Marie-France-Hirigoyen

« La violence se met en place dès le début d’une relation »

PSYCHOLOGIE/Les violences conjugales relèvent de processus psychologiques parfois très complexes. Ils intègrent peu à peu le couple de manière insidieuse jusqu’à l’explosion de la violence physique. Le Dr Marie-France Hirigoyen, spécialiste du harcèlement moral et des violences domestiques donne son éclairage.

Qu’est-ce que la violence dans le couple ? Comment la distingue-t-on d’une dispute classique ?

Souvent, il y a une confusion entre les violences et le conflit de couple. La différence entre l’un et l’autre ne réside pas forcément dans les coups ou les cris ou ce qui paraît de l’extérieur. La différence est dans l’asymétrie. L’un domine et prend le pouvoir sur l’autre et l’autre n’a pas le pouvoir de se défendre. Par exemple, si monsieur s’énerve parce que son repas n’est pas prêt, madame répond “tu n’as qu’à le faire toi même”, ici, il n’y a pas de violence, c’est un conflit de couple.

A quel moment apparaît la violence ?

La violence dans le couple se met en place dès le début d’une relation. Il y a des éléments sous-jacents : le contrôle et la domination. La violence apparaît au moment de la grossesse dans 40 % des cas. Mais la plupart du temps, la violence se met en place sans qu’on en ait pris conscience. C’est là toute la difficulté. Et tout le monde n’est pas d’accord sur la définition de la violence. Le seuil de tolérance ou l’étiquetage de violence est variable, en fonction de la société, de l’époque, du droit, et il y a des actes qui peuvent paraître violents qui ne le sont pas vus de l’extérieur. Il y a aussi des actes violents qui peuvent se dissimuler sous une apparence de bienveillance. “Si je te dis ça, c’est parce que je t’aime”, “mais tu sais bien, je ne suis pas jaloux mais c’est parce que je m’inquiète pour toi”. Tout ça est difficile à repérer.

Surtout que la définition de la violence peut varier d’une personne à l’autre ?

Face à la violence, les observateurs ne sont pas impartiaux. Il y a des actes qui sont clairement réprimés. Globalement, personne ne doute que la violence physique n’est pas acceptable. On fait encore aujourd’hui une distinction entre une violence réactive et une violence impulsive. Au fond, si on se défend par la violence d’une violence, ça pourra paraître moins grave. Il faut avoir en tête que les limites ont varié selon les époques. Par exemple, le viol conjugal, c’est-à-dire le viol entre personnes qui ont des relations sexuelles. A chaque débat, cela amène des discussions. Des hommes disent “je ne sais pas de quoi elle se plaint, on est en couple”, les femmes souvent acceptent des relations sexuelles quand il y a de la violence en disant “ça va le calmer et il va me laisser en paix”. Quand une femme va se plaindre en justice d’un viol conjugal, fréquemment, sa plainte n’est pas reçue. Et puis, il y a la problématique du ressenti. Quand c’est de la violence physique, c’est plus facile, mais pas toujours. Beaucoup de femmes ne reconnaissent que c’est de la violence physique que s’il y a de l’intentionnalité. Si elles tombent en reculant parce qu’elles ont peur, elles estiment qu’elles ont été maladroites en reculant.

Pourquoi les hommes vont-ils avoir ce comportement ?

Cela a à voir avec le fonctionnement des hommes. Je me suis beaucoup interrogée sur les raisons d’une recrudescence, ces dernières années, de la violence. A partir du moment où les femmes acquièrent une autonomie et ont une égalité financière, sexuelle, etc., les hommes les plus fragiles se trouvent déstabilisés et attaqués dans leur virilité. Un certain nombre réagissent par un comportement de plus grand de contrôle et de domination. Dès qu’un homme est un peu fragilisé, il va en rajouter dans le registre de la masculinité et met plus de contrôle sur une femme et encore plus si elle est plus diplômée que lui, si elle gagne plus d’argent que lui, à ce moment-là, il va y avoir encore plus de contrôle et de domination.

Vous avez indiqué que dans 40 % des cas, les violences commencent au moment de la grossesse. Pourquoi ?

La femme est préoccupée par autre chose que l’homme. Il n’est plus au centre de la relation et il se sent dépossédé. Beaucoup de relations qui auraient pu ne pas basculer dans la violence le font à ce moment-là. L’homme perd sa toute puissance avec l’arrivée de l’enfant.

Comment une femme peut se rendre compte, que la relation est déséquilibrée ? Il y a des gens qui disent : finalement si elle se laisse faire, c’est qu’elle accepte ?

Absolument. Je vous donne un exemple. Une de mes patientes est très diplômée. Elle a la même profession que son mari, mais elle vient d’une autre culture et son mari dénigre ses origines. Il veut tout ce qu’elle a de bien, c’est une jolie femme, intelligente, cultivée, etc., mais dès qu’elle exprime un désaccord avec lui, il se met dans des rages extrêmement violentes. A partir du moment où ils ont voulu faire un enfant, il a commencé à dire que l’enfant devait parler sa langue à lui, qu’il devait voir plus souvent sa famille à lui. J’apprends à cette femme à ne pas avoir peur et à s’opposer à lui, tout en sachant que ça peut mener à une rupture. Car jusqu’à présent, chaque fois qu’il lui a imposé des choses, elle s’est soumise et ça, c’est culturel. Même si elle est très diplômée, elle garde en elle le sentiment que les femmes doivent être patientes, tolérantes, gentilles, etc.

Il y a donc une part de responsabilité liée à notre culture, à la pression sociétale, qui veut qu’une femme doit être gentille, docile ?

Quand ça ne se passe pas bien dans un couple, on dit très souvent à une femme, “essaye de chouchouter ton mari, occupe-toi de lui, fais-lui du charme, fais-lui des choses sexy, des petits plats”. Des femmes même modernes et cultivées restent dans ce schéma-là. C’est souvent renforcé par la famille. Je crois qu’il faut que les femmes prennent confiance en elles, pour qu’elles osent dire que ça ne leur convient pas. Souvent, je pose une question à une personne se trouvant dans une situation abusive : “Est-ce que ça vous convient ? Est-ce que vous pensez que c’est bien ?” La personne finit par répondre que ce n’est pas normal que son mari surveille tout ce qu’elle fait, qu’il vérifie ses recherches internet et qu’il lui interdise de voir ses copines…

Comment s’exprime en particulier la violence psychologique ?

La violence psychologique se résume dans le contrôle et la domination. Mais ça peut être très subtil. Être un peu jaloux n’est pas en soi pathologique. C’est même sain, ça veut dire qu’on s’intéresse à l’autre, on est blessé si l’autre vous trompe ou pourrait le faire. Mais quand il s’agit d’interdire certains vêtements pour ne pas attirer l’attention, on peut se demander à quel moment cela devient pathologique ?

Justement, à quel moment ce comportement devient-il pathologique ?

Je n’ai pas de réponse à la place des autres femmes, mais il faut faire attention de ne pas juger, de ne pas rajouter une violence à une autre violence en imposant notre point de vue à des femmes. Mais on peut les interroger sur ce qu’elles trouvent normal ou non pour les aider à se rendre compte.

Comment une situation dérive vers la violence physique ?

Il faut faire une distinction entre deux types de violence : la violence cyclique, où c’est un homme qui a une tension interne, qui n’est pas bien et qui, chez lui, se défoule sur la famille. Son interprétation à lui c’est “si je ne vais pas bien, c’est que ma femme, en tant que mère toute puissante, devrait me retirer mon malaise intérieur. Si elle ne le fait pas, c’est alors de sa faute”. Sa tension qu’il explique par trop de travail ou autre, monte ; la femme a peur, se désiste et ne réagit pas. Il y a un clash qui va jusqu’à la violence physique. Ensuite, il y a une prise de conscience de cette violence, des excuses, une phase “idyllique” de pseudo lune de miel, un rapprochement, parfois sur l’oreiller ou l’homme offre des cadeaux. Cela forme un cycle. Le problème est que ça crée une dépendance. Monsieur se rend compte que quand il est tendu, énervé, ça lui fait du bien d’exploser et les choses se passent bien parce que, finalement, la femme lui pardonne. Madame, pour arriver à à cette phase idyllique, accepte cette violence. Dans ce type de violence, le cycle se rapproche et s’intensifie et devient de plus en plus grave. Il s’agit d’hommes impulsifs, immatures qui attendent trop d’une femme.

Et qu’en est-il du second type de violence physique ?

Certains hommes sont d’une violence psychologique beaucoup plus constante. Il n’y a pas ces cycles. L’homme considère que c’est normal de dominer sa femme, et si elle n’est pas docile, il la remet au pas. Quand un homme frappe sa femme, son but n’est pas de lui mettre un œil au beurre noir, mais qu’elle se soumette. Il faut faire attention car si les femmes commencent à ne pas se laisser faire, très souvent, il y a une augmentation de cette violence. On sait que beaucoup d’homicides ont lieu au moment où la femme décide de partir, parce que ça le rend fou qu’elle essaye de se soustraire à sa toute puissance. C’est un vrai danger et il faut que les gouvernements mettent en place des préventions.

L’action des associations, de la police est très importante à ce moment-là ?

Pour que les différents intervenants, les associations, les policiers et les magistrats puissent agir, il faut qu’ils comprennent les mécanismes de la violence. C’est pour ça que j’ai beaucoup œuvré pour que soit reconnue en France la violence psychologique, parce que tous les mécanismes de violence sont liés, que ce soit la violence verbale, la violence économique, la violence sexuelle. Si toutes ces violences sont liées, c’est important qu’on comprenne les mécanismes pour pouvoir arrêter le processus le plus tôt possible avant qu’on en arrive à des choses absolument dramatiques. En mettant en avant la violence psychologique, c’est apprendre aux femmes à repérer quand une situation est une situation abusive et donc leur permettre de se faire aider pour en sortir parce que le processus d’emprise fait que plus on laisse s’installer ce type de violence plus on est piégé et moins on a les capacités psychologiques d’en sortir. C’est d’autant plus difficile, que très souvent, les femmes hésitent, portent plainte, la retirent, retournent avec le conjoint, et tout ça fait qu’il arrive qu’on finisse par dire qu’elles y sont pour quelque chose, que c’est elles qui sont compliquées, que c’est elles qui font des histoires.

Quels milieux sociaux sont concernés ?

On a eu longtemps cette idée que la violence était dans les milieux défavorisés. Mais c’est faux. En fait, elle est encore plus maintenant dans les milieux diplômés. Ce n’est pas de l’autre côté de la frontière. Non, c’est pareil partout. Tous les milieux socio-culturels sont concernés.

Beaucoup de femmes espèrent que leur conjoint va changer, est-ce que c’est possible ?

Cela dépend du profil psychologique de l’homme. Si une femme est intraitable, et dit “je ne peux pas accepter que tu fasses ceci, etc, c’est très simple, soit tu changes ton comportement, soit je m’en vais”. Pour des hommes jeunes en début de relation, s’il y a une position ferme de la femme, ça peut bouger. C’est un peu comme le problème de l’alcool, les alcooliques ne reconnaissent jamais leur problème ou en tous cas, ils minimisent, mais s’ils voient que ça devient trop catastrophique, il arrive qu’il y en ait qui arrêtent complètement. Pour la violence, c’est un peu pareil. Mais ils doivent se faire aider parce que ce n’est pas facile. Mais pour ceux qui sont dans le profil pervers, ce n’est pas possible. Ils ne changent jamais. Ça fait partie de leur personnalité.

 

PSYCHO/

L’enfant, victime collatérale de la violence conjugale

Même si la violence ne se déroule pas sous les yeux des enfants du couple, ils sont victimes de la violence conjugale. « Un enfant témoin, même s’il ne l’est pas directement, sent que maman a peur, qu’il y a de la tension à la maison », souligne Marie-France Hirigoyen. La psychiatre spécialisée dans le harcèlement moral et les violences conjugales met en avant des études scientifiques, dans lesquelles des IRM ont été pratiqués sur les cerveaux des enfants de couples soumis à la violence conjugale. « Ces études prouvent que ce sont des enfants traumatisés, insiste le Dr Hirigoyen. En plus, il y a un risque que les enfants reproduisent le schéma maman soumise et papa violent. Il faut faire passer ces messages que la violence n’est pas acceptable. » Lors de la séparation, l’enfant se trouve également au cœur du conflit. Car le père peut menacer la mère de lui retirer ses enfants, cela donne l’occasion à des procédures judiciaires extrêmement longues et douloureuses à la fois pour la victime de violence et pour ses enfants. « Et comme la femme est souvent encore sous emprise, elle a du mal à se défendre. » 

CAMPAGNE/

Pourquoi ne parlent-elles pas ?

A l’occasion de la journée mondiale contre les violences faites aux femmes, le Dr Marie-France Hirigoyen donnera une conférence sur le thème “Pourquoi ne parlent-elles pas ?” jeudi 23 novembre à 18h à l’auditorium du Lycée hôtelier et technique (7, allée Lazare Sauvaigo). Entrée libre. Des questions réponses suivront cette conférence. Samedi 25 novembre, les bâtiments emblématiques de la Principauté seront illuminés en orange, couleur officielle de la campagne ONU Femmes. 

écrit par Sophie Noachovitch