan « tous pourris », qui n’a aucune perspective concrète, il fait une distinction presque théologique entre les bons et les méchants. Entre le bien et le mal. C’est du populisme à l’état pur.

Sa popularité est intacte ?
Elle a aujourd’hui un peu baissé. C’est la limite de tous les populismes… Une fois qu’ils arrivent à obtenir un succès, ils sont mis à l’épreuve de la réalité et s’y mesurent difficilement… Grillo a obtenu un groupe parlementaire considérable. Une cinquantaine de sénateurs sur un total de 315. Mais il a commencé à exclure tous ceux qui n’approuvaient pas ses propos, de façon presque totalitaire. Une dizaine ont déjà été exclus de son mouvement.

Quel est son positionnement politique ?
II a pris des positions considérées comme xénophobes concernant l’immigration par exemple. Sur d’autres sujets Grillo prend des positions considérées d’extrême gauche. Il a aussi une relation personnelle, presque amicale, avec Marine Le Pen, même s’ils ne se sont jamais rencontrés. Bref, c’est un populisme qui change de visage, selon les opportunités.

Comment est perçu le nouveau chef du gouvernement italien, Matteo Renzi ?
C’est un peu le Tony Blair italien. Il a seulement 39 ans, mais suscite beaucoup d’espoir. Il fait des discours qui sortent des vieux clivages droite/gauche et des clivages générationnels, culturels ou idéologiques. Il se présente comme LE renouveau. Tony Blair disait : « Il n’existe pas de réforme de droite ou de gauche. Il existe des réformes qui ont du succès et d’autres qui échouent. » C’est un peu aussi la philosophie de Renzi. Ce pragmatisme provoque beaucoup de perplexité dans certains milieux politiques traditionnels. Mais pour le moment il plait à l’opinion publique.

Pourquoi, pour vous, lutter contre la mafia en Italie, la bataille juridique ne suffit pas ?
Parce que les Italiens doivent aussi mener une bataille culturelle. Une manifestation d’étudiants qui dit non à la mafia a plus d’impact qu’emprisonner un chef mafieux. Sans sous-estimer l’importance de l’action policière, il faut avant tout tuer une culture mafieuse qui donne tous les pouvoirs « aux hommes d’honneur » et qui considère la vie des autres comme moins importante que celle des animaux.

Vous dites que la mafia calabraise, la ‘Ndrangheta, est aujourd’hui plus virulente que Cosa Nostra en Sicile ?
La mafia sicilienne a été responsable de crimes éclatants. Notamment Carlo Alberto Dalla Chiesa (1920-1982) assassiné en 1982 à Palerme. Ou encore le juge italien engagé dans la lutte antimafia Giovanni Falcone (1939-1992) tué à Capaci en 1992. Après ces crimes, Cosa Nostra est entré dans le collimateur de l’Etat, alors que l’Etat a composé avec cette même mafia pendant une dizaine d’années… Mais avec ces crimes, une ligne a été dépassée. Il n’y avait donc plus de compromis possible. L’Etat a donc mis le paquet et gagné des points contre la mafia sicilienne. Alors que la ‘Ndrangheta a une politique différente.

C’est-à-dire ?
La ‘Ndrangheta n’a pas défié ouvertement l’Etat. Tant qu’elle a pu, elle a essayé de tenir à l’écart l’Etat des grandes opérations mafieuses. La ‘Ndrangheta est donc aujourd’hui plus dangereuse que la mafia sicilienne et sans doute l’endroit le plus dangereux en Italie du point de vue du crime mafieux. La ‘Ndrangheta cultive aussi le secret avec beaucoup plus d’efficacité que la mafia sicilienne.

Dans votre livre, vous dressez un bilan chiffré hallucinant de l’affaire « mains propres » (4) ?
Cette affaire a donné lieu dans les années 1990 à 25 400 mises en examen, plus de 4 500 arrestations, 3 200 demandes de procès, 1 250 condamnations définitives et 910 acquittements. De l’étranger, on ne mesure pas véritablement l’importance de cette affaire. Mais elle a été un véritable séisme en Italie.

Vous évoquez aussi la psychologie et le caractère des Italiens ?
Absolument. Les Italiens fonctionnent globalement en famille, en clan, en tribu. J’évoque aussi « l’art de la débrouille » et « la culture du piston » qui dominent en Italie. Dans ce pays, il y a toujours eu peu de place pour la méritocratie ou l’égalité des chances. C’est un peu le système D qui domine. Car l’Italien n’a pas confiance en l’Etat et a donc très peu d’attente à son égard. Dès sa naissance, un Italien sait qu’il devra se débrouiller. C’est un peu la méritocratie du pragmatisme, de la jungle. J’exagère un peu, mais c’est l’idée.
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo

(1) Sacrés Italiens ! d’Alberto Toscano (Armand Colin), 224 pages, 19,90 euros.
(2) Alberto Toscano est correspondant à Paris pour différents médias écrits et audiovisuels depuis 1986 et aussi président de l’association de la presse étrangère et président du club de la presse européenne.
(3) Les parties fines organisées par Berlusconi pendant l’hiver 2010 dans sa résidence milanaise d’Arcore étaient appelées « bunga-bunga. » En juin 2013, Berlusconi a été condamné pour prostitution de mineures et abus de pouvoir à 7 ans de prison et à l’interdiction à vie d’exercer une fonction publique. Il a fait appel. En janvier 2014, le bureau du procureur de Milan a ouvert une enquête sur une supposée tentative d’influencer les enquêtes sur les soirées « bunga bunga. »
(4) « Mani pulite » désigne en italien une série d’enquêtes judiciaires réalisées au début des années 1990 qui a dévoilé un système de corruption et de financement illicite des partis politiques.