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« Il faut être responsable »

ENGAGEMENT/Dans le cadre de la COP21, Monaco a promis de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 50 % en 2030. Marie-Pierre Gramaglia explique comment.

Selon la contribution nationale de Monaco, vous devez réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50 % en 2030. Comment pensez-vous y arriver concrètement ?

Monaco avait déjà un objectif de -8 % de réduction de gaz à effet de serre par rapport à 1990. Pour 2012, nous en sommes déjà à -13,2 %. Nous sommes allés au-delà des objectifs annoncés de réduction de gaz à effet de serre (GES). Monaco fait partie, avec la Suisse, des pays les plus ambitieux en matière d’objectifs de réduction des GES. En Principauté, il y a 3 secteurs qui émettent le plus de gaz à effet de serre, à hauteur de 30 % chacun des émissions globales : les transports, la valorisation des déchets et tout ce qui est bâtiment (chauffage et climatisation).

 

Et donc ?

Pour parvenir à ces objectifs nous allons poursuivre et intensifier les efforts engagés depuis plusieurs années, qu’il s’agisse de la promotion de la mobilité propre, de l’amélioration énergétique des bâtiments, de la réglementation thermique sur le fuel, du soutien au développement du photovoltaïque, du tri sélectif des déchets. Enfin, je rappellerais l’importance du Fonds de développement durable abondé depuis 2009 par la SMEG qui a pour vocation de contribuer au financement des actions de maîtrise de la demande d’énergie (MDE), au développement des énergies renouvelables et à la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre.

 

Comment pensez-vous inciter les gens à délaisser leur voiture ?

Ces dernières années, les objectifs du gouvernement en matière de mobilité et de déplacements ont eu pour objectifs d’encourager l’utilisation des transports en commun et intermodaux (train et bus) et de privilégier l’usage de véhicules à faibles émissions de dioxyde de carbone (dits propres). Ainsi, l’Etat a investi 50 millions d’Euros dans des rames de TER qui ont permis d’augmenter les fréquences de la desserte de la gare de Monaco le matin et le soir. L’Etat favorise également l’intermodalité train/bus, entre le réseau de bus de la Compagnie des autobus de Monaco, la SNCF, les communes limitrophes et les lignes de bus départementales. En matière de mobilité douce nous sommes attentifs au développement des liaisons mécanisées comme les ascenseurs publics, nous continuerons à en créer, à l’Engelin, à l’Annonciade II, ou au nouvel hôpital. C’est important lorsque l’on sait que la marche à pied représente déjà aujourd’hui 50 % des déplacements intramuros en principauté.

 

Faudrait-il élargir la gratuité des transports publics aux adultes ? Améliorer la fréquence des bus n’est-il pas aussi indispensable ?

Je ne suis pas persuadée que le prix du ticket de bus soit un problème à Monaco et que la gratuité des transports publics incite les Monégasques et résidents à délaisser leur véhicule au profit des bus. La gratuité de la carte annuelle de bus scolaire (frais de dossier à 10 euros) a vocation, d’un point de vue éducatif, à encourager les jeunes à adopter très tôt ce mode de déplacement. Aujourd’hui, on mise davantage sur un service performant. Les applications smartphone, qui indiquent les horaires de passage et de facto, permettent de diminuer considérablement l’attente, représentent un confort d’utilisation qui va inciter, je l’espère, tout un chacun à privilégier davantage le bus. Compte tenu des problèmes liés aux déplacements en voiture (embouteillages, stationnement), le bus est une option que beaucoup pourrait retenir dans leurs déplacements intramuros.

 

Quid du projet de TCSP (transport en commun en site propre) ?

L’étude est enfin finalisée. La direction de la Prospective, de l’Urbanisme et de la Mobilité (DPUM) doit présenter très prochainement le projet de TCSP au gouvernement. Il traverserait la Principauté d’est en ouest, sur route, ce qui nécessiterait toutefois la création d’ouvrages (tunnels, viaducs), pour en assurer la continuité. Le tracé n’a pas encore été arrêté mais ce TCSP disposerait d’une motorisation propre. Toutes les constructions des délaissés SNCF ont été réalisées en laissant une large voie qui serait dédiée à ce futur TCSP.

 

Le TCSP aurait la cadence d’un métro ?

On envisage bien évidemment une fréquence la plus adaptée possible. Le réseau de bus sera revu pour améliorer la desserte, en tenant compte du TCSP, le jour où il sera en fonctionnement.

 

Vous avez évoqué des solutions concernant principalement la population résidente. Le problème vient aussi de la pollution émanant des plus de 105 000 véhicules entrant et sortant de la Principauté quotidiennement par la route. La solution passe par les parkings de dissuasion ?

A l’extérieur de la Principauté, des sites sont à l’étude pour la réalisation de parkings de dissuasion : La Brasca, la Cruella et la Scoperta. De façon générale, nous sommes en permanence en discussion avec les autorités françaises sur ces dossiers. A Monaco, des parkings relais en entrée de ville sont prévus à l’Est et à l’Ouest : 1850 places au Jardin exotique et 700 places à Testimonio II. Les usagers qui se gareraient à l’entrée ouest, pourraient, si le projet qui est en cours d’étude est validé, emprunter un téléphérique en haut du boulevard du Jardin exotique. C’est encore hypothétique mais le tracé envisagé relie le Jardin exotique à Fontvieille (centre commercial).

 

Ce funiculaire pourrait transporter combien de personnes ?

Deux projets prévoyaient, pour l’un des télécabines de 8 personnes, pour l’autre un téléphérique de grande capacité. A priori, les télécabines seraient retenues avec un débit de 2000 à 3 000 passagers par heure. Cette solution est très innovante et intéressante.

 

Pensez-vous devoir un jour prendre des mesures radicales : circulation alternée, fermeture du centre-ville aux voitures, péage à l’entrée de Monaco ?

Toutes les solutions sont envisageables, mais pour chacune d’elle il faut évaluer avec pertinence les conséquences qu’elles peuvent entraîner. Aujourd’hui, aucune de ces options ne serait réaliste. L’alternative, c’est de poursuivre notre politique qui renforce la priorité du transport en commun sur la voiture.

 

Le bâtiment représente également 30 % des émissions de gaz à effet de serre. Qu’est-ce qui est le plus polluant ?

Le chauffage par le gaz et le fuel représente une source majeure d’émission de gaz à effet de serre. On tente de supprimer le fuel dans tous les bâtiments où il est aujourd’hui présent et il est interdit dans les constructions neuves depuis 2006. Dans les années 60, Monaco avait innové avec le système de pompes à chaleur en eau de mer, qui alimente en chaud et froid plusieurs bâtiments sur le port, à Fontvieille et à Monte-Carlo. Il s’agit aujourd’hui d’étendre ce procédé en créant un réseau urbain de chaleur et de froid basé sur cette technologie à l’Est de la Principauté. Cette boucle pourrait alimenter le quartier d’urbanisation en mer, Testimonio II, et dans un deuxième temps l’Annonciade II. Au Larvotto, on regarde comment les immeubles du front de mer, aujourd’hui chauffés au fuel, pourraient rentrer dans cette boucle chaud-froid.

 

L’électrique, c’est le nucléaire. C’est un choix assumé pour Monaco ?

Comme vous le savez, le réseau d’alimentation électrique de la Principauté est relié au réseau français, donc, de fait, cette électricité est principalement d’origine nucléaire. Cependant 4 % de l’énergie électrique consommée à Monaco provient de source d’origine renouvelable produite en principauté. Celle-ci correspond à la production d’énergie issue de l’UIRUI et des capteurs solaires. Depuis 2012, l’Etat subventionne les systèmes de production électrique à partir de l’énergie solaire et le développement des installations photovoltaïques est aujourd’hui la priorité du gouvernement. (1)

 

Le prince Albert a annoncé que Monaco vise la neutralité carbone en 2050. C’est complexe ? La petitesse du pays rend-elle les choses plus faciles ou difficiles ?

C’est une bonne question… Mais Monaco n’est pas seul et fait partie d’un réseau de villes (dont Copenhague, San Francisco, Sydney) qui se sont engagés vers cette neutralité carbone. Il s’agit d’être pleinement responsable à son échelle et d’avoir un effet moteur. C’est pourquoi le prince est l’un des premiers à avoir engagé la Principauté vers cette neutralité carbone avec un premier objectif fort de réduction des émissions de GES de -50 % en 2030. A titre de comparaison, la Suisse, poursuit le même objectif que Monaco et l’Union européenne promet une réduction de 40 %.

 

Selon la Fondation Nicolas Hulot, avec les engagements nationaux récoltés jusqu’à présent, on n’atteint pas l’objectif d’une stabilisation à 2 °C de réchauffement global de la planète. Vous avez participé à certaines réunions ministérielles. Quel est votre ressenti par rapport à l’engagement des Etats ?

Sur le principe, les Etats sont tous d’accord, mais quand il faut annoncer une contribution qui les engage, des stratégies visant à conditionner son engagement à celui du voisin apparaissent indéniablement… Par ailleurs, le débat subsiste entre les pays développés et ceux en développement. Pour les pays en développement, les pays développés, qui sont responsables de cette situation climatique, doivent supporter un effort supplémentaire. Il faudra absolument trouver un accord avec les Etats les plus pollueurs.

 

Avez-vous arrêté une décision pour l’usine d’incinération de Fontvieille (qui représente 30 % des gaz à effet de serre émis) ?

On va lancer un appel d’offres pour une usine de valorisation des déchets. Il ne s’agira pas forcément d’une usine d’incinération. Si demain, on identifie une technologie révolutionnaire qui, après analyse, conviendrait parfaitement à la Principauté en termes de bilan énergétique et de fiabilité, nous pourrons l’étudier. Même si en l’état actuel des technologies et au regard du site contraint de l’emplacement de cette usine, il semblerait que l’incinération soit la solution la plus efficace. Notre but est en tout cas de réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre, notamment en optimisant le tri des déchets. Il faut arriver à incinérer de moins en moins de matières plastiques qui émettent le CO2 fossile que l’on combat.

 

Sur le plan symbolique, ne serait-ce pas un geste d’arrêter l’incinération en ville, avec l’hypothèse que les normes européennes soient de plus en plus draconiennes ?

Monaco reste indépendant en matière de traitement de ses déchets car nous n’avons pas le choix ! Personne, à l’extérieur de nos frontières ne veut de nos déchets. De plus, nous ne pouvons pas, comme certains le proposent, brûler les déchets en mer car nous avons signé la convention de Barcelone qui interdit une telle méthode aux pays méditerranéens signataires de cette convention. La convention de Bâle nous interdit aussi d’exporter nos déchets sauf si nous ne pouvons faire autrement. Or, jusqu’à présent nous avons pu gérer nos déchets, qu’est-ce qui justifierait que l’on ne puisse plus le faire ? Il ne faut pas oublier également que l’usine est un atout énergétique pour la Principauté, elle permet d’alimenter une grande partie de Fontvieille en chaud et froid. L’enjeu est de rendre cette énergie la plus verte possible, en incinérant majoritairement de la biomasse par exemple.

 

Est-il possible de trouver une solution négociée avec la France ?

La France ne veut pas de nos déchets. On a évoqué avec le préfet et les maires le financement de la construction d’une usine d’incinération dans les environs. Les autorités françaises, qu’elles soient locales ou nationales, ont décliné cette proposition. Le traitement des déchets est une question sensible pour toute collectivité.

_Propos recueillis par Milena Radoman.

 

(1) « L’aide octroyée au producteur s’élève à 0,36 euro/m2 pour les installations non-intégrées à la toiture et de 0,53 euro/m2 pour les autres cas. Cette mesure incitative est garantie pour 15 ans. Par ailleurs, la Société monégasque de l’électricité et du gaz (SMEG) propose à tous les usagers une offre “EGEO” (offre de garantie d’origine renouvelable) qui permet de garantir que l’équivalent de la consommation électrique est produit à partir de sources renouvelables. En 2014, 12 % de l’électricité achetée en principauté a été produite à partir de sources d’énergie d’origine renouvelable. Selon les estimations, ce chiffre devrait augmenter de 8 % en 2015. Dans ce domaine, le gouvernement montre l’exemple puisque l’ensemble de ses consommations est sous un contrat EGEO tout comme celles du Palais princier, de la mairie, du Centre hospitalier princesse Grace, mais aussi celles de nombreuses entreprises et particuliers. »

écrit par Milena