Isabelle-Ithurburu

Isabelle Ithurburu
«Il fallait rassurer nos abonnés»

SPORT BUSINESS / Dans le cadre du Sportel, qui s’est déroulé du 15 au 18 octobre, L’Obs’ a rencontré Isabelle Ithurburu, journaliste sportive pour Canal+. L’occasion d’évoquer le marché des droits télé et la guerre qui oppose Canal à BeIN Sport. Sans oublier sa passion pour le rugby.

Comment l’arrivée de BeIN Sport a été vécue à Canal+ ?
On a découvert qu’on n’était pas les seuls à diffuser du sport. Il a fallu changer nos habitudes, notamment sur le foot, puisque BeIN Sport est surtout sur le foot. Il y a eu une petite panique au début. Et on s’est rendu compte avec le temps que ça a permis à Canal de sauter un pas, de peut-être changer sa façon de gérer les droits télé.

C’est-à-dire ?
On le voit sur la Ligue 1 (L1). On a diminué l’offre, mais on a les plus belles affiches. C’était un choix difficile à faire. Mais on privilégie les 4-5 gros clubs français. Canal a la décision des affiches. L’an dernier, Orange pouvait en choisir une, alors que cette année c’est Canal qui décide seul.

Et sur le foot étranger ?
Sur le foot étranger, le gros changement c’est sur la Ligue des Champions (LDC), où il a fallu diminuer l’offre. Maintenant on propose la plus belle affiche, comme le faisait TF1. Toujours pour le foot européen, on a des accords. On a dû partager, mais avec notre émission L’Equipe du dimanche, les abonnés ont tous les buts. On a eu ce petit vent de panique. Mais finalement, nos chefs ont bien fait ça. Et on se retrouve avec des week-ends très complets.

Ce qui vous a permis d’arriver sur l’émission Le grand relais ?
Je suis vraiment détachée sur le rugby maintenant. Et le samedi après midi est composé d’une grosse affiche de Top 14, suivie d’une grosse affiche de L1. Le soir, on a tenté de faire à peu près la même chose. Avec Jour de foot devancé par Jour de rugby. On a une continuité toute la journée pour les abonnés.

Depuis quelques mois, on insiste beaucoup chez Canal sur le fait qu’il n’y a «que le meilleur» sur votre antenne : vous avez reçu des consignes ?
C’était nécessaire. Quand on a vu qu’on changeait la grille, on modifiait les habitudes des abonnés. Il fallait vraiment le faire comprendre. Et surtout sur le foot. C’était une bataille de communication : il fallait rassurer nos abonnés. Il fallait leur dire qu’on avait toujours le meilleur, et peut-être mieux. Aujourd’hui, ça y est, c’est ancré. On a deux grosses affiches de L1 le week-end. Le foot français reste le sport qui marche le mieux chez nous.

Mais BeIN Sport serait aussi intéressé par les droits sur le rugby ?
On est passé par là avec le foot, donc on pourra mieux le gérer. Ce qu’il y a de bien, c’est que ça nous montre qu’il faut toujours se remettre en question, qu’il faut toujours faire mieux. Je pense que l’offre de Canal+, en tout cas pour le rugby, est vraiment très bonne. Ça fait des années qu’on est les seuls à avoir l’exclusivité des images. Du coup, il y a quand même une touche «Canal» qu’on ne perdra pas.

Et si BeIN Sport achète une partie des droits du rugby ?
Si on doit se mettre à partager, il faudra être encore plus fort. Mais ce sera peut être un avantage. Parce que ça nous permet de revoir nos émissions et nos grilles, comme on l’a fait.

La concurrence BeIN Sport – Canal+ est une bonne chose ?
Je préfère avoir l’exclusivité. Pour le rugby, par exemple, on se rend compte du confort pour le travail : on a un contact direct avec les acteurs, les entraîneurs. Après, pour les téléspectateurs, cette concurrence, c’est bien aussi pour qu’ils voient autre chose. Comme ça, ils peuvent juger. Et nous, encore une fois, ça nous permet de nous remettre en question et de faire évoluer l’offre.

A Monaco ou en France, les téléspectateurs seront vraiment gagnants ?
Même si BeIN Sport fait une offre abordable, les gens ne se sont pas forcément abonnés. Du coup des matchs passent inaperçus. Des affiches sont moins vues, ce qui est dommage. C’est ce qui se passait avant sur Foot+, avec des équipes du bas de tableau. Les supporters de ces équipes vont s’abonner, mais il y aura quand même au final des audiences plus faibles. A Canal, on a la chance de ne pas faire que du sport. Résultat, les gens ne s’abonnent pas à Canal+ que pour le sport. Donc certains de nos abonnés ont aussi pris BeIN Sport, sans pour autant résilier Canal+.

Comment vous jugez la bataille des droits télé ?
Dans un sens, c’est une bonne nouvelle qui montre que le sport intéresse de plus en plus de gens. Après ce qui est dommage, ce sont les montants. Ce n’est peut être pas forcément encourageant quand on sait les dérives qui peuvent arriver, puisque plus il y a d’argent, plus il y a de dérives. Mais que des chaînes s’arrachent le sport, c’est plutôt une bonne chose.

Le fait de surpayer certains sports, c’est préjudiciable ?
Il faudrait qu’il y ait un équilibre. Comme pour le PSG, on est content qu’il y ait des stars en France. Mais il faudrait peut être investir dans d’autres clubs pour que ça ne devienne pas un championnat à sens unique. Pour la télé, ça peut être le même problème. Il faut éviter qu’il y ait de gros déséquilibres entre sports. Là, on en arrive à surpayer des sports où il y a beaucoup d’argent. Et on en oublie qui mériteraient d’avoir une place, comme le handball ou le basket.

Vous avez été approchée par BeIN Sport ?
Pas directement. Un ancien directeur d’Infosport+ est parti là bas. Moi, j’avais des contacts, mais pas d’offre d’emploi. Au même moment, j’ai eu des offres d’évolution de la part de Canal. Donc la question ne se posait pas.

Comment s’est passée votre progression à Canal+ ?
J’ai commencé à Infosport+. J’étais novice, donc c’est là où je me suis beaucoup formée. Puis j’ai fait du direct, progressivement, pendant 3 ans. D’abord sur la Coupe du monde de rugby, ce qui m’a permis de faire des émissions sur Canal. Puis retour sur Infosport+. Mais avec le départ de Darren Tulett, Canal+ m’a proposé de le remplacer sur l’émission Samedi sport, et de faire Jour de rugby. Ce qui a été pour moi une consécration étant donné que j’adore ce sport.

D’où vous vient cet intérêt pour le rugby ?
De ma région, car je suis née à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. Et aussi de mon père, de mon entourage et de mes amis. Ce sont mes racines. Chez moi, tout le monde joue ou regarde le rugby. Au fond, ma région a fait que j’ai rencontré mon mari, qui était joueur professionnel (l’Argentin Gonzalo Quesada est aujourd’hui plus jeune entraîneur général du Top 14 avec le Racing Métro, NDLR). C’est ensuite grâce à lui que j’ai vraiment appris à appréhender ce sport.

Propos recueillis par Romain Chardan