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« L’amour est inscrit
au cœur de la philosophie »

L’amour dure-t-il 3 ans ? Les sites de rencontre marchandisent-ils l’amour ? Joseph Cohen, professeur de philosophie au University college de Dublin et Raphael Zagury-Orly, chercheur affilié en philosophie à l’université de Heidelberg et professeur invité à l’université de Rome (Sapienza) répondent à L’Obs’.

 

Vous êtes les membres fondateurs des Rencontres Philosophiques de Monaco, avec Charlotte Casiraghi et Robert Maggiori. Est-ce possible de rendre accessible la philosophie au grand public sans la dénaturer ? Sans la vider de son essence ?  

Joseph Cohen : Revenons à l’histoire de la philosophie, et rappelons qu’elle se pratiquait, d’abord et avant tout, sur la place publique. Dans les dialogues de Platon, on discute à l’Agora, au centre de la Cité. Quiconque (enfin, il faudrait ici déjà nuancer, car ne pouvaient se rassembler dans l’Agora que les citoyens de la Cité, ce qui n’est pas exactement quiconque…) pouvait venir, intervenir, provoquer et dialoguer. La philosophie porte donc en elle ce devoir, depuis toujours, de s’adresser au public, d’« être » publique. En même temps, la philosophie s’est au fil du temps complexifiée. Son langage est devenu beaucoup plus scientifique et spécialisé. Notre effort, cependant – et c’est la vocation des Rencontres Philosophiques de Monaco, ce que nous tâchons de réaliser avec Charlotte Casiraghi, Robert Maggiori, Laura Hugo et Valentine Maillot, Raphael Zagury-Orly et moi-même – est de remettre une certaine complexité à l’ordre du jour, et donc de rendre à la place publique sa complexité en osant poser en son cœur même un questionnement ouvert et exigeant.

 

Denis Kambouchner disait qu’« il ne faut pas trop attendre de la philosophie ». Qu’en pensez-vous ? 

Raphael Zagury-Orly : Il est important de savoir ne pas trop attendre de la philosophie, des philosophes, et certainement se méfier des « discours » promettant le salut, la rédemption, clamant trop facilement la résolution de toutes nos questions. Mais, en même temps, il ne faut pas « désespérer de la philosophie » dirait aussi Maurice Blanchot… Et ce justement parce que la philosophie se permet de toujours questionner les trop faciles « logiques » de salut, de bonheur, de récits de rédemption, qu’ils soient politiques, religieux, historiques. Fondamentalement, je crois qu’il ne faille pas choisir entre la philosophie, sa complexité, son sens critique et les diktats de la communication. Il faut toujours travailler ces deux motifs ensemble et simultanément. Exiger donc à la fois une parole questionnante, tout en la rendant compréhensible par le plus grand nombre. Nous faisons l’effort de la communication, car nous il nous faut prendre le risque de l’espace public, de la clarté, du dialogue. Vous savez, pour faire le passage de la philosophie à la communication, il nous faut à chaque fois une véritable préparation et une mise en scène du dialogue entre les discours philosophiques de nos intervenants et le public.

 

Justement, est-ce que l’on entend suffisamment les philosophes dans le débat public ? 

Raphael Zagury-Orly : Comme l’a dit Joseph Cohen, c’est que la philosophie est dans son essence inscrite dans l’espace public et donc soumise à une loi de clarté, de communicabilité, de mise en lumière. Le problème c’est cependant que l’espace public quant à lui s’ordonne depuis une loi de simplification, de rapidité, et par conséquent, s’emploie toujours, d’une certaine façon, à réduire la parole, la signification, le contexte. La parole devient slogan. Or, pour entendre la philosophie, il faut un certain temps, une patience, une écoute toute particulière dont on doit dire qu’elle participe d’une autre façon de se rapporter au présent. C’est dire une certaine distance. Il ne s’agit pas de condamner le devenir commercial, réducteur et accéléré de l’espace public. Ce que nous cherchons à faire dans ces Rencontres Philosophiques de Monaco, c’est d’essayer, justement, de penser et d’exprimer les nuances de la parole philosophique au cœur de l’espace public.

Joseph Cohen : L’accélération de la société, la « parole devenue slogan », comme le disait à l’instant Raphael Zagury-Orly, la réduction de la signification et de la complexité, tout ceci est effectivement dommageable pour le questionnement et le discours philosophiques. La parole est si rapidement réduite qu’on n’en arrive à une quasi impossibilité de s’entendre, et encore moins d’écouter une parole philosophante. Mais, là aussi il ne s’agit pas de condamner cet espace public. Il faut tenter d’inventer, réinventer de nouvelles et inédites modalités pour affecter cet espace public, le perturber, le déstabiliser, le transporter ailleurs en le prenant toujours à contre-pied. C’est toute la vocation des Rencontres Philosophiques de Monaco. C’est un outil de provocation, dans le sens étymologique du mot – faire porter une autre parole… une parole où le temps de la réflexion est pris et exprimé.

Raphael Zagury-Orly : Nous ne cessons de poursuivre cette réflexion, avec Charlotte Casiraghi et Robert Maggiori, avec Laura Hugo et Valentine Maillot, en cherchant à inventer différents formats autorisant la parole philosophique dans son hétérogénéité constante…

 

18 philosophes vont parler d’amour lors de ces Rencontres philosophiques. Pourquoi avoir choisi ce thème ? 

Raphael Zagury-Orly : Tout d’abord, je crois que l’on a voulu inaugurer les Rencontres Philosophiques de Monaco par l’une des questions qui nous habite et nous travaille tous – une question à la fois grave et légère, singulière et universelle. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’elle est fondatrice en philosophie.

Joseph Cohen : L’amour est, en effet, inscrit au cœur de la philosophie.  En ce sens, tout philosophe s’est nécessairement rapporté, d’une manière ou d’une autre et chaque fois singulièrement, à l’amour. Cela signifie que l’idée d’amour s’est vue redéfinie, redéployée, réarticulée en fonction de l’évolution des mœurs, et notamment aujourd’hui de la question du genre. C’est donc une question à la fois immémoriale et toujours en mutation – ce qui marque son actualité.

Raphael Zagury-Orly : Quand on a l’immémorial et l’actuel s’ouvre immédiatement ce qu’on nomme en philosophie, “l’herméneutique“, c’est-à-dire l’« art de comprendre » notre histoire et notre tradition, nos textes et écrits, en fonction de nos questions actuelles.

 

La recherche de l’amour sur Internet est devenue une pratique très fréquente. Que pensent les philosophes de cette quête de partenaires basée sur des critères établis d’avance et des qualités « objectives »… 

Raphael Zagury-Orly : Certains s’étonnent que la rencontre amoureuse subisse aujourd’hui cette objectivation et qu’elle soit ainsi tributaire d’une systématique accélération de la sélection et du « choix » de son partenaire éventuel. Or, cette accélération s’inscrit aussi dans une certaine conception du temps que nous avons toujours eue et qui ne fait que se renforcer à notre époque moderne. Mais pensez-vous vraiment qu’il y a 3000 ans, 2000 ans, 1000 ans ou 500 ans, l’on rencontrait vraiment l’autre en tant que tel et non pas aussi l’autre à travers toute une panoplie de critères dits « objectifs » – la religion, le contexte ethnique, les choix des familles, la provenance économico-sociale, etc…. ? Pensez-vous que c’est uniquement depuis « internet » que l’altérité de l’autre se voit réduite, neutralisée, oubliée ?

Joseph Cohen : En effet, « internet », c’est au fond une très vieille histoire. Quand les philosophes grecs pensait le déploiement de la « technique », n’était-ce pas déjà une certaine « mise en réseau », et par extension, une accélération de cette mise en réseau, pour arriver à une prétendue connaissance d’un « objet » à partir de qualités dites « objectives » ? Or ce qui est palpable ici, c’est bien évidemment que cette pensée très ancienne de la technique préfigure le même procédé, la même logique, le même discours qui sont ceux de nos sites de rencontre aujourd’hui : une certaine réduction de la personne en tant que telle à des critères dits extérieurs. Mais cela, encore une fois, n’a rien de nouveau…

 

On a tout de même le sentiment, qu’Internet « marchandise » la rencontre. Que l’on passe très aisément d’un être à l’autre. Comme on choisit un produit dans un catalogue…

Joseph Cohen : Et c’est là toute la complexité de la « remplaçabilité » et/ou de l’« irremplaçabilité » d’un être, de l’autre. Nous sommes d’abord et avant tout, l’un pour l’autre, irremplaçables. Lorsque j’aime l’autre, je l’aime dans son unique irremplaçabilité. Je l’aime parce que l’autre ne ressemble à personne d’autre et ainsi nous vivons entre nous, et à l’exclusion de tous les autres, cette irremplaçabilité. Et nous sommes ainsi seuls au monde, seuls à partager notre histoire, nous sommes seuls à partager le secret incommunicable de notre rencontre. Mais précisément, cette histoire incommunicable, secrète, irremplaçable entre deux êtres irremplaçables, il faut aussi pouvoir la questionner, la démystifier, la « déconstruire », comme on dit en philosophie… Et commencer à la questionner, c’est partir de sa « remplaçabilité »…

Raphael Zagury-Orly : En effet, n’y aurait-il pas quelque chose de « libérateur » dans la remplaçabilité ? L’on peut imaginer, très facilement d’ailleurs, des personnes cloîtrés et enfermés dans une « irremplaçabilité » sans issue. Or il y aurait peut-être quelque chose de « libérateur » dans la remplaçabilité, c’est dire dans la possibilité de remplacer plus d’une fois l’autre irremplaçable par un autre irremplaçable. Comme si remplacer, c’était aussi donner sa chance à une autre rencontre, rendre possible la rencontre d’un autre irremplaçable. Et cela peut survenir à tout instant, à tout moment de sa vie, car rien, surtout en amour, ne peut être décidé une fois pour toute…

Joseph Cohen : Oui… à quoi il faut ajouter dans tout ce jeu entre irremplaçabilité et remplaçabilité de l’autre, l’incessant mouvement par lequel le soi, le « je », est tout aussi à la fois irremplaçable et éminemment remplaçable. C’est dire, la possibilité de toujours se remplacer soi-même à soi-même, s’inventer autrement soi-même face à l’autre, se donner à soi-même la chance d’une autre vie. Un certain enchaînement de soi à soi se remplace toujours déjà dans la rencontre amoureuse… ce qui n’est jamais sans rapport à l’autre : s’inventer un autre soi-même pour l’autre. C’est peut-être là l’événement de l’amour pour l’autre : pouvoir dire et montrer à l’autre que « je » suis aussi autrement que moi-même tout en étant moi-même…

 

Que répondent les philosophes aux neurobiologistes qui estiment que « l’amour ne dure que 3 ans » ? 

Raphael Zagury-Orly : Quand j’entends un scientifique affirmer qu’il existe des études prouvant que l’amour ne dure que 3 ans, j’ai envie de lui répondre : « Tu n’en sais rien. Et il faut aussi savoir ne pas savoir, ne pas tout savoir, ne pas toujours chercher à tout savoir quant à l’amour. » C’est cela aussi la philosophie pour moi : penser sans toujours déjà savoir. C’est dire donc, qu’à l’inverse, si quelqu’un affirme le contraire de notre scientifique, à savoir que l’amour dure toute une vie, je me sentirais obligé de lui opposer la nécessité d’une certaine « remplaçabilité ». Car il faut démystifier à la fois ce savoir neurologique, biologique, scientifique de l’amour tout en se réservant toutes les questions à l’égard de cette mystique de l’irremplaçabilité, et donc du confort dans cette fiction romantique de l’éternité en amour.

Joseph Cohen : Il y a un moment où l’amour n’est ni mesurable, ni quantifiable, ni comptabilisable. Je chéris toujours cette idée que l’amour peut éclore en un instant, un regard, un toucher qui peut sembler éphémère mais qui aussi peut renverser toute une vie. L’amour peut arriver là, à n’importe quel instant et être l’histoire de toute une vie même s’il ne se réalise pas en une histoire vécue plus longuement que ce bref instant où on l’aperçoit. Comme il peut durer toute une vie, se transformer en un « vécu » quotidien de toute une vie. Mais l’on ne saura jamais décider pour l’un ou pour l’autre. L’amour est profondément imprévisible et toujours événement à chaque instant…

écrit par Milena