meeting d'Horizon Monaco

« Je conduirai la liste »

POLITIQUE / Le leader de l’opposition, l’élu Rassemblement & Enjeux (R&E) Laurent Nouvion, a accepté de dévoiler sa stratégie pour les élections de février 2013.

 

Alors, vous quittez la présidence de R&E ?
C’était dans ma tête depuis un certain nombre de mois. Dans notre démarche, on prône une union nationale la plus large possible. Du coup, il était normal que je remette la présidence de Rassemblement & Enjeux (R&E) dans les mains de notre comité politique, pour me mettre à la disposition d’une liste d’union nationale.

Qui va assurer l’intérim ?
Le vice-président ou les deux vice-présidents de R&E. Ça sera fait au début de l’hiver. Nos statuts prévoient que l’assemblée générale décidera au printemps pour élire un nouveau comité politique. Et c’est ce comité politique qui élira ensuite un nouveau ou une nouvelle présidente pour R&E.

A moins de 6 mois des élections, l’été a été studieux ?
Je ne me suis presque pas arrêté de travailler. Notamment au mois d’août. Car c’est une période propice à la réflexion. Et j’en ai aussi profité pour beaucoup lire.

Vous avez lu quoi ?
Des ouvrages structurants. J’ai relu une partie de la biographie de de Gaulle. Et une partie des mémoires de Talleyrand, dans un livre de Jean Orieux. Mais aussi beaucoup de presse, car c’est un peu ma drogue.

Des dossiers plus monégasques aussi ?
Bien sûr. Il y a eu le rapport de l’Etat sur les comptes 2011, mais aussi les réponses du gouvernement sur le budget rectificatif 2012. Sans oublier une série de PV à corriger pour le conseil national. Résultat, fin août j’étais parfaitement à jour et prêt à reprendre le collier.

Vous regrettez d’avoir accepté la présidence de la commission de législation ?
Pas du tout. J’ai accepté cette présidence proposée par la majorité Union des Monégasques (UDM). Ce qui a relativement surpris l’UDM. Et j’ai pris cette présidence avec des voix minoritaires que j’assume totalement. Mais le plus important, ce ne sont pas les polémiques, mais les différents dossiers sur la table de cette commission.

Depuis le 4 avril, quel est votre bilan ?
La première réunion qui s’est déroulée dans le nouveau bâtiment du conseil national a eu pour thème la question de la garde à vue. C’est un joli symbole. On a évoqué la réponse du gouvernement datée du 6 août. Et j’ai été heureux de constater que les amendements proposés par la majorité UDM en février-mars sur le projet de modification du code de procédure pénale en matière de garde à vue, ont pour la plupart été abandonnés devant la position très ferme du gouvernement. Une position du gouvernement que je salue.

Pourquoi ?
Parce qu’à Monaco, la sécurité est un atout essentiel. Voilà pourquoi la sécurité en principauté ne se négocie pas. Tout en respectant bien entendu tous les principes de défense et de respect des personnes. Du coup, je suis satisfait qu’environ 80 % des amendements aient été refusés.

Vous avez avancé sur d’autres textes importants ?
Bien sûr. Malgré les reproches que j’ai entendu, deux réunions ont eu lieu en juillet sur le projet de loi sur la corruption. Résultat, l’examen de ce texte est terminé. Ce texte a été déposé en décembre 2010 par le gouvernement pour être étudié en septembre 2011 par l’ancienne commission de législation. Or, on m’a reproché mi-juin 2012, c’est-à-dire un mois et demi après ma prise de fonction, d’être un danger pour le pays parce que ce texte est urgent et qu’il faut donc vite le voter !

Pourquoi l’étude de ce texte est si longue ?
En l’étudiant, on s’est aperçu de l’énormité d’un certain nombre de dispositions proposées par le gouvernement. Du coup, au lieu de voter ce texte à la va vite, cela nécessitait une grande réflexion. Car il suppose des conséquences directes et indirectes pour l’ensemble des institutions et acteurs économiques à Monaco. Donc on attend désormais les réponses du gouvernement.

D’autres textes ont avancé ?
Oui. Notamment le projet de loi sur les voies de recours de l’Etat. En revanche, je regrette que sur la loi d’organisation judiciaire, on en soit toujours au statu quo malgré des demandes répétées du gouvernement. Car ce texte remonte à 2004 !

Qu’est-ce qui bloque ce texte ?
Une différence philosophique très nette entre le gouvernement, la majorité et l’opposition. Dans le cadre d’un autre projet de loi voté en 2009, le gouvernement a modifié les statuts de la magistrature. Ce projet de loi, qui n’est pas révolutionnaire, a poussé la majorité à missionner le professeur de droit public Thierry-Serge Renoux. Et ce professeur en est arrivé à la conclusion que la direction des services judiciaires (DSJ) était inconstitutionnelle. Ce qui doit être une première dans l’histoire de Monaco !

Vous pensez toujours à démissionner de cette présidence en cas de blocage ?
Je suis déterminé et constant. Et je suis décidé à faire avancer cette commission de législation. Donc je peux vous assurer que, sauf si on m’empêche de travailler, j’avancerai. En février 2013, on fera le bilan de cette commission sous ma présidence. Et tout le monde sera obligé de constater que les dossiers ont avancé. Notamment sur des sujets délicats et parfois même sensibles politiquement.

Vous êtes sûr de vous ?
Oui. Car je suis déterminé et plein d’énergie. Même si je dois faire face au manque de coopération des services du conseil national. Mais ce ne sont pas eux qui sont en cause. Car tout ça leur est imposé par la présidence.

Un exemple ?
Lorsque je demande à voir des permanents du conseil national 15 minutes avant le début d’une réunion, cela m’est refusé. Tout ça, sans motif. Mais ça n’entame pas ma détermination.

Qui mènera la liste R&E ?
La liste ne portera pas le nom R&E. C’est la raison pour laquelle j’ai démissionné de la présidence de R&E. Si l’ensemble de mes co-listiers le souhaitent, j’aurai l’honneur et la haute responsabilité de conduire cette liste.

Combien d’élus R&E sortants vont se représenter ?
Christophe Steiner et Marc Burini devraient se représenter.

Vous allez faire des primaires comme l’UDM ?
On ne peut pas passer son temps à dire qu’on respecte les traditions monégasques et les spécificités locales tout en passant son temps à singer systématiquement la France. Le président UDM du conseil national a décidé d’organiser ses primaires le 27 septembre. Alors qu’on a informé tout le monde début juillet que R&E ferait son meeting le même jour à 20 heures à la salle du Canton.

Mais les dates restent libres pour tout le monde ?
Fin juin, le président UDM du conseil national, Jean-François Robillon, m’a demandé dans une lettre de reporter une commission de législation, pour qu’une réunion publique sur la culture puisse avoir lieu. Ce que j’ai fait. Or, à la fin de ce courrier il dit aussi qu’il se doit de faire en sorte d’assurer le bon déroulement des différentes réunions associatives dans le cadre des élections au conseil national.

Vous êtes en colère ?
Je regrette que le président du conseil national prenne les Monégasques en otage le 27 septembre. En leur demandant de choisir. Or, les Monégasques auront à choisir le 10 février 2013, dans les urnes et à bulletins secrets. C’est dommage d’opposer les Monégasques aux uns aux autres. Ce n’est pas notre démarche. Et je regrette profondément que ça se passe comme ça. Surtout que c’est une première.

Vous allez faire des alliances avec l’Union pour la principauté (UP) et Synergie Monégasque (SM) ?
C’est vrai que SM est un interlocuteur privilégié depuis longtemps. De plus, l’UP a pris contact avec nous. Plus récemment des élus indépendants ont aussi discuté avec nous.

Quels indépendants ?
Ce n’est pas à moi de le dire. Car je respecte trop mes interlocuteurs pour donner le détail des personnes rencontrées. Mais on ne se cache pas. On discute avec eux. Même si on pense que certains points ne sont pas négociables.

Lesquels ?
A Monaco, la nature du régime ne doit pas changer. Autre point important : la loi électorale qui ne correspond pas à la tradition locale qui veut que des personnalités monégasques puissent être candidates sans être dans une liste de 13 ou 24. Si on est élu, on créera le même mois, un groupe de travail qui réunira majorité, opposition et des gens issus de la société civile. Ce groupe aura 6 mois pour trouver une solution à ce problème. Il faudra mener tout ça sans arrière pensée politique.

Que change pour R&E la loi sur le financement des campagnes électorales ?
Déjà, il y a une pré-campagne qui débute le 3 octobre. Ce texte nous a poussé à encadrer nos dépenses avec précision et rigueur. Donc j’ai demandé à ce qu’on reste 15 % en dessous du plafond fixé par la loi à 400 000 euros. Ce qui nous permet de garder une marge de manœuvre.

Des regrets sur cette loi ?
On regrette que cette loi n’encadre pas aussi la campagne médiatique. Donc ça sera aussi un chantier à mener pour le conseil national.

Pourquoi UDM, UP et R&E parlent tous d’union nationale ?
Mais la vérité, c’est que R&E a été le premier à parler d’union nationale il y a deux ans et demi ! Alors que la majorité ne parlait que de son programme Union pour Monaco (UPM), devenu programme UDM puisque la majorité a explosé. En ce qui nous concerne, on a une traçabilité sur le plan politique. Notre porte est ouverte. Il y a 4 ans, on avait 176 adhérents, contre près de 500 aujourd’hui. Et je parle avec tout le monde.

Vraiment tout le monde ?
Oui. Car je n’hésite pas à parler avec des gens qui n’étaient pas d’accord avec moi. Car il faut montrer l’exemple en montrant qu’on est capable de travailler avec tout le monde, pour le bien du pays. Ce n’est pas simple. Mais la politique à Monaco, c’est ça. Et c’est là où on se différencie de la France. Car en principauté, on n’est pas un camp contre un autre. Or cette campagne tend vers ça. Et je regrette de voir qu’on va vers une campagne faite d’attaques dans tous les domaines, sans respect, quel qu’en soit le prix. Mais R&E n’ira pas dans ce chemin là.

L’UDM prétend être le seul groupe politique à avoir réussi l’union avec 15 élus sur 21 ?
Sauf qu’il s’agit d’une situation héritée. En 2008, la majorité UPM a fait 52,2 % des voix et a donc eu 21 élus sur 24. Avec 40,4 % des voix, R&E a obtenu les 3 sièges restants. Et une troisième liste avec 7,4 % n’a eu aucun élu. Aujourd’hui, qu’est-ce qui reste des 6 élus Union nationale pour l’avenir de Monaco (UNAM) qui ne sont plus que 2 ou 3 aujourd’hui ?

L’UDM vous accuse de ne pas avoir de véritable projet politique ?
Les Monégasques auront un avant projet avec une douzaine d’idées fortes qui sera dévoilé le 27 septembre et dans les semaines à venir. Et un projet politique beaucoup plus précis avant les élections, comme la tradition le veut.

Ce que vous reprochez concrètement à la majorité UDM ?
On a un désaccord avec la frange dure de l’UDM, qui est majoritaire. Comme on le voit depuis plusieurs mois, ils sont dans une dérive républicaine. Car le gouvernement n’est pas tenu par le programme UDM, même s’il s’en préoccupe. Ou alors, c’est qu’on a changé de régime !

Vos réunions de quartier continuent ?
On a promis de venir revoir les Monégasques rencontrés dans nos réunions de quartier. Donc on va reprendre ces réunions en octobre jusqu’à mi-novembre. Avec des thématiques fortes, comme le logement par exemple. Car pour les logements, comme pour l’offre commerciale, il faut absolument raisonner à partir d’une logique de quartier.

L’avantage de ces réunions de quartier ?
Faire un second passage dans chaque quartier en octobre-novembre nous permettra d’affiner notre avant projet politique annoncé le 27 septembre.

Le budget rectificatif est encourageant ?
Oui. Car les recettes fiscales sont meilleures que prévues. Notamment avec plus de 40 millions de TVA. Donc si ce budget est à l’équilibre tant mieux. Mais le budget de l’Etat doit encore rembourser près de 550 millions d’euros au fonds de réserve, notamment pour la tour Odéon et la ZAC Saint Antoine.

Vous restez prudent ?
Oui. Car ce qui nous intéresse dans ce budget c’est de savoir quelle est la partie récurrente et quelle est la partie exceptionnelle. Ce qui permettra d’avoir une perspective pour élaborer le budget primitif 2013. Notamment pour la TVA et les droits de mutation. D’ailleurs, dans notre projet politique, on va demander une vision budgétaire à 3 ans. Tout en encadrant strictement les reports de crédits.

Le problème posé par les reports de crédits ?
Ca a créé un budget « bis. » Et ça donne une très mauvaise visibilité des comptes public. Tout en retardant un certain nombre de grands chantiers. Car à partir du moment où on a enregistré des recettes meilleures que prévues sur le budget rectificatif, il faut accélérer la finition des chantiers en cours. Il faut finir les travaux au port Hercule, accélérer sur les terrains des délaissés SNCF, ne pas prendre de retard sur le collège Charles III… Car les habitants de Monaco n’en peuvent plus des chantiers. Et il faut lancer immédiatement la réflexion sur Odéon 2 ou Annonciade 2. Ce qui nous permettra d’ici 2015 environ de nous lancer sur le dossier de l’extension en mer.

Le prince qui relance l’idée d’une extension en mer, c’est une bonne nouvelle ?
Bien sûr. De plus, ça donne une véritable perspective aux entrepreneurs et aux architectes monégasques et à tout le pays. Car Monaco est condamné à se développer. Donc les élus doivent accompagner cette idée du prince en votant une grande loi de désaffectation du domaine maritime. Une sorte de loi cadre qui comprenne tout : le financement, les perspectives de construction, le timing, l’encadrement juridique… Tout en gardant la souveraineté de cette extension.

Pas de financement par un partenariat public-privé alors ?
Quand R&E demande que le fonds de réserve constitutionnellement soit bien géré pour qu’il continue à grandir, ce n’est pas pour le regarder avec des yeux dans le vague. Car cet argent doit servir de base à un financement ou à des relais de financement pour la future extension en mer.

Pourquoi ?
Quand nos aïeux ont construit l’extension en mer de Fontvieille, ils n’avaient pas cet argent. Du coup, ils avaient lancé des emprunts. Tout s’est bien passé et ça a été une success story. Grâce à eux, on a la chance d’avoir des réserves. Donc ces réserves doivent servir de matelas pour assurer et garantir un auto-financement de l’extension en mer. C’est notre indépendance nationale qui est en jeu.

Le fonds de réserve augmente ?
Si on revient à des budgets à l’équilibre, le budget de l’Etat remboursera le fonds de réserve qui passera de 1,8 milliard à 2,5 milliards. Voire 3 milliards d’ici 3 ou 4 ans. Or 3 milliards, c’est une taille suffisante pour créer un fonds souverain. Avec une gestion dédiée. Et ce fonds souverain, c’est notre garantie d’indépendance dans nos négociations avec la France, avec le conseil de l’Europe ou l’espace économique européen (EEE). Si on a des sous, si on a des réserves, alors on peut discuter mieux et plus confortablement.

D’autres avantages ?
Avec un fonds de réserve de cette taille, on pourra négocier nos taux pour emprunter. Surtout qu’au delà de 500 millions d’euros d’investissement, il faut l’accord du Trésor français.

Pour le logement des Monégasques, l’IMSEE estime les besoins en logements après 2 014 à 323 logements jusqu’en 2022 : c’est suffisant ?
Dès février 2008, R&E a réclamé une étude statistique sur les logements domaniaux pour connaître les besoins exacts. Mais l’IMSEE n’existait pas. Il faut donc saluer leur travail dont les conclusions ne sont pas discutables. Ce rapport de l’IMSEE permet une meilleure adéquation de l’offre et de la demande, ainsi qu’une meilleure flexibilité du service des domaines et de l’habitat. Du coup, on va faire une proposition.

Laquelle ?
La fusion des services des domaines et de l’habitat et la création d’une grande foncière d’Etat. Ce qui permettrait d’avoir des appartements refaits plus vite. Mais aussi des bourses d’échanges d’appartements, une idée que j’avais suggérée il y a 5 ans. Des bourses qui fonctionnent plus vite grâce à des bases de données informatiques plus efficaces. Car aujourd’hui, avant qu’un appartement soit rendu, refait et remis dans le circuit, il s’écoule entre 8 et 12 mois. C’est trop long. Or, un turn-over plus rapide permettra de régler une partie de la pénurie d’appartements.

D’autres conclusions intéressantes dans ce rapport de l’IMSEE ?
Ce rapport dit qu’il faut réadapter les dimensions des appartements. Avec beaucoup de deux pièces. Comme on avait demandé pour le chantier de la villa Ida, avec des 2 pièces pour regrouper des jeunes et des personnes âgées. Ce qui permettrait d’avoir une mixité dans les générations.

Où construire ces 323 appartements ?
Il y a des remembrements en cours. Ensuite, il faudra relancer les droits à bâtir pour accélérer les remembrements. Ce qui donnera la possibilité à ceux qui ont des appartements anciens de récupérer des m2 neufs. Il y aussi la démolition d’anciens appartements domaniaux qui ne sont plus aux normes et qu’il faudra remplacer.

Jean-Sébastien Fiorucci qui démissionne de la présidence de l’UDM pour rejoindre le département des finances, ça vous a surpris ?
J’ai beaucoup de mal avec l’incohérence, notamment en matière politique.

Vous dialoguez avec Jean-François Robillon ?
J’ai déjà proposé un débat à Jean-François Robillon. Mais j’attends toujours sa réponse. Comme moi, il est tête de liste. On doit un débat en tête-à-tête aux Monégasques. Pourquoi pas un débat public à l’auditorium par exemple ? Je relance donc mon invitation par l’intermédiaire de L’Obs’.
_Propos recueillis par Raphaël Brun