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Industrie à Monaco, La mutation

Economie — La fermeture définitive de l’usine Foreplast début 2020 à Fontvieille en témoigne : l’industrie manufacturière monégasque continue de décliner. Une chute amorcée il y a plus d’une dizaine d’années. Si certains secteurs d’activités parviennent encore à tirer leur épingle du jeu — comme les industries textile et alimentaire — d’autres pans se sont littéralement effondrés. Depuis plusieurs années déjà, le gouvernement mise davantage sur des entreprises à haute valeur ajoutée, non polluantes et peu gourmandes en m2

 

C’est une scène devenue tristement banale… Des sifflets, des slogans, des banderoles, et surtout, beaucoup de colère et d’inquiétude pour l’avenir. Depuis plus de dix ans, le quartier de Fontvieille est devenu le théâtre de nombreuses grèves menées par des salariés qui se sont vus signifier leur licenciement. « La rue du Gabian, c’est devenu le couloir de la mort ! » Cette phrase scandée lors de ces manifestations résume à elle seule le désarroi de ces salariés touchés, pour qui une reconversion est forcément complexe. Nombre d’entre eux ont en effet travaillé dans la même usine durant parfois 20, 30, voire 40 ans.

Des plans sociaux en série

Lorsqu’on rembobine l’actualité sociale de cette dernière décennie (et même au-delà), le constat est limpide : l’industrie manufacturière monégasque a subi une série de plans sociaux. La liste des entreprises et usines sacrifiées est longue : Sofamo-Biotherm, Théramex, Borgwarner, Robertshaw, Innoge, Invensys, Robomat ou encore Precis meca du groupe Mécaplast « Après avoir fait la richesse de Monaco pendant de nombreuses années, aujourd’hui, l’industrie va mal, déplore l’Union des syndicats de Monaco (USM). Certains de ces plans sociaux ont permis d’obtenir des conditions de départ légèrement plus favorables qu’un licenciement classique. Néanmoins ce sont des centaines de salariés qui se sont retrouvés sans emploi alors que ces entreprises étaient rentables ». Le secteur de l’industrie a toujours été présent sur le territoire monégasque. Il a connu ses plus belles années et une expansion au cours des années 60. « Cependant, depuis plus d’une décennie ce secteur est de plus en plus sinistré. » Le dernier coup dur en date s’est déroulé ces derniers mois : un fleuron de l’industrie manufacturière monégasque va, à son tour, quitter la place. Les 60 salariés de Foreplast — du groupe Novares — ont en effet appris la fermeture de leur usine à Fontvieille (voir article par ailleurs). Selon leur avocate, Me Delphine Frahi, cette entreprise spécialisée dans l’injection de pièces plastique pour l’industrie automobile fermera ses portes début 2020. Avec des départs échelonnés des salariés dès la fin de l’année 2019. « Encore une fois, une usine va fermer laissant des familles, des hommes et des femmes brisés, dans l’angoisse du chômage », regrette encore l’USM.

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COLERE — Depuis plus de 10 ans l’industrie manufacturière monégasque a subi une série de plans sociaux. La liste des entreprises et usines sacrifiées est longue : Lancaster, Théramex, Borgwarner, Robertshaw, Biotherm, Innoge, Invensys, Robomat ou encore Precis Meca du groupe Mécaplast.

Baisse drastique du nombre de salariés

Pour mesurer à quel point le secteur industriel manufacturier à Monaco est en déclin, il suffit de se pencher sur les chiffres officiels publiés par l’IMSEE. Une statistique est particulièrement marquante : la chute vertigineuse des salariés employés dans ce secteur, (alors que le nombre d’emploi à Monaco est toujours monté en flèche chaque année). Selon l’institut, ils étaient 2 662 employés en 2013 contre 1986 en 2018. Soit une baisse, en seulement 5 ans, de 676 salariés. Si l’on se penche sur les tableaux de l’IMSEE, on voit que les activités qui ont le plus souffert sont la fabrication de produits en caoutchouc et en plastique (774 salariés en 2013 contre 488 en 2018, soit une baisse de 37 %), la fabrication de machines et équipements (260 salariés en 2013 contre 112 en 2018) et l’industrie pharmaceutique (166 en 2013 à 63 en 2018).

« On sait que l’on va disparaître »

Alors, forcément, face à ces plans sociaux qui se succèdent, les salariés qui travaillent encore dans ces secteurs ont la peur au ventre, et la crainte d’être les prochains sur la liste : « Les salariés des entreprises industrielles sont en effet tous très inquiets quant à leur sort. C’est manifeste », constate Me Delphine Frahi qui a eu à traiter de nombreux plans sociaux à Monaco notamment chez Sofamo-Biotherm (L’Oréal), Borgwarner, ou encore Théramex. Chez les salariés du secteur industriel, le discours est aussi très fataliste : « L’industrie manufacturière est désormais une verrue pour Monaco. Les usines dans la rue… ça fait désordre. Les transpalettes dans la rue… ça fait désordre. Ceux qui ont encore un emploi aujourd’hui ont bien sûr cette crainte à l’esprit. La date n’est pas connue, mais on sait que petit à petit, on va disparaître », explique l’un d’eux.

Un chiffre d’affaires en berne

Côté chiffres d’affaires (CA), rien de très reluisant non plus… En 2018, toujours selon l’IMSEE, l’industrie manufacturière a réalisé un CA de 684 millions d’euros, en baisse de 26 % par rapport à l’année 2009. « La baisse importante du CA de l’industrie — notamment constatée entre 2013 et 2018 — doit être avant tout attribuée à l’arrêt de certains établissements au CA important dans les industries manufacturières. Par exemple, le laboratoire Theramex dans l’industrie pharmaceutique ou la société Borgwarner, (fabricant d’équipements hydrauliques). Dans les industries n’ayant pas connu la perte d’un acteur majeur, le CA est stable ou en légère progression. C’est le cas, par exemple, de l’industrie de l’habillement dont le CA progresse légèrement sur 10 ans (+1,3 %), nuance toutefois le département des finances et de l’économie. La disparition de ces deux entités a donc fortement contribué à la baisse du nombre de salariés de ce secteur. En effet, en décembre 2013, ces deux sociétés employaient 240 salariés. »

Les causes du déclin

Comment expliquer alors cette série noire dans l’industrie à Monaco ? Comme ce fut le cas en France et dans d’autres pays occidentaux, la mondialisation et les délocalisations des productions dans des pays à bas coûts sont évidemment les principales causes de ce déclin. D’autant que le secteur industriel à Monaco s’était fortement développé sous l’influence de grands groupes multinationaux. Mais ce ne sont pas les seules raisons. Plusieurs facteurs inhérents au territoire monégasque ont également aggravé la situation : en particulier le manque de surfaces. Depuis de nombreuses années déjà, les autorités sont en effet sollicitées par des opérateurs industriels qui souhaitent disposer de surfaces supplémentaires pour se développer. Souvent… en vain. L’exiguïté des locaux et l’impossibilité de s’étendre ont donc toujours été très problématiques. Tout comme les contraintes logistiques. Faire venir des tonnes de composants, de matières premières, de palettes et de produits à Monaco, est relativement complexe. Pour deux raisons essentiellement : des difficultés d’accès et de circulation pour les poids-lourds et des coûts élevés de stockage.

Mutation engagée

Du côté du gouvernement, on ne nie pas que le paysage industriel monégasque se transforme, et qu’il y a un souhait de vouloir attirer à Monaco des entreprises ayant un impact limité sur l’environnement, ayant une activité qui nécessite peu de surface, à haute valeur ajoutée, et plutôt orientées Recherche et Développement (R&D). « Il est illusoire de penser que Monaco puisse renouveler son tissu industriel tel qu’il a été constitué principalement depuis soixante ans. Les seules contraintes de manque d’espace et de gestion de la logistique sont dissuasives à cet égard », nous expliquait il y a déjà 4 ans le département des finances. Lors d’un reportage diffusé sur France 3 Côte d’azur en mars 2015, le conseiller aux finances Jean Castellini était déjà limpide sur les ambitions industrielles de Monaco : « On évolue vers davantage de matière grise. La conception, le développement, et l’invention peuvent toujours avoir lieu à Monaco, mais ce qui est du domaine de la production trouvera peut-être davantage sa place dans des pays où la main d’œuvre est meilleure marché, et où les industries disposent de surfaces plus importantes. » Si les chiffres de l’IMSEE montrent une certaine stabilité du nombre d’industries (un peu plus d’une centaine), c’est leur taille et leur type d’activité qui change. « Les anciennes industries de plusieurs dizaines, voire centaines de salariés se voient remplacées peu à peu par des industries légères, non polluantes, souvent technologiques, et n’employant typiquement que quelques personnes ou dizaines de personnes », explique Jean-Franck Bussotti, président d’UNIMET.

« Conserver une économie diversifiée »

Doit-on donc s’attendre à ce que toutes les industries plus lourdes (de type fabrication de pièces en caoutchouc et de pièces automobiles etc.) disparaissent à moyen ou à long terme à Monaco ? « Il n’existe aucune fatalité à ce que les industries manufacturières disparaissent à Monaco, répond Jean Castellini, le conseiller-ministre aux finances et à l’économie. Il est important de conserver une économie diversifiée, et on peut rappeler à cet égard que derrière le commerce de gros, l’industrie reste le deuxième plus important secteur d’activité en terme de CA réalisé à l’export. » Le gouvernement estime même avoir tenu compte des « souhaits des industriels ». Comment ? En élargissant le périmètre d’intervention de la prime industrielle, en modifiant « de manière favorable » les modalités de calcul de celle-ci, ou encore en créant un nouveau dispositif destiné aux entreprises industrielles et de tertiaire industriel : l’aide à la commercialisation. « Ces dispositions ont pour finalité d’accompagner au mieux les entreprises industrielles manufacturières dans leur activité sur le territoire de la Principauté. »

« Aucun moyen pour former les salariés »

En revanche, concernant les industries à faible valeur ajoutée, le gouvernement reconnaît que seule une partie des activités de ces entreprises a surtout vocation à rester à Monaco : « C’est une mutation qui permet à la principauté de conserver un tissu d’entreprises industrielles, enregistrées comme telles au répertoire du commerce et de l’IMSEE, déclarant du chiffre d’affaires industriel aux services fiscaux avec un objet social industriel, avec certes moins de collaborateurs, mais concentrant les activités de siège, de R&D, de contrôlé qualité voire de pilote industriel, le commercial et le marketing à Monaco », considère le département des finances. Ce qui chagrine surtout les syndicats, c’est que les premières victimes de cette mutation industrielle sont, bien sûr, les salariés, qui restent mis au ban de cette évolution : « La volonté de mettre en place une nouvelle politique industrielle à Monaco n’est pas mauvaise, conclut l’USM. En revanche, aucun moyen n’est mis en place pour former les salariés licenciés à ces nouvelles technologies et leur permettre de poursuivre leur carrière à Monaco, en continuant d’offrir leur savoir-faire. On regrette donc le manque d’implication et le manque de propositions de la part du gouvernement pour trouver de vraies solutions à la sauvegarde de l’emploi. »