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La mutation en marche

ECONOMIE/Le secteur industriel monégasque prépare sa mutation. Ce sont désormais les industries à haute valeur ajoutée, non polluantes et peu consommatrices de m2 qui ont les faveurs du gouvernement.

Des sifflets, des banderoles, et surtout, beaucoup de tristesse et de colère. Le 29 janvier 2015, une cinquantaine de salariés de l’usine Robertshaw défilaient dans les rues de Fontvieille pour dénoncer leur licenciement. Une scène devenue tristement banale dans le quartier. « La rue du Gabian, c’est le couloir de la mort ! ». Cette phrase scandée lors de la manifestation résume bien tout le désarroi des salariés touchés. Il faut dire que ces dix dernières années, l’industrie manufacturière monégasque a connu une escalade de plans sociaux. Le bilan comptable dressé par les syndicats affilés à l’USM en témoigne : « Un peu plus de 1 000 personnes ont été licenciées depuis 2004 dans le secteur industriel. L’entreprise Théramex a connu à elle-seule un peu plus de 10 plans sociaux depuis l’année 2004. Soit un total de 350 personnes licenciées, uniquement sur le site de Monaco ». Et la liste noire des industries sacrifiées est longue : Microtechnic, Innoge, Mecaplast, Monachem ou encore Borgwarner ont à leur tour subi des fermetures ou des restructurations (1).

« Le gouvernement ne veut plus de nous »

Comment expliquer cette série noire ? Comme dans la plupart des pays occidentaux, ces entreprises monégasques ont été touchées de plein fouet par des délocalisations dans des pays à bas coûts. Mais pas seulement. Plusieurs facteurs inhérents à Monaco auraient également aggravé la situation : le coût des loyers, le manque de surfaces, ou encore les contraintes logistiques et environnementales.

Alors, chez les syndicats, on ne se fait guère d’illusions. Le discours ambiant est même très fataliste : « La date n’est pas connue, mais on sait que petit à petit, on va disparaître. Ceux qui ont encore un emploi aujourd’hui ont bien sûr cette crainte à l’esprit. Le gouvernement ne veut plus de salariés comme nous, mais des emplois d’excellence. Les employés à haute valeur ajoutée, les cerveaux, plutôt que la main d’œuvre. L’industrie manufacturière est désormais une verrue pour Monaco. Les usines dans la rue… ça fait désordre. Les transpalettes dans la rue… ça fait désordre. »

Recherche et Développement

Ces syndicats ont-ils raison de craindre une disparation de l’industrie lourde et manufacturière à Monaco ? Et de voir peu à peu le secteur devenir un aimant à ingénieurs ? « Il est clair que le gouvernement souhaite cibler des entreprises “propres”, avec un impact limité sur l’environnement, ayant une activité qui, si possible, nécessite peu de surface, et qui soit plutôt orientée Recherche et Développement (R&D), explique Pascal Gaussin, président du GIET (Groupement d’étude des industries de transformation). Les fabrications pourraient être localisées dans des pays où des surfaces sont disponibles et où les coûts de fabrication sont moindres, Il s’agit donc d’attirer et d’accueillir en priorité sur Monaco les activités les plus nobles, ainsi que des cerveaux, des ingénieurs, des techniciens… » Du côté du gouvernement, on ne cache pas qu’une mutation du secteur industriel est, effectivement, clairement dans les esprits. « Il est illusoire de penser que Monaco puisse renouveler son tissu industriel tel qu’il a été constitué principalement depuis soixante ans. Les seules contraintes de manque d’espace et de gestion de la logistique sont dissuasives à cet égard », explique le département des finances.

« Matière grise »

Lors d’un reportage diffusé sur France 3 Côte d’azur en mars 2015, le conseiller aux finances Jean Castellini est même limpide sur les ambitions du gouvernement : « On évolue vers davantage de matière grise. La conception, le développement, et l’invention peuvent toujours avoir lieu à Monaco, mais ce qui est du domaine de la production trouvera peut-être davantage sa place dans des pays où la main d’œuvre est meilleure marché, et où les industries disposent de surfaces plus importantes. » Quels sont alors les secteurs d’avenir que le gouvernement souhaite attirer sur le territoire ? Et notamment sur l’opération îlot Charles III, un futur pôle industriel et tertiaire qui sera construit à l’extrême ouest du territoire monégasque. « Les entreprises qui imaginent, conçoivent et développent sont intéressantes pour la principauté, qu’elles soient d’ailleurs industrielles ou non, car elles sont porteuses de valeur ajoutée et de matière grise », résume le gouvernement.

Nouvelles technologies

Plus concrètement, le département des finances cite notamment « l’ingénierie, le prototypage, ou encore les activités de tests ou pilotes industriels. » En clair, si l’on prend le secteur des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), cela recouvre par exemple, la « 3D et l’industrie de l’image », « la modélisation informatique », ou encore les « objets connectés. » Le gouvernement espère aussi attirer dans ses filets les entreprises liées au milieu marin, au développement durable et à l’environnement. « Il en est de même du secteur médical et de la santé au sens large, qui recouvre en principauté un spectre très large d’activités. La valorisation de l’ensemble des savoir-faire de cette filière peut constituer à elle seule un argumentaire de prospection capable d’intéresser des projets innovants à une implantation à Monaco : équipements médicaux, pharmacie et chimie, cosmétique et parfumerie, biotech, etc… » Pas de doute donc. La mutation est en marche.

_Sabrina Bonarrigo.

 

Coup de pouce/

Aide à la prospection

Au-delà de la prime industrielle plafonnée à 90 000 euros par an dont le but est d’alléger le poids des charges locatives d’une entreprise, le gouvernement a également mis en place « une aide à la commercialisation ». « C’est un dispositif encore peu connu malgré les efforts de communication de l’expansion économique, explique Pascal Gaussin, le président du GIET. Ce sont des fonds que le gouvernement avance à une entreprise qui souhaite prospecter et développer un marché à l’étranger. » Pour faire simple, l’entreprise n’est tenue de rembourser l’Etat que si la prospection est fructueuse et que le chiffre d’affaire est au rendez-vous. « Bien sûr il y a des critères à remplir et un projet sérieux à documenter. C’est une très bonne initiative que l’on peut comparer à une sorte d’assurance-prospection », poursuit Pascal Gaussin. Cette aide à la commercialisation est plafonnée à 30 000 euros. _S.B.

 

3 questions à…

Caroline Rougaignon Vernin, 

Élue du conseil national et membre de l’Observatoire de l’industrie.

Doit-on faire une croix définitive sur l’industrie lourde à Monaco ?

Il ne faut pas être catégorique, mais globalement, vu notre territoire, il serait plus judicieux d’optimiser nos mètres carrés en ne conservant que les opérations qui ont le plus de valeur ajoutée et en étudiant la possibilité d’externaliser une partie de la production, lorsque celle-ci nécessite de grands espaces. L’industrie lourde a besoin d’espace et d’infrastructures d’accès. Nous ne sommes pas bien placés à Monaco pour cela. Mais l’industrie de transformation intermédiaire peut encore prospérer chez nous.

Le cabinet de conseil Katalyse a remis au gouvernement un rapport sur l’avenir de l’industrie à Monaco à l’horizon 2020. Que nous apprend cette étude ?

Elle nous confirme ce que nous ressentions intuitivement. D’abord que l’offre immobilière doit être renforcée, et qu’il faut devenir encore plus attractif pour attirer de nouveaux entrepreneurs. L’étude nous apprend aussi que les activités à plus forte valeur ajoutée génèrent plus de ressources fiscales et sociales pour la Principauté et que nos futures entreprises doivent pouvoir cohabiter avec le milieu urbain. Par conséquent, l’idéal serait de conserver à Monaco les fabrications en petites séries et de piloter depuis Monaco les grandes séries.

Il est important de conserver une activité industrielle en principauté ?

Monaco s’est développé et a construit son image économique avec l’industrie. Notre Principauté doit donc conserver ses entreprises et en accueillir de nouvelles. Parfois, nous devons les accompagner dans des mutations qui peuvent aussi les aider à rebondir dans certains cas. C’est un pan de l’économie qui a une inertie très utile quand d’autres secteurs vont moins bien. Elle rapporte de la TVA et des cotisations sociales. Nos entreprises permettent également d’étendre notre territoire grâce à leurs exportations et, par ricochet, de faire travailler d’autres secteurs d’activités dans le domaine des services. Que ce soit la restauration, l’audit, la comptabilité, le nettoyage, ou encore l’imprimerie.

_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.

 

Les entreprises ont soif d’Europe

NÉGOCIATIONS/Exporter des produits et des services dans les pays de l’Union européenne est devenu un énorme casse-tête pour les industries monégasques. Les professionnels attendent de pied ferme que des accords entre Monaco et l’Union européenne aboutissent.

 Carte-Europe

Que ce soit dans le secteur alimentaire, la santé ou les transports, les professionnels monégasques tremblent. La cause ? Exporter des produits ou des services dans les pays de l’Union européenne (UE) est devenu, soit un énorme casse-tête, soit carrément impossible. Une situation liée à plusieurs facteurs : Monaco n’est pas membre de l’UE, les normes européennes sont de plus en plus nombreuses, et l’union douanière avec la France, désormais, ne suffit plus… Un secteur d’activité est particulièrement impacté par cette inflation normative européenne : celui de la santé. A Monaco, ce secteur qui englobe aussi bien la pharmacie, la cosmétique, les dispositifs médicaux que la chimie et les compléments alimentaires, représente environ 1 000 emplois. « Le laboratoire Asepta illustre parfaitement l’exemple de ces entreprises lourdement pénalisées. J’ai compris qu’ils avaient même été amenés à ouvrir une structure en France pour pouvoir obtenir ces précieuses autorisations de mise sur le marché européen, mais que cela leur coûte une fortune et reste limité, explique Pascal Gaussin, président du GIET. Les dirigeants de cette société se posent aujourd’hui des questions sur leur avenir à Monaco, alors même que cette société demeure viscéralement attachée à la Principauté. Un autre exemple : Monaco Logistique qui est avant tout une entreprise de transport, n’a quasiment plus le droit d’aller charger des produits et d’opérer en Europe. »

« Entreprises lourdement pénalisées »

Le diagnostic de ces professionnels est donc sans appel. Si aucun accord n’aboutit entre Monaco et Bruxelles pour faciliter l’accès au marché intérieur européen, des « pans entiers de l’économie monégasque pourraient être en danger. Actuellement, on est à la croisée des chemins. Avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Si aucun accord n’est trouvé, ce qui me semble totalement inenvisageable, les conséquences seraient catastrophiques », alerte Alain De Roany, président du syndicat monégasque des industries chimiques, pharmaceutiques et assimilés (SMEICPA). En attendant qu’un éventuel accord aboutisse entre Monaco et l’UE, c’est le système D qui prime dans les entreprises concernées… Beaucoup d’entre elles sont notamment obligées d’ouvrir des filiales dans les pays voisins pour pouvoir continuer d’exporter.

« Aujourd’hui, on vivote avec ce régime transitoire et avec ce diktat de l’UE qui nous dit qu’“on est monégasque et pas dans l’UE”. Mais c’est difficilement tenable sur le long terme. Car c’est bien trop contraignant et source d’incertitudes. Certains projets de développement n’ont pas abouti à cause de cela », regrette Alain De Roany.

« Il n’y aura pas de compromission »

Problème : pour que ces entreprises monégasques puissent accéder au marché intérieur européen (soit un potentiel de 500 millions de personnes), la Principauté devra-t-elle obligatoirement accepter les quatre libertés fondamentales du marché commun ? A savoir, la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes. Un choix qui mettrait clairement en péril les professions libérales à Monaco et la sacro-sainte préférence nationale. C’est justement tout l’enjeu des négociations menées actuellement par le conseiller aux relations extérieures, Gilles Tonelli. Pour le ministre d’Etat Serge Telle (1), une chose est sûre : « Il n’y aura pas de compromission sur les choses importantes pour Monaco. Notamment le droit d’établissement. Si l’on n’obtient pas satisfaction sur nos demandes, il n’y aura pas d’accord », a-t-il insisté. Mais, selon certains observateurs, ces “négociations à la carte” sont difficilement envisageables : « Gilles Tonelli fait un excellent travail et se démène avec l’énergie, le professionnalisme et surtout toute la diplomatie qu’on lui connaît. Néanmoins, je crois que rien ne sera possible s’il n’y a pas des concessions, notamment sur la préférence nationale telle qu’elle est définie aujourd’hui et sur les professions réglementées, estime Pascal Gaussin. Il me semble que l’Europe ne pourra jamais s’accommoder en l’état de tels écarts à ses principes fondateurs. Même des pays comme le Luxembourg ont dû faire des concessions. Par exemple en acceptant des quotas. » Pourtant, du côté du gouvernement on martèle qu’on ne cédera pas d’un pouce sur la préférence nationale et la protection des professions réglementées. « Une ligne rouge » que les autorités monégasques refusent de franchir. « Je pense qu’en agissant ainsi, la principauté prend le risque de se refermer sur elle-même, d’isoler ses entreprises et d’accélérer le déclin des productions made in Monaco. Je ne dis pas qu’il faut renoncer à l’essentiel mais je ne vois pas comment la situation pourra évoluer sans faire de concessions… », conclut Pascal Gaussin.

_Sabrina Bonarrigo.

(1) Déclaration faite sur BFM TV le 27 février 2016.

 

Fontvieille : des immeubles industriels « à bout de souffle »

RESTRUCTURATION/Pour pouvoir rénover certains immeubles industriels vieillissants du quartier de Fontvieille, le gouvernement envisage de les reloger temporairement à l’îlot Charles III, un futur « quartier d’affaires » qui accueillera, à l’horizon 2025, des industries de nouvelle génération, du tertiaire, et de la logistique.

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Il suffit de se promener au tout début de la rue du Gabian à Fontvieille — au milieu des camions et des innombrables palettes — pour s’en rendre compte… Certains immeubles industriels, qu’ils soient publics ou privés, sont particulièrement vétustes. Selon certains, ils sont même carrément « à bout de souffle. » « L’immeuble, le Thalès, en est la preuve flagrante, note Pascal Gaussin, président du GEIT (Groupement d’études des industries de transformation). Heureusement, le bâtiment appartient à l’Etat. On peut donc espérer une reconstruction à neuf, comme ce fut déjà le cas pour Le Vulcain, en face du stade Louis II. » Mais Le Thalès, n’est pas le seul bâtiment qui mériterait un sérieux coup de neuf. Son voisin, Les Industries, n’a pas non plus très fière allure. Une réalité que ne nie pas le gouvernement : « Plusieurs immeubles industriels sont aujourd’hui vieillissants, et imposeront des mises aux normes, voire des restructurations conséquentes », avoue le conseiller aux finances Jean Castellini. Alors forcément, à la direction de la prospective, à l’expansion économique ou au ministère d’Etat, on réfléchit déjà à comment donner un coup de jeune à ces immeubles. Et plus largement, à la zone industrielle de Fontvieille. « Il faut commencer à se préoccuper de ce quartier, qui est assurément un quartier d’avenir, indique la direction de la prospective, de l’urbanisme et de la mobilité (DPUM). Mais il est pour l’heure difficile de se projeter car de nombreux établissements appartiennent à des propriétaires privés. L’Etat n’en a donc pas la maîtrise foncière. »

Opération-tiroir

C’est bien là tout le problème. Car si Le Thalès, Le Triton, ou encore La Zone F appartiennent à l’Etat — il est donc facile d’envisager leur démolition/reconstruction et d’y conserver une activité industrielle — les autres immeubles, à savoir, Les Industries, L’Aigue marine ou encore l’Albu — appartiennent à des propriétaires privés (1). Que vont donc devenir, à terme, ces locaux ? « Impossible de le savoir pour l’heure, estime Pascal Gaussin. Mais à l’éclairage de ce que nous observons, on peut raisonnablement penser que ces immeubles industriels privés abriteront de plus en plus d’activités tertiaires. Peut-être même, un jour, des logements pour particuliers. » A l’évidence, difficile d’obliger ces propriétaires à conserver coûte que coûte une activité industrielle : « Nous avions suggéré au Prince de faire en sorte que ces propriétaires privés, qui avaient obtenu initialement leur permis de construire pour un immeuble industriel, s’engagent à y conserver en priorité ce type d’activité. Mais cela semblait constituer une entrave à l’investissement privé et à la liberté d’entreprendre des propriétaires », indique le président du GIET.Seule certitude pour l’heure : pour commencer à restructurer cette zone industrielle vieillissante, une solution a d’ores et déjà été trouvée. Le gouvernement affirme que la future opération îlot Charles III sera d’abord « une opération-tiroir » destinée à accueillir les occupants des vieux immeubles industriels appartenant à l’Etat. Le temps de les rénover. Ou de les démolir et de les reconstruire…

17 000 m2 de surface industrielle

Situé à l’extrême ouest de la principauté, à la frontière de Cap d’Ail (sur les terrains des délaissés SNCF), l’îlot Charles III servira donc, certes, d’opération-tiroir, mais sera surtout un futur pôle industriel et tertiaire. « Cet îlot qui appartient entièrement au domaine de l’Etat représente une surface d’environ 6 700 m2 », expliquent Séverine Canis-Froidefond et Frédéric Kappler, respectivement directeur et adjoint au directeur à la DPUM. C’est justement ce service qui a défini le « potentiel constructif » de l’îlot (2). Résultat, ce projet pourrait contenir : 27 000 m2 de surface utile de tertiaire avec des bureaux et de l’hôtellerie, 17 000 m2 de surface utile industrielle, un parking d’environ 530 places et un ensemble logistique de 8 100 m2. Côté calendrier, les travaux devrait démarrer en 2020, une fois que l’îlot Pasteur sera achevé. Et bien que le phasage précis des travaux n’ait pas encore été étudié, le chantier pourrait durer environ 5 ans. Soit une livraison en 2025. Que contiendra alors ce futur îlot Charles III ?

Severine-CANIS-FROIDEFOND-et-Frederic-KAPPLER-@-Obs

BESOIN/L’îlot Charles III abritera un lieu de messagerie express « destiné à optimiser la livraison de petits colis de type, CD, livres, habillement, objets de décoration, pièces détachées, etc », précisent Séverine Canis-Froidefond et Frédéric Kappler, respectivement directeur et adjoint au directeur à la DPUM. @ L’Obs

Quartier d’affaires

Pour le gouvernement, la vocation de ce futur projet immobilier est claire : « De par sa localisation, sa desserte et son environnement, cet îlot a la potentialité d’accueillir des activités de nature très variée — industrie, tertiaire, logistique — ainsi que de la grande hauteur. D’où l’intérêt de privilégier la flexibilité, expliquent les autorités. En conséquence, idéalement situé, il permet d’envisager la mise en œuvre d’un quartier d’affaires, avec la possibilité de réaliser une surface conséquente de plateaux tertiaires et la mise en œuvre d’un outil logistique performant en lien avec le centre de tri de La Poste et le centre de transfert des recyclables secs implantés sur l’îlot Pasteur. (voir encadré) » Le gouvernement indique même que la construction d’un tel ensemble immobilier peut permettre de proposer « un immeuble connecté », dit « intelligent », conçu dès l’origine pour des activités industrielles de nouvelle génération. C’est-à-dire « l’industrie 4.0 » dont on parle beaucoup. « Ce futur îlot pourra donc servir de “produit d’appel” susceptible d’être valorisé comme élément d’attractivité dans le cadre de potentielles opérations de prospection qui seraient menées », précise encore le gouvernement.

Synergie des lieux

Ce n’est pas un hasard non plus si ce futur quartier d’affaires 4.0 a été implanté à l’ouest du territoire : « Cet îlot constitue une future entrée de ville et est au contact immédiat de la composante industrielle du quartier de Fontvieille et de la zone commerciale. Il y a donc une logique de destination et de synergie des lieux », indique le gouvernement. Autre raison avancée : cette partie du territoire est située à proximité d’un certain nombre d’infrastructures routières déjà réalisées, ou en cours de réalisation : la voie de desserte de la ZAC Saint-Antoine reliant la base corniche et Fontvieille, la dorsale (Boulevard du Larvotto), et bien sûr, la sortie prochaine du tunnel descendant. « Rappelons aussi qu’un parking d’entrée de ville de plus de 1 800 places – parking dit “de dissuasion-frontière” – sera construit à l’entrée de la Principauté, au niveau du Jardin exotique. L’objectif est de créer des connexions piétonnes aisées depuis ce parking pour accéder à pied à l’îlot Charles III et à Fontvieille, via des ascenseurs notamment », précise la DPUM.

Opération « tardive »

Mais pour certains observateurs, si ce projet peut rebooster le secteur industriel à Monaco, il intervient trop tardivement : « J’ai d’abord été très satisfait d’apprendre que le principe de construire un immeuble industriel d’envergure n’avait pas été abandonné. C’est une bonne nouvelle qui témoigne de l’engagement du gouvernement pour l’industrie, indique Pascal Gaussin. Malheureusement, cette opération sera un peu tardive. Il semblerait que le projet doive débuter après la construction du nouveau CHPG. Soit au mieux un début des travaux vers 2021 et un achèvement, a minima, à l’horizon 2024/2025. Pourtant, on parlait déjà de cette opération au début des années 2000… »

_Sabrina Bonarrigo

(1) Le 25 mars, lors d’un petit déjeuner avec la Jeune chambre économique de Monaco, Jean Castellini a indiqué que les locaux domaniaux industriels restent et resteront à vocation industrielle, et que les locaux domaniaux industriels déjà tertiarisés resteront à usage tertiaire.
(2) La mission de la DPUM est de proposer au gouvernement une étude de programmation urbaine en fonction du foncier disponible, de l’emplacement du terrain, et des besoins de la principauté et ce, dans l’optique d’arrêter des éléments de programme, des principes d’aménagement et une volumétrie, préalables indispensables pour initier ensuite les études techniques et architecturales.

 

CDU bis/

Une zone de stockage de 8 100 m2 sera créée

Ce n’est pas une surprise. L’actuel centre de distribution urbaine (CDU) situé au niveau -3 du centre commercial de Fontvieille est totalement saturé. Les 1 320 m2 de cet espace de stockage ne suffisent donc plus pour faire face à l’afflux massif de marchandises. Alors, pour « optimiser la logistique urbaine », la DPUM a avancé une idée : utiliser une partie des infrastructures de l’îlot Charles III pour y relocaliser le futur CDU, et l’adapter à l’évolution des besoins. « Entre l’arrivée de plus en plus massive de grosses marchandises en principauté et l’abondance de petits colis — liée notamment à l’explosion du e-commerce —, la demande est conséquente. C’est pourquoi, ce CDU sera très probablement déplacé à l’îlot Charles III où une zone de fret et de stockage de 8 100 m2 sera créée », indique Séverine Canis-Froidefond, directeur à la DPUM.
Autre nouveauté : l’îlot Charles III abritera aussi un lieu de messagerie express : « Il s’agit d’une infrastructure beaucoup plus réactive qui sera exclusivement destinée à optimiser la livraison de petits colis de type CD, livres, habillement, objets de décoration, pièces détachées, etc. ». _S.B.

 

« La mondialisation et les délocalisations ont été un drame pour la Principauté »

ECONOMIE/Il a connu la « montée en puissance » de l’industrie manufacturière à Monaco dans les années 70/80… avant d’assister aujourd’hui « à son déclin. » Pascal Gaussin, membre de l’Observatoire de l’industrie, et président du GEIT (Groupement d’études des industries de transformation), explique les raisons qui ont plongé ces industries dans la crise. Et propose ses pistes pour redynamiser le secteur.

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Lorsque vous avez commencé votre carrière dans l’industrie à Monaco dans les années 80, comment se portait le secteur industriel ?

L’aventure industrielle monégasque a réellement commencé dans les années 50 avec la conserverie d’anchois La Monégasque, et une myriade de petites entreprises, souvent familiales, qui totalisaient alors plus d’un tiers de l’activité commerciale en principauté. Mais l’activité industrielle à Monaco connaît son véritable essor dans les années 70/80, et son apogée dans les années 90, grâce à plusieurs « success stories » monégasques. Je pense notamment à l’équipementier automobile Mecaplast, ou encore aux laboratoires dermo-pharmaceutiques Asepta. De grands groupes internationaux avaient également choisi de s’implanter à Monaco.

Quels grands groupes ?

Welcome, Lancaster, Dulcis, Theramex, Eaton — dont j’ai été directeur d’usine pendant 5 ans — ou encore L’Oréal avec Sofamo-Biotherm. Malheureusement, beaucoup de ces compagnies ont fermé leur site industriel monégasque au fil des années. A commencer par La Monégasque elle-même qui fut relocalisée au Maroc en 1990. Celles qui résistent encore aujourd’hui font face à de grosses difficultés dont — dernière en date — les réglementations qui les empêchent d’accéder pleinement au marché intérieur européen.

Quand situez-vous le début du déclin du secteur industriel à Monaco ?

Il y a eu le départ des laboratoires Welcome en 1987 et la fermeture de la fabrique de condensateurs Micro en 1992, (plusieurs centaines d’emplois), mais cela faisait partie de la vie économique de l’époque : certains partaient et fermaient, d’autres arrivaient ou croissaient pour les remplacer. Pour moi, la situation a réellement commencé à se dégrader en 2008-2009 avec la crise.

Quelles étaient les premières fermetures les plus marquantes à l’époque ?

Je dirais que les premiers gros coups furent la fermeture annoncée de Biotherm et la délocalisation de toute la production de l’équipementier Microtechnic en Tunisie. Ce qui a représenté la perte de plusieurs centaines d’emplois. Puis vint le tour d’Innoge, 110 salariés, dont la production fut délocalisée en Inde en 2010. Et la liste n’a cessé de s’allonger jusqu’à ces dernières années 2014-2015 avec, notamment, la fermeture récente de Borgwarner et Robertshaw, deux entreprises issues de la revente d’Eaton Monaco qui a employé jusqu’à plus de 500 salariés au début des années 90. Au fil des décennies, j’ai donc connu et participé activement à la montée en puissance de l’industrie à Monaco, avant d’assister aujourd’hui à son déclin.

Vous disposez de chiffres qui démontrent ce déclin ?

En 1987, le GIET avait répertorié 156 entreprises industrielles ou à caractère industriel à Monaco. En 2005, nous en comptions moins d’une cinquantaine selon les mêmes critères. Nous sommes également passés de plus de 4 000 salariés en 1999, à moins de 3 000 aujourd’hui. Le GIET comptait à son apogée plus de 64 membres. Nous ne sommes plus désormais qu’une quinzaine. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes.

Quelles sont les raisons du déclin des industries manufacturières à Monaco ?

La mondialisation et les délocalisations des productions dans des pays à bas coûts ont évidemment été un drame pour la Principauté. Comme cela l’a été pour la France et bien d’autres pays occidentaux. D’autant que le secteur industriel à Monaco s’était fortement développé sous l’influence de gros groupes multinationaux. Eaton Corporation, par exemple, possédait plus de 150 sites industriels et plus de 60 000 salariés dans le monde. Dans les années 80, la direction américaine et les actionnaires se posaient déjà la question de savoir quel était l’intérêt de poursuivre l’activité en principauté. Pire que cela, les employés du site de Monaco avaient au sein de la multinationale une image négative de privilégiés, vivant à Monaco. On n’associait pas du tout la principauté à un pôle industriel, mais plutôt à un paradis pour milliardaires avec ses hôtels, ses casinos et ses plages… pour ne pas parler de paradis fiscal !

Au-delà de la mondialisation, d’autres facteurs plus locaux ont-ils aggravé ce déclin ?

Il ne fait aucun doute que la situation était encore plus préoccupante en principauté du fait du coût des loyers et du manque de surfaces. Dans les années 80, l’exiguïté des locaux industriels ou l’impossibilité de s’étendre était vraiment très problématique pour les industries, et continue d’ailleurs à l’être malgré les départs. A titre d’exemple, lorsque j’étais directeur d’usine chez Eaton, nous avions cherché à nous étendre pour développer de nouveaux produits. Nous avons remué ciel et terre pour trouver des surfaces supplémentaires… en vain, malgré l’écoute et le soutien du gouvernement de l’époque. Au-delà de tout cela, il y avait — et il y a toujours d’ailleurs – de grosses contraintes logistiques et environnementales.

C’est-à-dire ?

Faire venir des tonnes de composants, de matières premières, de palettes et de produits à Monaco, est relativement complexe, notamment en raison des difficultés d’accès et de circulation pour les poids-lourds ainsi que des coûts très élevés de stockage. Il faut saluer à cet égard l’initiative de la principauté qui a su se doter de 60 000 m2 de bâtiments dans le parc d’activité logistique de Nice Lingostière (P.A.L). La gestion quotidienne en est assurée par la société Monaco-Logistique qui propose un véritable service clefs en main aux entreprises monégasques à des prix compétitifs : réception et approvisionnement des matières et composants en Principauté, collecte et expédition des produits finis, gestion, stockage, inventaire… Et même, si nécessaire, opérations de finition et reconditionnement. Malheureusement, Monaco-Logistique est doublement pénalisé aujourd’hui : par les fermetures successives d’usines, et par les autorisations qui lui font défaut au niveau européen.

Vous voyez d’autres obstacles propres à Monaco ?

En France, les industries disposent d’un certain nombre d’avantages substantiels débloqués par l’État et les collectivités locales en échange d’apport ou de création d’emplois : aides à la formation, aides à l’embauche, exemptions ou crédits d’impôt, surfaces mises à disposition, bâtiments construits avec des fonds publics et régionaux… Autant d’avantages qui ne peuvent être proposés par un petit État de la taille de Monaco. A cela, vient s’ajouter la pression de certains « lobbies » privés. Notamment l’immobilier privé qui préfère louer ses surfaces à des tarifs plus élevés aux opérateurs tertiaires, et les secteurs gros consommateurs de main d’œuvre, qui ne souhaitent pas voir leurs salariés attirés par les entreprises industrielles.

Alors pourquoi tous ces grands groupes avaient tout de même choisi de s’implanter à Monaco ?

Avant tout parce que dans les années 60, il y avait des entreprises locales à racheter, avec un certain savoir-faire et la principauté avait conclu un certain nombre d’accords privilégiés avec la France. La quiétude sociale, la stabilité économique et politique du pays et une main d’œuvre de qualité venant de France et d’Italie ont fait le reste. Selon l’étude du bureau Katalyse, les industries bénéficieraient à Monaco d’une certaine souplesse et flexibilité du code du travail. Pour avoir également travaillé en France, je ne partage pas cette opinion.

Il y a tout de même l’intérim qui n’est pas réglementé à Monaco…

Il est vrai que l’intérim, très souple à Monaco, permet aux entreprises de faire face à des pics d’activité ou des situations de marché de plus en plus fluctuantes, qui ne permettent ni des embauches définitives, ni des investissements capacitaires. Ce fut pour moi un argument convaincant quand Eaton et ses actionnaires se posaient des questions sur leur avenir en principauté. Dans un marché aussi concurrentiel qu’aujourd’hui, l’intérim donne la possibilité aux industries d’augmenter rapidement leur capacité de production, sans prendre le risque d’être en difficulté en cas de baisse des commandes.

Les syndicats se battent pourtant depuis des années pour que l’intérim soit réglementé à Monaco. Certains pensent même que ça frôle « l’esclavagisme moderne » !

Je comprends les syndicats et je suis d’accord avec eux d’un point de vue purement philosophique… Néanmoins, cette flexibilité permet à un grand nombre de personnes de travailler à Monaco tous les jours et de façon quasi-continue. A la fin, ce sont des milliers de salariés qui rentrent chez eux chaque soir avec un travail et un salaire qu’ils n’auraient pas eu sans l’existence de l’intérim. Comme tout le monde, je préfèrerais bien entendu qu’il s’agisse de CDI. Je peux dire également que beaucoup d’entreprises ont fixé leurs propres règles d’éthique concernant le personnel intérimaire, et que bon nombre d’entreprises d’intérim ont adopté, pour la plupart, de bonnes pratiques qui leur permettent de fidéliser un personnel qualifié.

Lorsque le secteur industriel a commencé à décliner à Monaco, les autorités ont-elles réagi ?

Depuis longtemps, l’industrie et ses employés ont eu le sentiment d’être les mal-aimés de la Principauté, ce que le prince Albert II s’est toutefois employé à contredire. Une de ses toutes premières visites après son avènement en 2005, fut au siège du GEIT dans l’immeuble industriel Le Thalès. Il avait souhaité en priorité nous témoigner son attachement à ce secteur de l’économie et nous assurer de son support.

Quelles aides avez-vous obtenu à l’époque ?

Pour faire face aux coûts très élevés des loyers, le GIET avait proposé une prime aux surfaces industrielles qui fut créée en 1992. Au dernier trimestre 2008, étant donné la crise mondiale qui frappait tout particulièrement l’industrie automobile et Mecaplast en premier lieu, le prince convoqua une cellule de crise exceptionnelle au palais. Il en résulta, entre autres, et à la demande du GEIT, un doublement temporaire de prime aux surfaces industrielles pour venir en aide à l’industrie monégasque, ainsi que la formalisation officielle des critères d’attribution par arrêté ministériel en 2010.

Cette aide s’élève à combien ?

Aujourd’hui, cette prime est plafonnée à 90 000 euros par an et par entreprise. Elle est calculée en fonction de la surface et du montant au mètre carré payés par l’entreprise. Je comprends qu’il soit difficile d’augmenter davantage le montant de cette prime, comme cela avait été exceptionnellement le cas pendant la crise de 2009. En revanche, il faut absolument veiller à la bonne attribution de cette prime aux entreprises qui le méritent vraiment. Ce qui ne fut pas toujours le cas.

Avez-vous des exemples ?

J’ai attiré récemment l’attention de monsieur Castellini sur le cas d’une entreprise qui s’était engagée à développer une activité d’essais industriels et petites séries. Cette entreprise a touché la prime dès 2013 alors, qu’in fine, elle n’a jamais tenu ses engagements. Un autre exemple : celui d’une autre entreprise de plasturgie qui avait délocalisé sa production, supprimé 110 emplois sur 120, et continua ensuite à toucher la prime industrielle pour les quelques mètres carrés qu’elle continuait à occuper en principauté.

Le gouvernement a-t-il réagi ?

Le conseiller Jean Castellini m’a confirmé que ces abus avaient été corrigés et il s’est engagé à ce que ses services soient à l’avenir tout particulièrement attentifs à ce que cette prime soit exclusivement attribuée à des entreprises ayant une réelle activité industrielle à Monaco et remplissant, par ailleurs, l’ensemble des critères définis dans l’arrêté ministériel de 2010.

Développer des activités à forte valeur ajoutée, moins gourmande en mètres carrés, c’est désormais ce que cible le gouvernement ?

Le gouvernement souhaite en effet cibler des entreprises « propres » avec un impact limité sur l’environnement, ayant une activité qui, si possible, nécessite peu de surface, et sont plutôt orientées Recherche et Développement (R&D). Les fabrications pourraient être localisées dans des pays où des surfaces sont disponibles et où les coûts de fabrication sont moindres. Il s’agit donc d’attirer et accueillir en priorité sur Monaco les activités les plus nobles, ainsi que des « cerveaux », des ingénieurs, des techniciens…

C’est une bonne stratégie ?

Non, pas à mon avis. En effet, ces « fameux cerveaux » sont également disponibles ailleurs, et les centres de recherche et de développement sont, à leur tour, en train d’être délocalisés. Notamment dans certains pays de l’Est qui ont su tourner la page du communisme et rattraper le temps perdu de façon spectaculaire et où l’on trouve des universités et des chercheurs de qualité. Prenons l’exemple d’IBM qui, jusqu’en 2000, employait encore plus de 1 600 personnes, principalement des ingénieurs, sur son site historique de La Gaude fondé en 1962 dans le département voisin. Ce centre est aujourd’hui fermé et a été majoritairement relocalisé avec succès dans le nouveau centre d’innovation IBM créé à Brno, en République Tchèque (3 000 personnes aujourd’hui). Il existe aussi une autre problématique propre au développement industriel.

Lequel ?

Lorsque les R&D sont déconnectés des sites de production, les temps d’industrialisation et de mise en production sont rallongés. Et surtout, les ingénieurs ne bénéficient plus d’un retour d’expérience quotidien sur la qualité de leurs développements et les problèmes rencontrés en production. Ils perdent progressivement le contact avec la réalité et les contraintes industrielles et ne sont plus au fait des dernières évolutions en production. C’est pour cette raison que beaucoup d’industriels ont été amenés à revoir leur stratégie et à relocaliser leurs centres de recherche et de développement au plus près des sites de production.

A vous entendre, peu d’industries manufacturières et peu d’industries à haute valeur ajoutée moins consommatrices de m2 seront intéressées par Monaco ?

Je suis en effet pessimiste. Cela fait de nombreuses années que le GIET tire le signal d’alarme. Et malheureusement, le temps nous donne raison.

Et miser sur les entreprises de haute technologie ?

Je préfère plutôt parler d’innovation que de haute technologie. Pour quelle raison des entreprises reconnues et leaders dans leur technologie viendraient à Monaco alors qu’elles sont accueillies partout à bras ouverts et bénéficient ailleurs de plus d’avantages ? Je pense qu’il faudrait cibler en priorité des startups extrêmement innovantes et visionnaires, très en avance sur le marché, qui trouveront à Monaco les supports et les fonds pour se développer. Cela même si leur chance de succès est loin d’être garantie. Si c’est pour faire à Monaco ce qui se fait déjà ailleurs, ce n’est pas la peine. Il faudra aussi savoir miser sur des petites structures. Même si ce type de micro-entreprises ne va pas ramener dans l’immédiat des centaines d’emplois à Monaco.

On s’oriente vers une tertiarisation de plus en plus grande de la principauté ?

C’est effectivement l’orientation que prend Monaco. Je suis peut-être un peu idéaliste et rêveur, mais j’aurais aimé, pour ma part, voir Monaco devenir, par exemple, une tête de pont de l’industrie et des énergies vertes. Un domaine si cher à notre prince et pour lequel la principauté a effectivement une longueur d’avance.

C’est-à-dire concrètement ?

Développer à Monaco une sorte de « Silicon Valley » verte, un Sophia Antipolis des énergies et des solutions alternatives. Il n’est peut-être pas trop tard. Cela serait excellent pour l’image de Monaco, et c’est un secteur qui, par définition, pourrait s’accommoder des contraintes monégasques.

Quelles sont les industries manufacturières qui résistent encore à Monaco ?

Il y en a toujours quelques-unes. Celles qui restent sont souvent historiquement ou viscéralement attachées à la principauté. Il faut bien entendu les soutenir en priorité. Je pense par exemple à Asepta, et bien sûr à Mecaplast : si cette industrie est encore à Monaco aujourd’hui, c’est avant tout parce que son créateur, Charles Manni, en a fait une question de principe, et qu’il a été soutenu par l’État monégasque. Sinon, je peux vous garantir que cette industrie serait partie depuis longtemps, ou, au minimum, le site de production (aujourd’hui Foreplast) qui reste un des derniers ateliers de plasturgie automobile encore présent à Monaco. C’est un exploit. Et ces entreprises deviennent malheureusement des exceptions.

Les conséquences sociales de ce déclin industriel sont également importantes…

Bien sûr. Quand l’activité industrielle disparaît, ce sont avant tout des familles qui sont touchées. Et, par effet papillon, c’est non seulement toutes les activités de support qui sont impactées mais l’ensemble de l’économie locale, jusqu’aux commerces de proximité comme les sandwicheries de Fontvieille… Quand Borgwarner ferme ou Mecaplast licencie, c’est autant de personnes qui ne consommeront plus en principauté.

_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.

(1) Pascal Gaussin est arrivé en principauté en 1985 et a réalisé la majorité de sa carrière à Monaco, exclusivement dans le secteur industriel. Il a occupé divers postes dans plusieurs sociétés dont Eaton, Mecaplast, Borgwarner ou encore Microtechnic. Il a été entre autres, directeur industriel de 1993 à 2000 et directeur d’usine chez Eaton de 2001 à 2006. Aujourd’hui, il est président du GIET et du GIE-IDM (Groupement d’intérêt économique des industries de Monaco). Cet ingénieur de formation a également créé sa société personnelle en conseil pour le développement et la croissance d’activités industrielles à l’international : « Pascal Gaussin Consulting ».