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Lambert Wilson
Artiste polymorphe

PORTRAIT/De l’Abbé Pierre à Yves Montand, en passant par Cousteau. Lambert Wilson a incarné les figures mythiques du XXème siècle. Rencontre avec cet artiste touche-à-tout, qui a enregistré son premier album, Musicals, à Monaco.

Sa voix envoûtante ne laisse personne indifférent. Que ce soit au micro du Monaco Press Club, en décembre, ou sur la scène de l’opéra Garnier, où il incarnait Yves Montand, Lambert Wilson joue avec son charisme naturel. L’acteur aux rôles mythiques de l’Abbé Pierre ou du frère Christian de Chergé dans Des Hommes et des Dieux est aussi à l’aise sur un plateau de cinéma que sur un tour de chant. Sa passion pour la musique lui a été transmise par son père Georges Wilson, saxophoniste avant de devenir metteur en scène, acteur et emblématique directeur du théâtre national de Chaillot. « Pendant des années, mon père réunissait régulièrement à la maison des musiciens et des acteurs et on achetait des partitions de big bang américain. On jouait tous les lundis, c’était très joyeux. Moi je faisais surtout la tambouille… Mon frère, lui, est devenu saxophoniste de jazz. »

Premier concert classique salle Garnier

Parti à Londres à 17 ans dans une école de théâtre, où on lui enseigna le chant, ce polyglotte découvre les comédies musicales telles Chorus line ou Chicago. A 20 ans, cette voix de baryton prend des cours particuliers. Son premier concert classique est organisé à la salle Garnier, à Monaco. « Ce concert, le premier avec un chef d’orchestre, m’avait terrifié… » se remémore-t-il. En principauté, il enregistrera en 1988 son premier disque, Musicals, pour la maison EMI. « Ce qui m’attire dans la musique, c’est qu’on part ensemble sur une partition dès la première mesure. Curieusement, ça unit davantage un groupe que le cinéma ou le théâtre, qui sont plus individualistes… » C’est d’ailleurs sur la scène de la Scala de Milan qu’il dit avoir vécu l’un des plus beaux moments de sa vie.

« Pas d’état d’âmes »

Un jour chanteur, un autre acteur. Lambert Wilson refuse toute schizophrénie. « C’est le même métier. J’aime effacer ces frontières entre l’activité lyrique et le jeu d’acteur. Même si ce n’est pas très français… Je n’ai aucun état d’âme. » Pas étonnant que le presque sexagénaire au look éternel de jeune homme ait décidé de chanter Montand, qui a rempli les salles de concert comme de cinéma, et de l’incarner dans un spectacle plus intimiste, avec six musiciens. « Depuis longtemps, ça me trottait dans la tête. On partage la même tessiture, le goût des mots, de la poésie. Sa veuve Carole Amiel m’a donné sa bénédiction puis, la maison Sony m’a proposé de faire le disque », raconte le chanteur. Pas question pour autant de tomber dans la caricature du crooner à l’accent chantant. « Je ne suis pas imitateur et je n’ai pas été écrasé par le mythe Montand », souligne celui qui a surtout voulu mettre en scène dans son spectacle « la silhouette longiligne et souple, vêtue de noir, de Montand, son vibrato particulier, ses rencontres avec les plus grands poètes et compositeurs de son temps, son engagement politique, comme ses femmes, de Simone Signoret à Marilyn Monroe ».

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MYTHE/Pas étonnant que le presque sexagénaire au look éternel de jeune homme ait décidé de chanter Montand, qui a rempli les salles de concert comme de cinéma. © Photo Vincent Peters

Cousteau

« Coïncidence totale », l’an passé, Lambert Wilson a également accepté de se fondre dans la peau du commandant Cousteau, une autre figure majeure de l’après-guerre. « Ils incarnent quelque chose qui me touche, une forme de romantisme. Mon père m’avait beaucoup parlé du désir de reconstruction complètement fou qui a suivi la seconde guerre mondiale. Je suis né en 1958, mes parents se sont aimés à ce moment là. En plus de la force et la beauté des textes, cette période m’attire, sans basculer pour autant dans la nostalgie », explicite l’interprète de L’Odyssée, de Jérôme Salle. Pour jouer l’homme au bonnet rouge, à la morphologie plus malingre, Lambert Wilson a été soumis à un régime draconien — il a perdu 10 kg —, a subi des heures de maquillage pour simuler la vieillesse en se levant parfois à 4h du matin… « L’Odyssée a changé mon rapport au vieillissement. C’est une expérience passionnante d’être vieux, avec 25 ans d’avance », se fige l’acteur, tout en se rappelant sa transformation passée en SDF à la demande d’un vidéaste. « C’est un exercice que j’ai adoré. Chacun devrait le faire comme un acte citoyen. Quand on se glisse dans la peau d’un SDF, on devient transparent », raconte ainsi l’acteur, conscient d’avoir « eu la chance » de vivre mille vies.

Odyssée psychologique

Le tournage de L’Odyssée, qui se plonge dans le rapport conflictuel entre Jean-Yves Cousteau et son fils aîné, a forcément eu une résonnance particulière pour Lambert Wilson, qui entretenait une relation complexe avec son père. « Mon père adorait quand je chantais alors qu’il était très critique sur mon métier d’acteur. Pour lui, je faisais ça par passion et pas pour empiéter sur son territoire. Il aimait uniquement quand lui me mettait en scène et qu’il était le boss… » confie-t-il sobrement. « Montand, Cousteau et mon père étaient trois égocentriques brillantissimes et écrasants. Des grandes gueules qui se sont construites vraiment dans l’adversité des guerres. Ils étaient dotés d’un moteur d’ambition phénoménale motivée, soit par l’extrême pauvreté, soit en réaction à la maladie. Enfant, Cousteau, était extrêmement malingre et fragile, il a acquis une détermination à survivre. » A bord de la Calypso, l’acteur n’a pas échappé à l’introspection. « Ces informations sur ma famille m’on servi à développer beaucoup de compassion et d’amour pour le personnage de Cousteau. J’aurais pu rester sur le point de vue du fils, mais j’avais fait tout un travail sur ma relation au père », ajoute l’acteur, qui a perdu ses parents en 2010. Une admiration pour le réalisateur du Monde du Silence qui tient aussi à l’engagement écolo de Lambert Wilson. Membre de Greenpeace, celui qui vient de signer un chèque en faveur de Yannick Jadot, candidat Europe Ecologie Les Verts, a cosigné un spot pour l’Unesco sur la protection des océans. « Si l’Antarctique est protégé aujourd’hui, c’est grâce à Cousteau. » L’homme prône l’action contre le réchauffement climatique. « On paye aujourd’hui les Trente glorieuses, cette génération d’après-guerre qui ne se souciait pas des conséquences de la pollution à long terme, commente-t-il, critique. J’ai passé mon enfance à Bandol, on descendait au village en DS à fond la caisse avec mon père qui fumait trois paquets de Gitanes… C’était un autre monde. » Une autre vie.

 

MULTI-CASQUETTE/

Chroniques australesson premier docu

Début février, Lambert Wilson présentera au Festival des Créations télévisuelles de Luchon Chroniques australes, carnets de tournage. Un documentaire qu’il a coréalisé avec Christophe Cheysson durant L’Odyssée. « Cousteau filmait tout le temps, je me suis alors mis à l’imiter sur le tournage. Cela donne le point de vue d’un acteur, qui raconte le travail de ses copains. C’est différent d’un making-of qui est généralement fait par des gens extérieurs au film. » Si Chroniques australes
est son premier docu, ce ne sera sans doute pas le dernier. « Il faut toujours avoir une caméra qui traîne. On capte des scènes singulières. Les acteurs sont impressionnants avant ou après une prise, ils sont un peu hagards… Je renouvellerai l’expérience », raconte l’acteur français, qui espère bien que son œuvre soit diffusée sur une chaîne hertzienne.

écrit par Milena