BIANCHERI-3.migrantsvintimiglia

La frontière de l’espoir

Ils sont arrivés au péril de leur vie aux portes de la France et de Monaco. Qui sont ces centaines de migrants bloqués à la frontière franco-italienne ? L’Observateur de Monaco s’est rendu sur place.

Texte et photos Margaux Biancheri.

 

BIANCHERI-6.migrantsvintimiglia

BIANCHERI-7.migrantsvintimiglia

BIANCHERI-4.migrantsvintimiglia

 

Ahmed Mohamed est un survivant. Lorsque ses parents sont tués en Libye, il décide de fuir la guerre. Avec sa sœur, ils embarquent dans l’un de ces bateaux qui mènent à l’Italie. « J’ai payé 2 000 dollars pour la traversée, maintenant je n’ai plus rien », explique le jeune homme, âgé d’à peine seize ans. Pendant quatre jours interminables, six cent cinquante personnes font le voyage avec eux. Après avoir accosté au port de la ville de Caterina, les adolescents tracent la route vers Paris. Lorsqu’ils arrivent à destination ils pensent être sauvés. Ils sont cependant interpellés par les autorités qui les ramènent de force, ici, à Vintimille. Depuis le 16 juin, la police a renforcé ses unités à la frontière franco-italienne et leur fait barrage, empêchant toute tentative d’entrer dans l’Hexagone. Alors, parmi les deux cents autres migrants bloqués à la frontière, Ahmed et sa sœur ne sont plus que des visages dans la foule. Des héros parmi tant d’autres ayant affronté les guerres, les dictatures et maintenant l’indifférence européenne. Tandis qu’une centaine est éloignée à 40 km, eux ont résisté et se sont installés avec une cinquantaine d’autres sur les rochers du pont Saint-Dominique de la frontière basse. Les migrants ne veulent plus frauder. Ils attendent que les politiques européens les considèrent et interviennent. « Nous resterons ici pour des jours, des semaines, des mois s’il le faut », prévient l’un d’entre eux, originaire du Soudan. Pancartes et slogans à l’appui, une dizaine d’autres le suivent en chantant « Nous ne reviendrons pas en arrière ! ». Venus de Syrie, d’Erythrée, du Tchad ou d’Irak pour la majorité, les passeurs leur ont vendu l’Europe comme un Eldorado de libertés. Quand ils découvrent que leur entrée y est interdite, c’est l’incompréhension générale. La plupart déclare ne pas vouloir rester en France, seulement y transiter pour rejoindre des pays tels que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni. Impuissants, démunis et épuisés, ils ne perdent pas espoir. Pour les aider, la Croix-rouge et Médecins du monde se mobilisent comme ils le peuvent. Les associations distribuent dans un premier temps quelques biscuits, du jus d’orange. Des sacs en plastique et des couvertures chauffantes ont été également mis à disposition. Maigre réconfort pour ceux qui encore éprouvés par leur voyage en mer doivent affronter des pluies torrentielles.

BIANCHERI-5.migrantsvintimiglia

BIANCHERI-12.migrantsvintimiglia

Crise humanitaire

Dès le lendemain, le flot de migrants s’intensifie encore. Ils sont tous les jours plus nombreux à voir leur rêve d’une vie meilleure s’effondrer. Rapidement des mesures humanitaires sont prises. Des campements de fortune sont établis aux frontières — haute et basse — italiennes. Beaucoup de femmes et d’enfants ont préféré retourner à la gare de Vintimille, aménagée avec WC et douches, pour les accueillir. On compte aujourd’hui environ deux cents migrants à la station dont une femme enceinte de sept mois. Difficile cependant pour les organisations humanitaires de donner un chiffre précis au vu du va-et -vient humain permanent. « Des migrants venus du sud arrivent tous les jours tandis que ceux déjà installés à la gare la quittent pour tenter encore, coûte que coûte, de passer les frontières » se désespère Jonathan, porte parole de la Croix-Rouge française. Même si la situation sanitaire est gérée, pour le bénévole, elle n’en est pas pour autant moins tragique. « Nous ne savons absolument pas combien de temps nous pouvons maintenir ces hommes et ces femmes dans des conditions de vie aussi précaires », poursuit-il. Même si l’information relayée par des journalistes du monde entier a sensibilisé les habitants des environs qui donnent depuis, vêtements, boissons et nourriture, c’est surtout le manque d’hygiène qui inquiète les associations. Des brosses à dents et du savon ont été distribués mais sur les rochers du Pont Saint Dominique, l’odeur d’excréments et d’urine s’intensifie. La spiritualité des migrants semble, malgré tout, avoir raison des conditions misérables dans lesquelles ils vivent désormais au quotidien. Maintenant que le ramadan a commencé et que les pluies ont laissé place à un soleil cuisant, une ambulance a été mise en place en cas de malaises. Les musulmans ne perdent pas la foi, ils jeunent et prient. Ils s’agenouillent face à la mer en direction de La Mecque. Face à cette étendue bleue d’enfer qui jusqu’ici les a malmenés et à laquelle ils tournent volontiers le dos, une fois leurs prières accomplies. De quels pêchés se lavent-ils ? Que peuvent-ils demander à Dieu ? De quoi le remercient-ils ?

BIANCHERI-9.migrantsvintimiglia

BIANCHERI-11.migrantsvintimiglia

Egoïsme politique

Finalement, il n’apparaît pas plus ridicule de se tourner vers Dieu que vers une classe politique semblant totalement impuissante. Pour Jean-Claude Guibal, député-maire de Menton, « la frontière franco-italienne restera bien fermée, ne serait-ce que pour faire savoir à ceux qui seraient tentés par l’émigration qu’ils n’auront pas d’avenir en Europe ». L’élu mentonnais souhaite également que « l’Union Européenne obtienne de l’ONU la possibilité d’intervenir dans les eaux territoriales libyennes pour détruire les embarcations des passeurs ». Une solution au détriment de vies sacrifiées de l’autre côté de la Méditerranée. Une manière de plus de fermer les yeux sur le drame africain. Les migrants ne sont en effet que le reflet des crises qui secouent leurs pays sans que l’Europe n’intervienne concrètement sur leur sol. Seule l’Italie semble saisir l’urgence de la situation. Matteo Renzi, le président du Conseil italien dénonce la posture égoïste adoptée notamment par son voisin français. Il menace actuellement de délivrer des permis de séjour provisoires aux demandeurs d’asile, ce qui permettrait aux migrants de circuler librement dans l’espace Schengen. François Hollande se contentera de lui répondre lors de la visite de l’exposition universelle de Milan qui se tenait le 21 juin : « Il n’y a pas de fermeture de frontières, il y a des contrôles ». Le chef d’état admet cependant que ce n’est pas à l’Italie d’assumer seule ce problème. « Avec l’Europe, les pays qui peuvent accueillir doivent pouvoir enregistrer ces populations et faire en sorte que puissent être traités les réfugiés avec les droits qui doivent leur être accordés ». En revanche, selon le Président français, la piste de répartir la charge de migrants par pays selon le PIB et le taux de chômage, ne sera, quant à elle, pas exploitée lors du prochain conseil européen. La France aurait selon ses critères, été invitée à recevoir sur deux ans 6 752 demandeurs d’asile. A ce propos, il déclare simplement que cette piste de quotas « crée une confusion » au sein des pays membres de l’Union européenne. Confusion ou division ? La Suisse et l’Autriche ne semblent pas plus déterminées à venir en aide à leur voisin italien en bloquant et expulsant aussi les migrants. Les tensions sont donc de plus en plus fortes avec le chef du gouvernement italien Matteo Renzi qui appelle à la solidarité. Il rappelle : « Cette crise ne doit pas être sous-estimée. C’est un problème sérieux et, que ce soit bien clair, les réponses de l’Europe n’ont jusqu’à maintenant pas été suffisamment bonnes. »

_Margaux Biancheri

 

« Beaucoup d’enfants ont perdu leurs parents »

L’AMADE, qui intervient au service des enfants les plus vulnérables quelles que soient leurs origines, s’est mobilisée en faveur des plus jeunes migrants bloqués à la frontière italienne. Jérôme Froissart, son secrétaire général, témoigne.

 

Quelle a été concrètement votre action pour redonner le sourire à ces enfants qui ont connu jusqu’ici bien des souffrances ?

L’AMADE (Association mondiale des amis de l’enfance) a dans un premier temps, rencontré les services sociaux de la commune de Vintimille, la Croix-Rouge italienne et Caritas. Ils nous ont indiqué que si la nourriture, les couches et le lait maternel pour les plus petits étaient fournis, il était urgent de rendre aux enfants leur insouciance. Nous avons donc mis à disposition des kits contenant des feutres de couleur, des cahiers de coloriage, des jouets et des peluches sans oublier quelques friandises. Nous avons également apporté des jeux de société. C’est à vrai dire la première opération de ce type que nous avons été amenés à faire. L’association était accompagnée d’Anne Fissore, directrice de Jeune J’écoute, et d’une éducatrice spécialisée, en vue d’identifier les animations que nous pourrions, dans un second temps, mettre en place en faveur de ces enfants. C’est bien évidemment une opération limitée, mais rendre le sourire à un enfant après cette épreuve, c’est toujours une victoire. La Croix-Rouge italienne vient de nous faire savoir que de nouveaux enfants étaient arrivés, il nous faudra donc surement, dans les prochains jours, renouveler l’opération.

 

Justement, de quelle manière comptez-vous intervenir dans les jours à venir ?

Au-delà de la mise à disposition de ces kits, nous avons également proposé notre appui aux services sociaux de la municipalité de Vintimille et à la Croix-Rouge en vue d’aménager un espace dédié aux enfants, au sein des locaux que les autorités se préparent à mettre à disposition des migrants. L’idée serait d’une part de créer un espace récréatif, de type ludothèque, et d’autre part d’organiser des ateliers d’arts plastiques et des animations en vue de prendre en charge ces enfants de manière plus adéquate. Le dessin notamment, encadré par des éducateurs spécialisés qui se sont proposés de travailler avec nous, serait un bon moyen d’apporter un appui psycho-social à ces enfants, qui sont durablement affectés par ce qu’ils ont enduré. Nous travaillons également à l’identification d’un programme en faveur des enfants en situation de grande vulnérabilité arrivant à Lampedusa. Beaucoup d’entre eux ont perdu leurs parents au cours du voyage et se retrouvent ainsi sans aucun soutien familial. Depuis fin 2013, sous la présidence de la princesse de Hanovre, nous soutenons aussi l’intervention du HCR —l’agence des Nations Unis pour les réfugiés— dans le programme « Time to Act » visant à scolariser les enfants réfugiés syriens. Nous voulons éviter que les jeunes générations ne soient à jamais perdues.

 

Personnellement, que garderez-vous de cette expérience ?

Je garde en tête l’image de ce petit garçon érythréen de trois ans s’aventurant en dehors de l’aile occupé par les migrants au sein de la gare de Vintimille, tout fier avec son ballon, qu’il s’efforçait de rattraper, chaque coup de pied encore peu assuré étant l’occasion de rencontrer un voyageur, de rentrer dans un magasin… Je me demandais bien où ce ballon finirait par le mener.

_Propos recueillis par Margaux Biancheri

écrit par La rédaction