portrait de Jean Castellini

Jean Castellini
Conseiller tenace

Jean Castellini. Conseiller pour les finances et l’économie. © Photo L’Obs’

PORTRAIT / Le nouveau conseiller pour l’économie et les finances, raconte son parcours.

Costume rayé gris, chemise blanche, cravate violette, Jean Castellini reçoit L’Obs’. Le nouveau conseiller pour l’économie et les finances a le sourire. Disponible, il prend son temps pour répondre longuement à nos questions. Pendant près de 1h15, il joue le jeu de l’interview. Toujours avec le sourire. Depuis le 26 décembre, il occupe désormais le bureau laissé libre par Marco Piccinini, qui a démissionné le 23 octobre. Nommé le 14 janvier 2011, Piccinini a assuré l’intérim jusqu’à fin décembre. Ce que Jean Castellini a apprécié d’ailleurs.

« Prioritaires »
En effet, avant de prendre ses fonctions, Jean Castellini a pu rencontrer « à 2 ou 3 reprises » son prédécesseur, Marco Piccinini : « Il m’a informé de certains dossiers dans les grandes lignes bien sûr pour savoir quels sont les dossiers prioritaires. » Ce nouveau conseiller n’en dira pas plus.
Né le 21 janvier 1968 à Monaco, Jean Castellini n’a pas perdu de temps. Son père, Aurel Castellini, était professeur d’anglais au lycée Albert Ier. Un métier qu’il a exercé pendant une trentaine d’année. Sa mère, Solange, a élevé deux enfants. « Ma sœur, Claire, est un peu plus jeune que moi. Elle est documentaliste au collège Charles III. » Assez logiquement, c’est à Monaco que Jean Castellini suit toute sa scolarité. De l’école primaire, qui se trouvait alors à l’emplacement du nouveau conseil national, au lycée qui permettait de se lancer de la 6ème à la terminale inclue. C’est donc juste en face du ministère d’Etat que Jean Castellini passe 13 années de sa vie.

Vocation
Ses parents lui inculquent des valeurs simples : le respect des autres, l’envie et le goût de servir et la passion des langues. Une passion qui débouche ensuite sur l’envie de voyager et de découvrir d’autres cultures. C’est de là que vient sa passion pour les arts en général et la musique en particulier.
Pourtant, rien ne prédestinait ce fils d’enseignant à entrer au gouvernement. « Ma famille est monégasque depuis plus d’un siècle. Nous restons des gens simples. Je ne suis pas issu d’une grande dynastie d’hommes politiques ou d’entrepreneurs. » Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître que son père a pu avoir une réelle influence sur sa trajectoire. Un père avec une véritable vocation, qui a enseigné pendant une trentaine d’années au service de l’Etat.

HEC
Jean Castellini passe sa jeunesse à Monaco. Très tôt, la culture fait partie de sa vie. C’est d’ailleurs à 6 ans qu’il assiste à son tout premier concert à la salle Garnier. Puis à 11 ans, il assiste assez régulièrement au fameux concert donné le dimanche à 18 heures, à l’auditorium Rainier III. On est alors à la fin des années 1970. « A l’époque, les places pour les élèves coûtaient 10 francs. Où ailleurs dans le monde peut-on proposer à des adolescents un accès à la culture à un prix aussi bas ? »
En 1985, après un bac décroché avec mention « très bien », direction Nice et le lycée Massena pour une classe préparatoire aux écoles de commerce. L’année suivante, Castellini intègre HEC à Paris. Il n’a que 18 ans.
Trois ans, plus tard, en mai 1989, il sort d’HEC diplômé. Un cursus pendant lequel il passe les deux premières années sur le campus parisien de cette grande école. Avant de partir à l’étranger en troisième année. Une possibilité encore assez rare en 1988 que Jean Castellini décide pourtant de saisir. L’envie de voyager et de découvrir d’autres cultures l’envoie à l’université d’économie de Vienne (Autriche) pour le premier semestre. Puis la Hass school of business de Berkeley (Californie) pour le second trimestre.

Californie
Séduit par la Californie, Castellini est embauché par Barra, une entreprise de 80 salariés créée par un professeur de l’université de Berkeley, spécialisée dans la modélisation et la diffusion par des logiciels de techniques financières très en pointe à l’époque. Des techniques qui permettent alors d’analyser la volatilité sur les marchés financiers. « J’ai 21 ans et je me retrouve dans la boite californienne dont rêve tout étudiant européen. On va travailler en chemisette et en short, on évolue dans un environnement très multiculturel. Anglais, Indiens, asiatiques… » Au bout de 6 mois de formation, direction l’Europe pour commercialiser les techniques d’analyse et de gestion. Sauf qu’à l’époque, le seul bureau de Barra en Europe est à Londres. Le changement de climat et d’ambiance est assez radical. Les chemisettes à fleurs sont oubliées pour les costumes gris de la City.

Allemagne
Un peu lassé de multiplier les aller-retours entre l’Angleterre et le continent, Jean Castellini décide de lancer avec Lars, un ami danois, un bureau Barra à Francfort (Allemagne). Ce qui permet à Castellini de couvrir le sud de l’Allemagne, mais aussi la France, l’Italie et la Suisse. Et donc de parler plusieurs langues. D’ailleurs, aujourd’hui, il avoue parler « très bien » au moins quatre langues : français, anglais, allemand et italien.
L’expérience à Francfort dure 2 ans. « On a transmis ce bureau à de jeunes allemands. » Fin 1992, direction Paris. Nommé responsable du marketing pour l’Europe continentale, Castellini exerce cette fonction pendant 6 ans, jusqu’en 1998. Date à laquelle il épouse Maxime. D’origine italienne, elle donne naissance à deux enfants : Andrea en 1999 et Elena en 2002.

Seattle
C’est aussi en 1998 que ce Monégasque rejoint Russell Investments, une entreprise leader mondial du conseil en investissement pour les grandes institutions. Une entreprise basée à Tacoma, dans la banlieue de Seattle (Etats-Unis), très marquée par George Russell, le petit fils du fondateur : « Russell, ce n’est pas la caricature que l’on fait parfois des boites américaines : la jungle, des entreprises axées sur le profit, avec des rendements à courts termes… Russell, c’est une entreprise avec un rôle local social. Car on met l’humain au centre. Bien sûr, on cherchait à gagner de l’argent. Mais aussi à former et à éduquer. »
En fait, Russell conseille de grandes institutions, comme des caisses de retraites, des fonds de pension ou des compagnies d’assurance pour la gestion de leurs avoirs sur le long terme. Du coup, lorsque Russell décide de se lancer en Europe, c’est d’abord aux grandes entreprises et aux Etats que cette entreprise s’adresse. Avant de proposer aussi ses services aux particuliers. « Le produit et la qualité de la recherche ne changeaient pas. On a ouvert l’offre de produits à des gens qui avaient seulement 1 000 ou 5 000 euros à investir. » Après avoir travaillé trois ans chez Russell à Paris, Castellini prend la tête de ce bureau en 2001.

Paris
A Paris, la vie de Jean Castellini s’organise aussi en fonction de l’accès à la culture. D’ailleurs, son bureau est à 10 minutes du théâtre des Champs Elysées. Alors que son domicile est à 10 minutes de la salle Pleyel. Tout sauf un hasard bien sûr. Malgré tout, l’envie de revenir à Monaco est là. « En famille nous avons eu envie de donner à nos enfants le cadre et la qualité de vie que l’on avait connu. Ça nous semblait alors le plus beau cadeau que l’on pouvait leur offrir. » Alors en 2004, il démissionne et quitte Paris. Retour en principauté.

« Internationale »
« Je me sens redevable. Car j’ai envie de rendre à Monaco ce que Monaco m’a offert. Du coup, je démissionne. Et ma famille rentre en principauté. » Comme Castellini n’a pas de réseau d’affaires à Monaco, il faut tout reconstruire. Il faut dire qu’en 20 ans, la principauté a beaucoup changé.
« Alors que j’étais parti à 18 ans, je reviens au pays. Et ce qui me frappe le plus, c’est que la principauté est devenue très internationale. Par exemple, ma fille rejoint l’école des Carmes, où il y a déjà 15 nationalités différentes dans sa classe de maternelle ! » Dans ce cadre international, l’expérience de Castellini est décisive. Avec une véritable ouverture sur le monde et sur la finance à l’étranger, ce Monégasque possède les atouts nécessaires pour s’imposer dans son pays.

Monaco
Et puis, il y a aussi les rencontres. « Franck Biancheri et Stéphane Valeri notamment ont facilité mon intégration. Après avoir créé mon entreprise de conseil, Investment Research, je travaille pour le gouvernement et pour le conseil national. Ce qui me permet de réapprendre la réalité monégasque. Et de commencer à apporter un peu de mes compétences à mon pays. »
Castellini est alors chef d’entreprise. Et il travaille sur plusieurs dossiers. Notamment sur la finalisation des textes sur les activités financières en 2005 et 2006. Des textes qui seront adoptés en 2007. Mais avec l’avénement du prince Albert en juillet 2005, Jean-Luc Allavena, diplômé d’HEC comme Castellini, est nommé directeur de cabinet du prince : « Jean-Luc évoque la possibilité de rejoindre le cabinet princier. Je me demande si je ne rêve pas… » Le 1er août 2006, Jean Castellini rejoint officiellement le cabinet princier. Son entreprise est dissoute. Et ce Monégasque effectue pour la première fois la bascule du secteur privé vers le secteur public. Difficile pour quelqu’un qui n’a pas forcément cette culture ? « La pression, la gestion du temps et des priorités, la qualité des gens avec qui on travaille… Quand on est dans la haute administration, la différence public-privé n’est pas si évidente. Les journées sont longues. Et les responsabilités lourdes. »

Crédibilité
Fin 2007, les textes de loi sur les activités financières sont votés. Et la commission de contrôle des activités financières (CCAF) est créée. Du coup, Castellini est nommé au poste de secrétaire général de cette commission de contrôle. « Je quitte le cabinet avec un pincement au cœur. Car j’ai beaucoup appris pendant cette période. Mais cette nouvelle fonction est excitante, car tout est à faire. » Etablir la crédibilité de ce nouveau régulateur, localement mais aussi internationalement avec les homologues de la CCAF, la tâche est énorme. « Du travail avait déjà été fait depuis plusieurs années puisque deux commissions existaient avant le lancement de la CCAF. Donc je m’inscris dans cette continuité. » Une période qui est aussi l’occasion de travailler avec Christian de Boissieu, qui préside aujourd’hui la CCAF et que Jean Castellini apprécie. Mais là encore, les événements vont se précipiter.

Public
Printemps 2009. Castellini rencontre Joseph Safra et son fils, Jacob. Trois mois après, on lui propose de prendre la direction générale de la banque Safra à Monaco, qui emploie environ 90 salariés. Après deux ans à la CCAF, c’est le retour dans le privé en octobre 2009. Pendant 3 ans, il manage et développe cette banque en enchaînant de longues journées de travail. Et ne sait pas encore que sa trajectoire va l’amener à revenir dans le secteur public plus vite qu’il ne le pense.

Absolu
Le conseiller pour les finances, Marco Piccinini démissionne en octobre 2012. « En fait, les premiers contacts remontent à décembre. Et la décision d’accepter cette mission n’a pris que quelques secondes. Mais tant que ce n’est pas officiel, je n’en parle pas. Et à partir du moment où je suis pressenti à ce poste, la banque Safra me libère très rapidement. »
Une certitude, la feuille de route ne change pas. Comme l’a répété le ministre d’Etat Michel Roger, le budget doit viser l’équilibre. Une vision partagée par Jean Castellini même s’il remet en cause l’idée d’équilibre absolu : « L’équilibre absolu ? Je ne suis pas quelqu’un de dogmatique. « Absolu », c’est un terme un peu fort. Mais on doit atteindre l’équilibre budgétaire. Tout en continuant à se développer et à investir. »

Logique
« Avec ce retour à l’équilibre, Monaco peut réfléchir plus librement à un cercle vertueux. Un cercle où les rendements générés par une gestion prudente et performante du fonds de réserve constitutionnel (FRC) ne doivent pas servir à combler les déficits mais à préparer l’avenir. » Et lorsqu’on interroge ce nouveau conseiller sur les courants de pensée qu’il apprécie il est très clair : « Je suis plutôt libéral. Mais comme j’ai aussi été régulateur, je ne suis pas pour un libéralisme sans aucune régulation. Au fond, je crois à la valeur ajoutée et à la création de richesses par l’entreprise. Mais je crois aussi que les contrôles a priori et a posteriori, avec notamment les autorisations délivrées par la direction de l’expansion économique. Sans oublier ensuite les contrôles effectués dans les entreprises, qui sont aussi une bonne chose. » Une certitude, Castellini reprendra donc à son compte la logique défendue par son prédécesseur, Marco Piccinini. Monaco doit continuer à investir. Mais pas n’importe comment. Parce que « redistribuer c’est bien. Mais redistribuer quand on a produit quelque chose d’abord, c’est mieux. »

Attractivité
Parce que parmi les autres objectifs, il y a encore et toujours l’idée de doper l’attractivité de Monaco. Ce qui implique pour le gouvernement une logique simple : « Un pays sans déficit et sans dettes, c’est un Etat sain. C’est aussi un pays qui donne envie de venir s’y installer. Avec sa famille ou même avec son entreprise. Alors qu’un pays qui génère des dettes et du déficit, c’est un pays où on peut penser qu’un jour les prélèvements augmenteront. Or, cette incertitude ne rend pas un pays attractif. » Autre mission : attirer de nouvelles entreprises à s’installer en principauté. Ce qui passe par une fiscalité « douce » qui reste un atout aujourd’hui encore : « A Monaco, il existe une fiscalité. Mais cette fiscalité reste modérée. Bref, on a la possibilité de maintenir ce cadre séduisant, tout en continuant à investir pour l’avenir. »

Art
En tout cas, les nouvelles fonctions de Castellini ne l’empêcheront pas de continuer à assouvir sa soif de culture sous toutes ses formes. Avec un petit penchant avoué pour la musique en particulier. « J’aime beaucoup l’art contemporain. En fait, je suis fasciné par l’acte de création. J’admire ce geste. Qu’est-ce qui amène quelqu’un, un matin, à faire une sculpture, à composer un quatuor à cordes, à tracer des lignes sur un papier… Tout ça m’émeut et me fascine. » Mais Castellini confie ne pas être collectionneur. Pas de toiles de maîtres ou de grands sculpteurs à la maison. En préférant être amateur et observateur, il avoue un fort penchant pour l’Autriche : « Vienne est une ville où je me sens chez moi. J’y ai étudié et j’ai presque eu l’impression de vivre là-bas il y a 100 ans. A l’époque de mon compositeur favori, Gustav Mahler. Il y a eu en Autriche un foisonnement d’artistes exceptionnels au même endroit, au même moment, dans une multitude d’arts. » Et il ne faut pas beaucoup pousser le nouveau conseiller pour les finances pour qu’il se laisse aller à raconter sa dernière visite en Avignon, il y a 3 mois, du côté de la fondation Lambert. L’occasion de découvrir une impressionnante collection d’œuvres contemporaines : « Il y avait plus de 300 œuvres exposées. Certaines de Jean-Michel Basquiat ou Anselm Kiefer notamment. »

Démission
Aujourd’hui, même si l’emploi du temps du nouveau conseiller pour les finances est très chargé, pas question de faire une croix sur la culture : « J’ai toujours gardé un peu de temps pour l’art. Car c’est pour moi un moyen de conserver un équilibre. Surtout lorsque la charge de travail augmente. Du coup, dès que j’ai une occasion d’entendre ou de voir une œuvre, quelle qu’elle soit, je fais tout mon possible pour ne pas la rater. »
Et pour éviter le mélange des genres, Castellini démissionnera de son poste de président des Amis du printemps des arts : « Comme le département des finances est amené à arbitrer dans les dossiers de subventions, je ne voulais pas qu’une association culturelle soit perçue, à tort, comme privilégiée par rapport aux autres. Dès qu’il y a des soupçons de conflits d’intérêts, ça n’est pas bon. Donc dans un souci de cohérence avec ma fonction et par respect pour le printemps des arts, il est logique que je démissionne. » Castellini qui aime les choses « bien faites », sait aussi que par manque de temps, il lui était désormais impossible de parvenir à continuer à présider cette association des Amis du printemps des arts.

Dialogue
Homme de dialogue, Jean Castellini reste un homme discret. « Même si je m’exprime facilement en public, je suis à la fois réservé et à l’écoute. Car je suis ouvert aux autres. Sinon, je suis quelqu’un de calme. Et comme beaucoup de gens d’origine modeste, je suis très tenace. »
Du 15 mars au 14 avril, il y aura le printemps des arts. Désormais, le printemps sera aussi celui du budget pour Jean Castellini. En attendant, jusqu’à mi-février, le conseiller se déplace. Parce qu’il tient à rencontrer sur le terrain un maximum d’interlocuteurs. Une phase d’écoute nécessaire et importante pour ce nouveau conseiller. Ensuite, pas question de lâcher. Il y a un cap à tenir. « Je ferai de mon mieux pour tenir les objectifs fixés. » Tenace, on vous dit.
_Raphaël Brun