Tapis dans un salon

Kamyar Moghadam
Tapis familiaux

PORTRAIT / Kamyar Moghadam, le patron de Fashion for Floors, une entreprise monégasque spécialisée dans la vente de tapis tendances, a ouvert une boutique en Allemagne. Retour sur un parcours étonnant.

Difficile de parler de Kamyar Moghadam sans parler de son père, Alexander. D’origine iranienne, il vit à Téhéran au début des années 1950. Ce fils de paysans très modestes perd son père très tôt. A 13 ans il doit nourrir sa famille sans même avoir fini sa scolarité. Lorsqu’une pharmacie lui propose de nettoyer des éprouvettes, il accepte. Mais ça ne suffit pas. Du coup, il part en Allemagne au début des années 1960 (voir encadré) où il finira par s’imposer en vendant des tapis persans haut de gamme. C’est aussi en Allemagne que ses trois enfants, Kamyar, Mazyar et Leyla voient le jour.

Stratèges
Né le 9 mars 1969 à Hanau (Allemagne), une petite ville près de Francfort, Kamyar est le fils aîné d’Alexander Moghadam. « En septembre, mon père fête ses 50 ans dans le métier. Pendant que mon père travaillait, ma maman s’occupait de la famille », raconte Kamyar qui possède donc la nationalité allemande. « En fait, je me sens européen. Je me sens allemand, monégasque, français… Du coup, j’ai du mal à comprendre le retour du phénomène identitaire. » Une forme de repli sur soi, bien loin du mode de vie du patron de Fashion for Floors.
Chez les Moghadam, tout le monde a assez vite trouvé sa voie. Mazyar, 11 mois de moins que Kamyar, travaille pour une banque d’investissement à Monaco et à Londres. Alors que Leyla, 35 ans, dirige la boutique de prêt à porter Work in Progress, en principauté.
« J’ai grandi en Allemagne. Donc, assez logiquement, j’ai passé mon bac là-bas. Ensuite, j’ai eu envie de quitter ce pays pour intégrer une université américaine installée en Europe », raconte Kamyar Moghadam. L’éducation donnée par ses parents est basée sur l’éthique, le travail et l’honnêteté : « Mes parents étaient assez protecteurs. Mais en même temps, jamais ils ne nous ont fermé les portes. Et ils nous ont laissé libres. »

Kamyar Moghadam

Radical
Après le bac, direction l’American University of Paris (AUP). Avantage : l’AUP est affiliée avec la Parsons Paris School of Art & Design. « Je voulais cumuler les avantages d’une éducation américaine avec le plaisir de vivre en Europe. Car si j’aime les Etats-Unis, je n’avais pas envie de vivre là-bas. Peut-être que je suis trop européen pour ça ? »
À Paris, le changement est radical. À 18 ans, dans une grande ville étrangère, il faut s’acclimater sans réelle maîtrise du français. Or, en 1987, le patron de Fashion for Floors parle surtout allemand et anglais. « Mon prof de français me disait que jamais je n’arriverais à parler français. Il faut dire que je faisais rarement mes devoirs… » rigole Moghadam. Quinze ans après, il est retourné à Paris voir ce prof. Histoire de lui montrer qu’il parlait désormais un français parfait…
Pari tenu. Kamyar Moghadam décroche trois diplômes en trois ans : business administration, marketing international et design. « Je n’avais aucune pression. Juste beaucoup de motivation, car je voulais absolument devenir indépendant. J’avais hâte d’avoir mon premier salaire. »

ADN
Dès 1988, les pistes ne manquent pas. « Avant même d’avoir fini mon école, j’avais déjà 6 propositions. Ce qui m’a permis de commencer avec un super salaire : 15 000 francs. À l’époque, c’était énorme. » Une première expérience à Paris avec le créateur de mode texan, Tom Ford, chargé à l’époque de relancer Gucci, alors en perte de vitesse.
En 1992, Kamyar Moghadam rejoint une entreprise suisse spécialisée dans le secteur de la soie. « On fabriquait des soies brutes que l’on revendait ensuite pour faire de la sérigraphie, de l’impression. »
Puis, entre 1995 et 2002, c’est John Frieda, une marque de produits pour les cheveux très connue aux Etats-Unis et en Angleterre, qui attire Kamyar Moghadam. Une marque lancée au milieu des années 1970 par un coiffeur anglais, John Frieda, qui s’est imposé en proposant des shampooings différents pour les rousses, les blondes, les brunes ou les cheveux frisés. « A l’époque, John Frieda manquait de notoriété en Europe. Du coup, on a distribué Frizz Ease, le produit phare de Frieda, chez Colette à Paris. Puis en grande distribution » En 2002, John Frieda est vendu au géant japonais de la beauté Kao. Mais la greffe ne prend pas avec Kamyar Moghadam qui décide de quitter cette entreprise. L’occasion de voyager dans le monde entier pendant près d’un an.

Brutal
En 2003, Alexander Moghadam demande à son fils l’aider à Monaco. Mais difficile de travailler en famille. « On est deux boss. Et on adore avoir raison tous les deux… Pourtant, j’ai quand même accepté sa proposition. Car il fallait être raisonnable et essayer. » La première année, Kamyar Moghadam habite chez ses parents. A 34 ans, le retour sur terre est assez brutal. « Dès 2004, je me suis demandé pourquoi il n’existait rien entre les tapis de mon père et les tapis genre Ikea ou Habitat. Et j’ai pensé qu’il y avait quelque chose à faire. Mon père n’y a pas cru. Alors on a fait un deal : il m’a prêté un petit local à Monaco avec 6 mois pour faire mes preuves. »
Septembre 2006. Ouverture de la boutique Fashion for floors. « Pour financer, j’ai vendu ma voiture. Et on a créé un catalogue de dingue, tiré à 10 000 exemplaires. En se disant : si ça ne marche pas, c’est mort, c’est fini. » Décembre 2006, ce fameux catalogue est envoyé. En janvier, direction le grand salon du tapis où se négocient les achats de marchandises pour les professionnels. « J’ai acheté pour 200 000 euros de tapis. J’étais condamné à m’imposer. » Très vite le pari est gagné.

« Sympa »
Lancé en 2006 avec 500 références, fabriquées au Brésil pour les cuirs, en Italie pour les peaux, au Tibet pour le « noué main » et en Turquie pour les patchworks avec des prix de 1 000 à plus de 23 000 euros, Fashion for Floors a grandi. Aujourd’hui, 1 800 références sont disponibles. Avec des accessoires, comme des coussins par exemple, à partir de 49 euros, ou des poufs faits main en 100 % peau à 175 euros. Pour les tapis de 170 x 240 cm, compter au moins 500-600 euros. Mais le prix moyen est compris entre 1 500 et 2 000 euros. Et la pièce la plus chère atteint désormais 34 500 euros. « Il n’en existe que deux dans le monde. C’est un tapis soie sur soie, entièrement noué main, avec la trame et la chaine en soie. On en a déjà vendu un. »
Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas forcément les tapis les moins chers qui partent les premiers. « Il est plus facile de vendre un tapis à 10 000 euros qu’à 400 euros. Parce que l’acheteur du tapis le plus cher est tellement riche, que c’est plus facile pour lui. Alors que le client qui va investir 400 euros ne gagnera peut-être que 2 000 euros par mois. Donc, très logiquement, il sera beaucoup plus difficile à convaincre. » Aujourd’hui, Kamyar Moghadam ne communique pas de chiffre d’affaires précis. Il accepte seulement de confirmer que son business rapporte entre 1 et 5 millions d’euros avec 12 salariés. « En moyenne, les gens dépensent chez nous entre 3 000 et 5 000 euros. Mais avec 1 000 euros on peut trouver un tapis super sympa, créé en petites quantités et de très bonne qualité. »

« Botanique »
En janvier 2010, Fashion for Floors a emménagé dans de nouveaux locaux, boulevard des moulins, avec 400 m2 sur 3 étages. Pendant l’été 2011 une boutique Fashion for Floors de 650 m2 est ouverte à Francfort. Un show room a aussi été lancé à Londres. « Mais ce n’est pas un magasin. C’est un espace réservé aux professionnels. » D’autres ouvertures de boutiques sont dans l’air notamment à Londres. Mais pas question de se précipiter. « Mais surtout, j’aimerais ouvrir aux Etats-Unis. Car je suis sûr que Fashion for Floors ferait un carton là-bas. Notamment à Miami, Las Vegas, New York et Los Angeles. Parce que rien de comparable n’existe. »
Lorsque Kamyar Moghadam ne travaille pas, il profite de sa maison à Eze Bord de Mer. « Je suis un fan de botanique. Donc dès que je peux, je fonce dans ce petit havre de paix, car je ne peux pas partir très souvent en vacances. Et je me suis même construit un mini-Bali chez moi ! »
_Raphaël Brun

Anniversaire/
>Alexander Moghadam, 50 ans après

Originaire d’un petit village près de Téhéran, le père de Kamyar, Alexander Moghadam, décide après la deuxième guerre mondiale d’investir ses quelques économies dans des cours pour apprendre l’allemand, une langue très peu parlée en Iran. Objectif : miser sur la reconstruction de l’Allemagne. Alors que Lufthansa ouvre une liaison Téhéran-Francfort, Alexander Moghadam décroche un job de responsable du fret. D’abord à Téhéran puis à Francfort, où il part s’installer avec sa famille en 1955. Or, à l’époque, cette ville est une plaque tournante pour les tapis persans. Un véritable déclic pour le père de Kamyar. « Pour créer son entreprise, mon père a vendu le seul tapis de valeur qu’il possédait. Un kashan souf en pure soie, avec des fils d’argent, vieux de 200 ans. » En 1962, il ouvre à Francfort une première galerie de 30 m2 environ, spécialisée dans les tapis persans. « Après avoir convaincu quelques grossistes en Iran, il a pu proposer les plus beaux tapis possibles. » En 1977, Alexander Moghadam ouvre une galerie à Monaco. Il possède alors déjà 5 boutiques en Allemagne.
_R.B.

 

Mariage/
« Une opération de fou ! »

Fashion for Floors a offert une série de tapis pour le mariage du prince Albert le 2 juillet 2011. Des tapis en pure laine de Nouvelle Zélande rouge et en soie de bambou rouge. Sur la place du palais, un énorme tapis de 109 mètres de long sur 2,75 mètres de large a été installé de la loge des carabiniers jusqu’au palais. A l’intérieur, un autre tapis de 16 mètres de long sur 2 mètres de large a été placé de l’entrée du palais à l’autel. Trois autres tapis ont été nécessaires : pour aller de l’intérieur du palais jusqu’à l’autel (14 mètres de long sur 2 mètres de large), pour permettre au clergé d’atteindre l’autel (17 mètres sur 1,50 mètres de large) et enfin, un tapis circulaire autour de l’autel (13 mètres de diamètre sur 1,50 mètres de large). Kamyar Moghadam n’est pas prêt d’oublier cette aventure : « C’était une opération de fou ! Et aujourd’hui, avec le recul, je me dis : mais comment on a fait ? Car la logistique était énorme. Avec un avion spécial pour assurer la livraison ! Mais ça reste un sacré souvenir. D’ailleurs, des médias étrangers m’appellent encore pour que j’évoque tout ça. » Ce qui permet aussi à cette entreprise monégasque de s’offrir une exposition médiatique mondiale.
_R.B.