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Jardins d’Apolline
« Pas de double peine pour les résidents ! »

SOCIETE/De l’eau non potable émanant d’un immeuble domanial quasi-flambant neuf… Qui aurait pu imaginer ce scénario catastrophe à Monaco ? C’est la crise sanitaire que doit gérer le gouvernement monégasque et qu’affrontent les résidents des Jardins d’Apolline, en passe d’être temporairement relogés.

Du jamais vu. Une visite du prince Albert dans l’immeuble domanial, des mesures d’urgence dont la nomination d’un “Monsieur Apolline” et 10 millions d’euros provisionnés sur le budget de l’Etat en 2017… Depuis un mois, la crise sanitaire régnant dans les blocs d’habitation des jardins d’Apolline occupe tous les esprits et mobilisera les différents services de l’Etat durant encore des mois voire des années. De la DASS aux Travaux publics… Et pour cause. « Cette situation insupportable va bouleverser la vie des personnes concernées pendant longtemps encore. Ce qui leur arrive est exorbitant », constate le ministre d’Etat. En colère, Serge Telle ne mâche pas ses mots : « Le gouvernement est scandalisé. On n’est pas au Burkina Faso… »

Eau non potable

Depuis le 12 juin et le résultat des premières analyses démontrant une non-potabilité de l’eau, le dossier Apolline est en effet placé au-dessus de la pile des dossiers gouvernementaux. Surtout que les problèmes sont allés crescendo. Si les premiers dégâts des eaux remontent à 2013, les sinistres, liés à un phénomène incroyable de corrosion des canalisations et des causes multiples — entre des joints qui fuient, des canalisations encastrées, qui font stagner l’eau et apparaître des champignons sur les cloisons, par capillarité — se sont multipliés en 2015. « Nous avons asséché 22 appartements sinistrés », observe le conseiller pour l’Equipement Marie-Pierre Gramaglia. Plus d’une cinquantaine de logements seraient aujourd’hui concernés…

Pire, certains résidents ayant vu couler de l’eau trouble, des prélèvements ont été effectués. Montrant une toxicité de l’eau en raison de traces de fer et appelant à des mesures radicales. Entre livraison de packs de Cristaline et interdiction de boire de l’eau du robinet puis de prendre des bains ou de se laver les dents… Avec toute l’inquiétude et l’exaspération que cela peut susciter dans les 237 appartements des 4 blocs, occupés par de nombreuses familles avec de jeunes enfants.

Relogement de 10 % de la population monégasque

Aujourd’hui, un cap a été franchi. Si techniquement, le diagnostic n’est toujours pas établi sur les causes profondes de cette crise, les réseaux de distribution d’eau, réalisés par l’entreprise monégasque Squarelectric, sous-traitant du groupement Engeco-Satri, sont montrées du doigt. Au point qu’une réfection totale a été décidée. En plus de la pose de différents systèmes de filtration et de stérilisation UV, pour garantir la potabilité de l’eau dès la mi-juillet, les canalisations doivent être déviées et refaites au sein de chaque appartement. Un chantier très important qui va être effectué, bloc par bloc, sur « au moins deux ans et demi » et qui impliquera un relogement temporaire de 10 % de la population monégasque.

Pour chaque bloc, le gouvernement doit alors trouver urgemment une solution. « Toutes les pistes sont en train d’être étudiées, a annoncé Serge Telle. Le secteur libre, les caisses sociales, le secteur domanial… Il est probable que nous aurons besoin d’appartements dans l’opération Engelin. Ce qui différera l’entrée des demandeurs pour cet immeuble. » Ce sera du cas par cas. Certains résidents ayant une résidence secondaire en France pourraient vouloir s’y réfugier durant la durée des travaux…

Ces déménagements à venir font déjà grincer des dents. « C’est un coup sur la tête d’apprendre qu’il va falloir faire ses cartons, déménager un an, quitter un appartement que l’on a entièrement décoré », observe Franck Lobono, le président de l’association des habitants des Jardins d’Apolline, conscient de la difficulté de trouver 60 solutions de replacement à Monaco. Surtout compte tenu de la « pénurie » qui règne dans le secteur domanial… « Beaucoup de résidents espèrent bénéficier de solutions facilitant le plus possible la vie. Des logements meublés avec des cuisines équipées. Pas de double peine pour les résidents ! » clame Franck Lobono.

Assignation en référé

L’Etat a également décidé de trouver les responsables de cette situation désastreuse. « Le gouvernement, qui subit également d’importants préjudices dans cette affaire, a demandé à ce que des actions judiciaires soient engagées, en responsabilité et en dommages et intérêts, à l’encontre de l’ensemble des acteurs impliqués dans la chaîne de conception, de réalisation et de suivi de cette opération », a indiqué le ministre d’Etat. A savoir contre l’entreprise Squarelectric, les entreprises du groupement Engeco-Satri, le cabinet d’architectes Giraldi et les bureaux d’études. Une assignation en référé sera d’ores et déjà lancée dans les prochains jours par l’avocat parisien, conseil de l’Etat dans les opérations immobilières, Me Yvon Goutal, pour désigner un expert judiciaire. En espérant que ce dernier explique ce qu’il s’est vraiment passé…

_Milena Radoman

 

EN BREF/

Compensation financière

Si seule une ristourne de 15 % du loyer avait été initialement annoncée, le gouvernement a fini par accorder une gratuité totale des loyers et des charges, avec un effet rétroactif au 1er juin et jusqu’au 31 août. Une réduction de moitié interviendra jusqu’au relogement provisoire (qui amènera une nouvelle gratuité). La reprise normale du loyer et des charges interviendra uniquement après la réintégration dans l’appartement d’origine.

Le HQE hors de cause ?

La construction aux normes Haute construction environnementale (HQE) a-t-elle été bien maîtrisée ? C’est la question que se pose Franck Lobono, président de l’association des habitants des jardins d’Apolline. Pour le gouvernement, « le HQE ne doit pas être remis en cause et tous les matériaux utilisés avaient été certifiés conformes. »

Du conseil national aux Jardins d’Apolline

C’est finalement Albert Croési qui a été choisi pour devenir Monsieur Apolline. Nommé chargé de mission auprès du ministre d’Etat, il sera l’interface avec les résidents des quatre blocs pour gérer leurs problèmes. « C’est dans l’intérêt des Monégasques, et au regard de l’urgence de cette situation que sa collaboration avec le conseil national (a donc cessé) par anticipation dès le 1er juillet », a commenté le président de l’assemblée Christophe Steiner. Albert Croési était délégué à la cellule de veille de la priorité nationale et conseiller en affaires publiques au conseil. Il est également directeur général de Monaco Inter Expo. « On espère que ça va fluidifier les choses », note un résident.

Retour sur un fiasco

POLITIQUE/Qui est responsable ? Le conseil national pointe du doigt une inertie des services de l’Etat. Sans exclure ses propres failles…

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« Même si ça fait deux ans qu’on tire la sonnette d’alarme, la situation actuelle ne devrait pas exister. On a donc tous dysfonctionné », a reconnu le président de la commission Logement du conseil national, Jean-Michel Cucchi. Le 22 juin, lors du vote de la résolution de l’assemblée, réclamant des mesures exceptionnelles au gouvernement, de nombreux élus ont surtout pointé l’inertie du gouvernement avant le déclenchement de la crise sanitaire en juin. « Jusqu’à récemment, le gouvernement n’avait pris dans ce dossier Apolline que des décisions mineures, mesquines et insultantes. Et puis, parce que le prince Albert a froncé les yeux et fait la grosse voix, j’ai l’impression que tout le monde est à plat ventre depuis trois jours et qu’on prend enfin de vraies décisions. Bizarrement, il s’agit des décisions que réclamaient Jean-Michel Cucchi et les élus du conseil national. Ça devient dur d’avoir raison trop tôt… Pourquoi avoir attendu autant ? » a carrément tonné Jean-Charles Allavena. Une mise en cause que n’a pas esquivé Serge Telle : « Nous devons absolument comprendre comment, y compris à l’intérieur des services de l’Etat, nous en sommes arrivés là. S’il le faut, nous assumerons notre part de responsabilité, sans tabou et sans arrière pensée », a de son côté assuré le ministre d’Etat, Serge Telle. Un audit sera-t-il réalisé ?

_Milena Radoman

 

POLITIQUE/

Bras de fer

Même sur la crise aux Jardins d’Apolline, le consensus parlementaire a vite éclaté. Après avoir dénoncé l’inaction du gouvernement et « une honte humaine », Béatrice Fresko-Rolfo a interpellé ses collègues de la Nouvelle majorité, groupe politique au pouvoir depuis plus d’un an : « Qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait du conseil national ? Où sont ces voix fortes censées défendre les intérêts des Monégasques ? » Avec une pique à Jean-Charles Allavena, « chef de file de ce nouveau courant que l’on pourrait nommer “Beaucoup de bruits pour rien” ». « Je trouve votre intervention lamentable. Il n’y a pas d’autres mots, a répliqué Jean-Michel Cucchi. Faire de la récupération politique de dernière minute et de bas étage ne vous honore pas. » Ambiance… _M.R.

écrit par Milena