Maillot-et-Diana-Vishneva-Alice-Blangero

Jean-Christophe Maillot
« Je suis un homme libre »

CULTURE / Le chorégraphe Jean-Christophe Maillot vient de fêter ses 20 ans à la tête des ballets de Monte-Carlo. Retour sur son parcours. Sans langue de bois.

Lorsque L’Obs’ a demandé une interview à Jean-Christophe Maillot, il a fallu trouver un créneau. Pas simple. Car ce chorégraphe hyperactif n’aime pas faire les choses à moitié. Du coup, pas question de le croiser uniquement 15 minutes à la volée. Et puis, impossible de revenir sur 30 ans de carrière en si peu de temps. Une fois le rendez-vous calé, Jean-Christophe Maillot nous reçoit dans son bureau, et s’excuse du désordre : « Mais j’ai besoin de ce désordre, ça me rassure. » Pendant près de 2 heures, le directeur des ballets de Monte-Carlo va se raconter et se livrer. Et comme d’habitude, sans langue de bois.

« Théâtre »
Né à Tours (Indre-et-Loire) le 31 août 1960, Jean-Christophe Maillot mène une vie sans histoire. D’ailleurs, son enfance est plutôt heureuse. Son père, Jean, est professeur aux Beaux-Arts : « Il était scénographe avec à son actif plus de 250 décors et costumes pour l’opéra, le théâtre ou les ballets. Quant à ma mère, Françoise, elle s’est occupé de nous. » Elle a aussi le lourd travail de faire à manger pour tous ceux qui venaient à la maison : metteurs en scène, décorateurs, chanteurs… « Parce que c’était une maison ouverte. Je suis presque né dans un théâtre… » Bertrand a 15 mois de plus que son frère. Lui aussi est resté dans la sphère culturelle, puisqu’il est compositeur. Ce qui permet aux deux frères de « souvent » travailler ensemble.

« 50 + 1 % »
Au fil du temps, on propose plusieurs fois à Jean Maillot de prendre la direction des Beaux-Arts. Il refuse. « Car il n’a jamais voulu avoir de responsabilités. » Il inculque à ses enfants, « la règle de la démocratie », une règle de « 50 + 1 % » à appliquer « partout dans la vie » se souvient Jean-Christophe Maillot : « Car rien n’est jamais formidable à 100 %. Il y a obligatoirement des aspects négatifs. Mais tant qu’on a 51 % de bon, on prend. Tant pis pour les 49 % de mauvais. En revanche, le jour où ça bascule, il faut arrêter. » Une règle qui permet de rester dans un équilibre raisonné qui plaît à Maillot.
Empathie, respect de l’autre… Les enfants de Jean et Françoise Maillot sont élevés selon des principes simples, sans aucun dirigisme. Tout en prenant garde de rester indépendant : ni parti politique, ni religion. Bref, aucune appartenance. « Mon père me disait : tu ne t’appartiens qu’à toi-même. Le jour où tu cèdes, tu ne t’appartiens plus totalement. Parce que tu dois alors quelque chose aux autres. » Même si ce principe est difficilement tenable, Jean-Christophe Maillot essaie de rester au plus près de cette règle de vie : « Je suis un homme libre. Totalement libre de toute responsabilité vis-à-vis des autres. Tout ce que l’on m’a donné, je l’ai rendu à ma manière. »

Turbulent
Pour le reste, il entretient des rapports parfois un peu distant avec son père : « Mon père était un artiste, donc je le voyais assez peu. Mais on l’admirait beaucoup. » Jean Maillot décide d’arrêter sa carrière à 61 ans pour se consacrer uniquement à la peinture. Victime d’un cancer, il décède en 1995, à 62 ans. « C’était quelqu’un d’extrêmement cultivé, de très fin, d’intelligent. Avec une belle vision sur le monde de l’art, sur les gens et sur les choses. Donc j’avais toujours besoin de sa caution. » Jean-Christophe Maillot l’avoue facilement : à l’école il était un élève bruyant, démonstratif et turbulent : « Un élève assez insupportable, sûrement. Mais sympathique et drôle, car je faisais beaucoup le con. Au fond, j’ai toujours aimé cette dimension liée au spectacle… »

« Nerveux »
« A la maison, on faisait du piano plutôt que du foot. On était entouré de metteurs en scène et de chanteurs. » Difficile d’échapper au monde de la culture. Jean-Christophe Maillot est alors confronté à des crises d’épilepsie : « Je me suis étouffé dans mon berceau et j’ai fait un arrêt cardiaque. On m’a ranimé. Et je m’en suis sorti. Mais j’étais quelqu’un de très nerveux. D’ailleurs, je faisais pas mal de malaises vagaux. » Plutôt que de se reposer uniquement sur de lourds traitements médicamenteux, c’est vers la danse qu’il est orienté pour se dépenser physiquement. C’est comme ça qu’il débute alors qu’il n’a que 7 ans. Il commence avec un ami de son père qui est professeur de danse au conservatoire de Tours.

« Efféminé »
« A l’époque, le sport m’emmerdait. » Quand on lui rappelle que la danse, c’est aussi du sport, il répond : « Dans la danse, il y aussi la dimension liée au jeu et à la scène. Et puis, il y avait les filles… Au conservatoire, on était deux mecs. Et il y avait 80 filles ! » Mais pas évident pour autant de faire de la danse dans les années 1960 lorsqu’on est un garçon et que l’on grandit dans une cité à Tours sur les rives du Cher. Quand il se fait accoster par d’autres jeunes du quartier, la réponse est toute trouvée : « Je ne fais pas de la danse classique, je fais du Béjart ! Maurice Béjart (1927-2007) a donné aux garçons le droit d’exister dans le monde de la danse. Etre homosexuel ne passait pas vraiment dans les années 1960… Un ami assez efféminé s’est fait casser la gueule plusieurs fois… »

© Photo Collection J.-C. Maillot

Boisrond
En 1971 survient un premier épisode marquant. Jean-Christophe Maillot est choisi pour jouer dans Le Petit Poucet (1972) de Michel Boisrond (1921-2002). Il arrête l’école pendant 6 mois. Il joue avec Jean-Pierre Marielle, Marie Laforêt et Jean-Luc Bideau. « Je recevais entre 100 et 200 lettres par jour. C’était phénoménal. » Pour trouver son Petit Poucet, Michel Boisrond passe dans l’émission de Jacques Chancel, Le Grand Echiquier. Au départ, c’est un enfant brun, avec des tâches de rousseurs et les yeux verts qui est recherché. La fille de Boisrond fait le tour des classes d’art dramatiques dans tous les conservatoires de France. « Je sortais d’un cours de danse et je faisais bien évidemment le con dans la cour… Elle m’a remarqué et m’a appelé. » Après un essai à Tours dans les jardins, puis deux autres tests à Paris, Maillot est choisi.

« Nantis »
Après Le Petit Poucet, la Metro Goldwyn Mayer (MGM) propose un contrat de 4 ans à Jean-Christophe Maillot. Son père refuse. « Ce film m’a amené tellement de problèmes que je n’ai eu aucun mal à oublier le cinéma pour la danse. » De retour à l’école, plus rien n’est pareil. « J’étais condamné à devenir prétentieux, puisqu’on avait décidé que je ne pouvais que l’être. J’étais blond, j’étais mignon, je plaisais aux filles, j’avais fait un film, j’avais la tchatche, j’étais plutôt heureux dans ma vie et dans ma famille… Donc les gens me voyaient comme un espèce de nantis à qui tout réussi. Voilà pourquoi à 13 ans je devais me justifier de tout ça. J’avais l’impression de ne pas mériter ce que j’avais. Alors que je n’avais rien fait pour l’avoir ! » Aujourd’hui, pas question de regretter ce film. Pendant trois mois, le tournage a lieu dans les bois où est reconstitué un village. Un vrai bonheur pour un enfant de 12 ans. En revoyant le film aujourd’hui, Maillot est assez critique : « Je trouve ce film assez formidable. Et je trouve aussi que je suis un acteur assez quelconque. Je ne pense pas que c’était vraiment mon truc… »

© Photo Collection J.-C. Maillot

Hambourg
Retour à la danse. En 1977, après 10 ans de danse, Maillot décroche le prix de Lausanne. « Sincèrement, j’avais beaucoup de facilités mais je n’étais pas un gros bosseur. » D’ailleurs, de 14 à 17 ans, lorsqu’il est à interne à l’école de danse de Rosella Hightower (1920-2008) à Cannes, il avoue passer parfois plus de temps à la plage qu’en cours. Il part à Hambourg en 1978 où il signe son premier contrat en juillet. « Je suis toujours sous contrat aujourd’hui. Je n’ai jamais arrêté un mois. Mais il est arrivé ce qu’il devait arriver à un mec qui ne bosse pas. » Après 6 semaines de vacances, Maillot revient à Hambourg pour un gros rôle dans La Légende de Joseph sur la musique de Richard Strauss (1864-1949). Alors qu’il travaille son solo, son genou cède : double fracture du genou. Le ménisque et les ligaments croisés sont aussi touchés. Pendant deux ans, Maillot essaie de revenir. Mais après deux autres blessures, il décide d’arrêter.

« Fédérer »
Directeur du théâtre de Tours de 1983 à 1999, Michel Jarry travaille avec Jean Maillot. Mais c’est son fils qu’il appelle en 1983 pour savoir que faire d’original dans un théâtre d’opéra avec un corps de ballets. Jean-Christophe Maillot propose de quitter Hambourg pour revenir à Tours, au théâtre. Son père ne comprend pas. « Mais moi, je voulais diriger une compagnie. Ce qui me plaisait, c’était de fédérer des gens venus d’horizons différents et de leur donner envie. Dans un groupe, il y a toujours celui qui décide où on va manger au restaurant. Je me suis rendu compte que j’étais celui-là. » Maillot ne quitte pas Hambourg tout seul. Cinq danseurs le suivent. Il donne son salaire de l’époque : 5 200 francs mensuel. Ses danseurs touchent 3 500 francs. « On faisait deux spectacles de ballets par an. Le reste c’était de l’opéra et de l’opérette. Pendant cette période, j’ai fait la chorégraphie de 50 ou 60 opéras. »

Juliette
Jarry est alors l’un des premiers en France à oser appeler son théâtre « centre lyrique et chorégraphique. » Une jolie preuve de respect pour Maillot qui lance sa compagnie en décembre 1985 et crée son premier spectacle en février 1986. Un premier contact a lieu avec Monaco cette année-là, à l’invitation de Ghislaine Thesmar et de Pierre Lacotte, qui dirigent jusqu’en 1988 les ballets de la principauté, relancés en 1985.
Un autre ballet marque durablement Maillot : Roméo et Juliette. Les échos sont bons. Du coup, son ballet se retrouve au théâtre de la Ville, à Paris. « J’ai naïvement cru que mon spectacle se retrouvait là-bas parce qu’il était bon. La danse contemporaine prenait une énorme importance. Tous les réac’ de la danse académique considéraient que ce n’était pas de la danse. Le directeur de l’époque, Gérard Violette, aimait sans doute mon spectacle. Mais je me suis fait massacrer. Libération m’a fracassé. Dans le métro, sur les affiches, on avait écrit « Retourne à Tours ! »…»

« Paria »
Une énorme blessure pour Maillot, persuadé que ce jugement n’est pas juste. Ce qui lui donne aussi du courage et de la hargne pour s’imposer. Il comprend que, contrairement à son succès avec Le Petit Poucet, cette fois, il n’est pas au bon endroit au bon moment. Il comprend aussi qu’il aura besoin de beaucoup de temps pour réussir. « J’ai payé ceci pendant 10 ans en France où j’ai été un peu considéré comme un paria. Mais réussir à créer un centre chorégraphique à Tours, avec Jean Royer (1920-2011), un maire RPR peu tourné vers la culture, ça j’en suis fier. Au final, je m’entendais bien avec Jean Royer. Ce qui m’intéresse, c’est faire changer les mentalités. »

Communion
Aujourd’hui, le centre chorégraphique national de Tours existe toujours. Mais rien n’aura été facile. Il faut dire que Maillot n’hésite pas à marquer sa différence. Par exemple, à l’époque, le monde culturel fait surtout appel à des intermittents du spectacle. Maillot préfère recourir à des salariés. De 1983 à 1993, il garde le souvenir d’une véritable communion avec le public. Et bien sûr la naissance de ses trois enfants avec sa compagne Valentine : Juliette en 1986, Augustin 1989 et Félix en 1992. Maillot garde aussi le souvenir de pas mal « d’emmerdes » pour trouver sa place et faire fonctionner sa structure. « Les programmateurs considéraient que je n’avais pas ma place dans le paysage chorégraphique français. » Il faut donc aller en Suisse ou en Allemagne.

Amar
Et lorsqu’il devient trop compliqué de partir en tournée en France, Maillot rachète la toile du cirque Amar et une remorque pour 11 000 francs. Le ministère de la culture s’oppose à cette opération. Ce qui ne change rien. « Je faisais mon Casse Noisette Circus sur la place publique, dans des villes où je n’étais généralement pas invité. Et on faisait le plein. D’ailleurs, on est ensuite allés dans des villages isolés qui n’avaient jamais vu un spectacle de leur vie. » De 1991 à 1993, plus de 70 000 spectateurs verront ce drôle de cirque pas comme les autres.

« Complexe »
Lui, qui se définit comme un « néo-classique » se souvient d’un homme providentiel : Igor Essner, directeur de la musique et de la danse au ministère de la culture. « Sans lui, je n’aurai peut-être pas tenu. En 1992, j’étais prêt à quitter la France. Ma confiance était abîmée. J’avais acquis la conviction d’être assez médiocre. Mais je savais que j’étais capable d’animer un groupe, de convaincre des politiques ou de défendre le statut social d’un danseur. » Le milieu de la danse contemporaine est alors surtout composé par des gens qui sont allés à l’université. « J’avais un gros complexe par rapport à ça. Je me sentais inculte. Moi, je venais du terrain, j’avais arrêté l’école à 18 ans. Eux, avaient un discours et des références universitaires. J’étais perdu par rapport à ça. Je me retrouvais comme le dernier wagon de la danse contemporaine… »

Conseiller
En juin 1992, Jean-Christophe Maillot rencontre le prince Rainier à Biarritz, à la demande de la princesse Caroline. Objectif : évoquer les ballets de Monte-Carlo qu’elle a relancés en 1985. « Même si j’en rêvais, je suis paniqué. » Le directeur qui succède à Pierre Lacotte et Ghislaine Tesmar est Jean-Yves Esquerre. C’est un ami de Maillot, rencontré à Hambourg. « Lorsqu’il part, il s’écoule 6 mois avant que je n’arrive. » Il est appelé chez le conseiller pour l’intérieur, Michel Eon. Persuadé de ne pas avoir le bon profil, il se lâche et dit pendant deux heures absolument tout ce qu’il pense de la compagnie. Le lendemain Michel Eon le rappelle : « Je pense qu’il faut faire ce que vous m’avez dit. Et la Princesse serait ravie que vous vous en occupiez. » Maillot propose de prendre un poste de conseiller artistique pendant un an pour gérer la programmation et les auditions. La transition ne dure pas un an.

55
Six mois après, Jean-Christophe Maillot prend la direction des ballets. Et sa première décision est spectaculaire. Il décide d’annuler une tournée de 55 spectacles aux Etats-Unis prévue sur deux mois et demi. « C’était organisé par un « tourneur » qui à mes yeux était une pourriture, dans des conditions catastrophiques, avec un répertoire sans intérêt, qui n’avait pour but que de faire gagner de l’argent au producteur. Le mec en question nous a fait un procès que l’on a gagné. » Maillot insiste. « Lorsque je suis arrivé, il n’y a eu aucun licenciement. Je n’étais pas là pour faire table rase. Je suis venu pour m’imprégner du lieu, en essayant de le comprendre. » Au bout d’un an, et après une série de « problèmes d’organisation » avec l’administratrice, elle est remplacée par Jean-Marc Genestie : « Il a remis de l’ordre. »

Prokofiev
Prudent, Jean-Christophe Maillot prévient la princesse Caroline et le gouvernement : « Je leur ai dit que, dans un premier temps, vu la programmation que je souhaitais mettre en place, on allait sans doute vider les salles. » Sur les deux ou trois premiers spectacles, c’est compliqué. « Il nous est arrivé de vendre 20 places… Et il y a même des spectacles que j’ai dû annuler. » Au départ, Maillot construit sa programmation autour des ballets russes, mais aussi de George Balanchine (1904-1983). Sur les cinq première années, la règle est simple : un tiers de ballets russes, un tiers de Balanchine et un tiers de créations signées Maillot. Puis, les ballets russes sont remplacés par des chorégraphes extérieurs. Et Balanchine est remplacé par quelques grands du monde de la danse, comme le chorégraphe américain William Forsythe. Mais le moment clé, c’est la création de Roméo et Juliette en 1996 : la dramaturgie reste celle déjà vue à Tours au milieu des années 1980. Mais cette fois, Maillot utilise la musique de Sergueï Prokofiev (1891-1953) et une cinquantaine de danseurs de haut niveau. « Pour le reste, c’est exactement le même Roméo et Juliette qu’à Tours. Ce qui prouve 20 ans plus tard que je n’avais pas tort… » C’est le déclic. La compagnie commence à tourner dans le monde entier avec pour logique un seul ballet par soirée, contre trois auparavant.

Le songe. © Photo Marie-Laure Briane

MDF
En 2000, Maillot lance le Monaco Dance Forum (MDF). Inauguré le 20 juillet 2000 par le prince Rainier et le prince Albert II, les 35 000 m2 du Grimaldi Forum sont un outil culturel et économique nouveau. Nommé par le prince pour assurer la préfiguration du Grimaldi Forum, le haut fonctionnaire français Stéphane Martin cherche une idée pour occuper ces 35 000 m2 une ou deux fois par an. Avec un modèle en tête : la folle journée de Nantes. Martin demande à Maillot que faire pour la danse. « J’ai immédiatement pensé que l’on pouvait faire venir le monde entier de la danse à Monaco une fois par an. Et envahir le Grimaldi Forum. » Avec en fond, une idée stratégique : consolider l’existence des ballets de Monte-Carlo à l’international. « Le MDF fonctionne bien jusqu’à la crise. En 2009, le ministre d’Etat Jean-Paul Proust (1940-2010) réduit le budget du MDF de 20 ou 30 % alors qu’on était totalement engagé dans le centenaire des ballets russes. Mais on s’en est sorti. »

« Danger »
Sauf que les difficultés économiques durent. Du coup, en 2012, lorsque le budget de l’Etat pour la culture baisse de 14,6 %, l’inquiétude monte (voir notre dossier complet publié dans L’Obs’ n° 104). « Grâce au sponsoring des banques, la baisse de budget est finalement de -3,3 %. Donc c’est un effort raisonnable qui est demandé », explique alors aux journalistes le conseiller pour l’Intérieur, Paul Masseron. Entre 2011 et 2012, le MDF et les ballets subissent 700 000 euros de coupes budgétaires. Selon Jean-Christophe Maillot, la baisse budgétaire dépasse très largement les 3,3 % : « On est à -15 %. Et comme les banques ont pris le relais, on a fait faire une économie de plus de 25 % au gouvernement. Ces économies faites sur la culture sont ridicules par rapport au budget global de la principauté. Et la mise en danger des structures culturelles est 100 fois supérieure aux économies générées. »

Licenciements
« Plus que le fond, c’est la forme qui nous a blessés. On a entendu des réflexions désagréables. Du genre : « Vous ne trouveriez pas de boulot en France ! » Cette arrogance m’a déplu. Mais ça ne m’a pas touché. Moi, ça fait 30 ans que j’ai une compagnie sans aucun déficit. Si on me donne 50 euros, jamais je ne dépenserai 51 euros. » Les conséquences de cette baisse de budget se traduisent par quelques licenciements, avec notamment moins de danseurs : « On est à 46 ou 47 danseurs. » Et la suppression des spectacles des terrasses du casino et les invitations de compagnies extérieures sont réduites de moitié.

Choré. © Photo Hans Gerritsen

Crise
Alors, l’an dernier, Maillot a tiré la sonnette d’alarme : « On a bouffé nos réserves d’argent. J’ai expliqué que si on ne relançait pas la machine, on implosait. On a noté une amélioration, avec une promesse de relance pour 2014 et 2015. On attend. » Dans l’intervalle, un autre chantier a été mené à bien. Imaginée en 2011 et débutée en 2012, la fusion de a compagnie des ballets de Monte-Carlo, le MDF et l’académie de danse a été bouclée pour répondre à une logique : créer une seule structure pour faire de l’accueil, de la production, de la création et de l’enseignement. Depuis 2013, cette fusion est devenue une réalité.
Sans avoir pour autant retrouvé le niveau budgétaire d’avant la crise, aujourd’hui, Jean-Christophe Maillot est un peu plus tranquille. « Avec le conseiller pour les finances et pour l’économie, Jean Castellini, on a retrouvé une écoute. D’ailleurs, contrairement à son prédécesseur, il vient voir les spectacles. Il est conscient de l’importance de la culture pour le pays. Avec Casse Noisette, on vient de faire 16 000 spectateurs… »

« Amitié »
Sur ces 20 ans, Maillot a du mal à choisir un événement particulier. « J’ai une relation assez idyllique avec les ballets et avec Monaco. Mais ce qui me protège et me sauve, c’est que je ne m’inscris pas du tout dans la société monégasque. Je ne sors pas. J’ai très peu d’amis ici. Je suis un casanier furieux. Je n’invite presque personne chez moi. Je suis obsédé par mon travail. » Avant d’ajouter : « Je retiens de ces 20 ans, une très grande amitié avec la famille princière et avec la princesse Caroline. C’est une femme exceptionnelle. » Et puis, il y a aussi un regard sur le travail global réalisé depuis 1993 : « Monaco est crédible par rapport au contenu artistique que l’on propose. Notamment en produisant ici ce que l’on ne produit pas ailleurs. »

« Enfants »
« En 1992, alors que je m’apprêtais à prendre la direction des ballets de Monte-Carlo William Forsythe m’a dit : « Tu fais une connerie. Tu vas foutre ta famille en l’air. » Et il n’a pas eu tort. Parce qu’une relation avec une compagnie, c’est très fusionnel. Et oui, le chorégraphe a une relation amoureuse avec ses danseurs. Il y a une dimension de partage et de séduction. Parce qu’un chorégraphe a besoin d’être séduit par les danseurs avec qui il travaille. » Et puis, il y a aussi le poids des tournées, 6 ou 7 mois par an. « Je n’ai pas bien vu mes enfants grandir. » Alors il y a la séparation. Et puis, ce moment difficile en 2003, lorsque ses enfants partent vivre à Paris, avec leur mère, Valentine. « En revanche, je suis très heureux de l’extraordinaire relation que j’ai aujourd’hui avec mes enfants. Pour la première fois, je vais travailler avec l’un de mes fils qui va me faire des costumes. Et avec Valentine, on s’entend bien. »

Claustrophobe
D’une nature assez optimiste, Maillot mise sur l’empathie pour mettre les gens à l’aise. Impulsif et viscéral, il avoue vouloir parfois aller trop vite : « Quand je suis débordé, je peux être assez sanguin. En 20 ans de travail, on ne m’a jamais dit ce que je devais faire. De toute façon, je ne le supporterais pas. »
Claustrophobe, Jean-Christophe Maillot fréquente très peu les salles de spectacles ou les cinémas : « Ou alors, il faut que je sois à un bord d’une allée. » Il voit donc les films à la télé qu’il dit « regarder beaucoup ». Le dernier en date, c’est Anna Karenine (2012) de Joe Wright, avec une chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui qu’il a adoré. « Je m’intéresse aux infos et à la politique sociale. Sinon je ne suis pas un gros lecteur. Je lis en fonction des spectacles que je prépare. Mais j’aime les livres du psychiatre et psychanalyste Boris Cyrulnik, car je me préoccupe des questions comportementales. »

Casse-Noisette et Compagnie. © Photo Angela Sterling

Internet
A la maison, Maillot écoute très peu de musique : « Elle m’envahit tous les jours au travail. » Quant aux musées, tout dépend l’approche qui va avec : « Aujourd’hui, on va au musée comme on va se faire un magasin de fringues. Je préfère tomber sur les choses par hasard. » Le reste du temps, Maillot s’intéresse à l’information sur internet, mais pas aux réseaux sociaux : « Je vois ces réseaux comme une intrusion dans la vie privée. Sous couvert de partage, on se dévoile au monde entier. C’est hallucinant. Je suis d’une génération qui n’aime pas tout ça… »

« Jeunesse »
Une certitude, Jean-Christophe Maillot ne s’ennuie pas. « Ça ne fait pas 20 ans que je suis ici, mais plutôt 20 fois un an. Mon moteur, c’est d’être conscient que je suis dans un lieu hors du commun. C’est aussi d’avoir su saisir une chance et d’avoir réussi à en faire quelque chose. C’est un peu mon bébé. » Un bébé de 20 ans qui n’a pas fini d’évoluer. « Notre chance dans la danse, c’est que l’on est condamné à être toujours entouré par la jeunesse. Quand je suis arrivé, j’avais une trentaine d’année, l’âge de mes danseurs. J’en ai 53. A moi de me nourrir de cette jeunesse. »
Avant de partir, on est obligé de lui poser la question : où sera Jean-Christophe Maillot dans 20 ans ? « Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Et y penser m’angoisse. Car je me vois vieux, n’arrivant plus à lever la jambe, pissant dans ma culotte… Je n’ai pas une vision idyllique de la vieillesse. Or, à 53 ans, j’en ai plus derrière moi que devant moi. Du coup, la seule chose qui peut me nourrir, c’est ce que je fais aujourd’hui. »
_Raphaël Brun

 

Influences /
De Pina Bausch à Tim Burton

William Forsythe, Pina Bausch (1940-2009), George Balanchine (1904-1983), Jiří Kylián, Merce Cunningham (1919-2009), Sidi Larbi Cherkaoui… Difficile d’arrêter Jean-Christophe Maillot lorsqu’on lui demande ses principales influences. D’ailleurs il n’hésite pas à les compléter par des cinéastes comme Jacques Tati (1907-1982), Tim Burton, les frères Coen ou Charlie Chaplin (1889-1977). Car la dimension de l’acteur chez le danseur le passionne. Du coup, sa liste est sans fin : « La création, c’est la mémoire. Mon travail consiste à assimiler des images les plus riches et surprenantes possibles, les digérer et les régurgiter. »_R.B.

 

Affaire Dieudonné /
« Changer la pensée »

Suite à l’afffaire Dieudonné, L’Obs’ a demandé à Jean-Christophe Maillot de prendre position : « La liberté de parole est fondamentale. Parce que si on interdit la liberté de parole, on n’interdira jamais la liberté de penser. Or, c’est la liberté de penser qui est dangereuse. C’est donc la pensée qu’il faut changer. Et pour changer la pensée, il faut en parler. En coupant la parole, on libère la pensée. Et ça, c’est tragique. » Les seules limites que se fixent Maillot sont faciles à définir : « Essayer de bannir l’ennui et la vulgarité. »_R.B.