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« Il faut dire la vérité »

TANDEM/Chez Rassemblement & Enjeux, Marc Burini et Christophe Steiner sont connus pour dire ce qu’ils pensent, même si c’est à contre-courant. Logement, SBM, développement de la place… Le président de la commission des finances et le vice-président du conseil national livrent leur vision.

CHARLIE

Vous sentez-vous Charlie ?

M.B. : Je me sens plus Voltaire que Charlie et je n’avais pas besoin d’assister à une telle mobilisation (qui a suivi les attentats, N.D.L.R.) pour me rappeler les valeurs fondamentales des Lumières auxquelles nous sommes profondément attachés… Mais ces événements sont saisissants. J’ai déjà vécu la terreur. En 1986, à Paris, je suis passé devant la Fnac 5 minutes après l’attentat de la rue de Rennes… C’était une scène de guerre.

 

Certains parlent aujourd’hui de guerre de religion ?

M.B. : Il n’y a jamais eu de guerre de religion. La religion, c’est un levier. Tout comme la Shoah fut un levier pour Hitler.

 

Vous craignez un attentat à Monaco ?

C.S. : Les mesures de sécurité vont être renforcées mais on ne peut jamais être prêt à 100 %. La grande peur des services, ce sont les loups solitaires.

 

ECONOMIE

Comment voyez-vous l’année 2015 ?

C.S. : Sur le plan économique, on doit prendre en considération le problème de la chute du pétrole, provoquée par les Saoudiens. Il faudra également observer l’impact des nouvelles normes de transparence fiscale sur les banques monégasques (avec la modification de la directive épargne et l’échange automatique d’informations sur les avoirs des non résidents qui pourrait être appliqué dès 2018 à Monaco, N.D.L.R.). Celles qui avaient le plus de comptes de non-résidents vont être le plus touchées dans leur compte de résultat. Parallèlement, la “chasse aux non résidents” a commencé. Certaines banques empêchent des clients offshore de retirer leur argent ou pratiquent des frais prohibitifs pour pouvoir retirer en cash. Il y a de nombreux cas au tribunal…

 

70 % des dépôts bancaires sont encore offshore ?

M.B. : C’était le cas pendant des années. Pour autant, les banques ont eu le temps de se préparer à un changement de standard international et européen. J’espère qu’elles ont pu attirer par leur compétence des dépôts de résidents. L’ingénierie financière doit se développer en principauté. Aujourd’hui, Monaco est une place de dépôt, pas une place financière. 100 milliards d’euros de dépôts, c’est peanuts…

 

Que faudrait-il faire selon vous pour développer la place bancaire ?

M.B. : Il manque une vraie volonté politique. C’est classique : à chaque fois qu’il existe une rente de situation, on ne se remet pas en question ! C’est facile d’être une caisse de dépôts de clients non résidents qui viennent une fois par an voir comment a évolué leur argent…

C.S. : A Monaco, la logique de dépôt bancaire est très ancrée. Je me rappelle encore d’un texte voté lors de mon premier mandat au conseil national, en 1998, qui obligeait les sociétés de gestion à déposer l’argent de leurs clients dans les banques monégasques… C’est un non sens ! Tout ça parce que le lobby des banques voyait d’un mauvais œil l’installation des sociétés de gestion. Comme il voit aujourd’hui d’un mauvais œil le multi-family office (1) que le conseil national propose…

 

Votre proposition de loi sur la création d’un multi-family office à Monaco semble effectivement mal embarquée. Est-elle morte dans sa mouture actuelle ?

C.S. : Elle n’est pas morte tant que le texte n’est pas revenu devant le conseil national. Et le gouvernement a 12 mois pour nous répondre. Je tiens d’ailleurs à dire que si certains ont des idées pour faire avancer la loi, ils peuvent prendre leur courage à deux mains et se présenter aux élections…

M.B. : C’est plus facile d’être coopté dans des ambiances feutrées que d’aller à la baston électorale… Quoi qu’il en soit, c’est dommage que certains régionaux de l’étape bloquent certaines idées nouvelles par peur de perdre d’éventuels honoraires putatifs. Il y a eu une levée de boucliers des avocats, des experts-comptables, des acteurs financiers. Pourtant, notre proposition de loi a été élaborée après une étude du modèle luxembourgeois !

 

Il faut dire que le Luxembourg a moins la cote depuis le scandale LuxLeaks… Grosso modo, on reproche au Grand Duché son système de “rescrit fiscal” (ou “tax ruling”) qui permet à une entreprise de demander à l’avance comment sa situation fiscale sera traitée dans un pays, et est utilisé par les multinationales pour faire de l’optimisation en répartissant profits et coûts entre leurs filiales dans différents pays.?

M.B. : Le Luxembourg était un caillou de charbon il y a 30 ans. Ses dirigeants ont eu l’ambition politique d’en faire un centre financier et ils ont réussi. LuxLeaks, c’est une belle connerie… Dans la directive européenne sur les sociétés mères et leurs filiales qui remonte à plus de 20 ans, il existe une clause d’abus de droit qu’on aurait pu faire jouer depuis le départ. L’abus de droit, c’est créer de toute pièces une société qui n’a pas de réalité économique dans le seul but de toucher des dividendes en utilisant la directive mères-filiales. On a fermé les yeux pendant des années !

 

On voit que la structure de l’économie monégasque évolue, notamment avec le départ de certaines industries. Comment imaginez-vous le modèle futur ?

M.B. : Il n’y a ni passé, ni futur, il n’y a que le présent. C’est aujourd’hui qu’il faut imaginer le futur. Quand on parle d’attractivité ou d’attirer de nouveaux résidents, c’est très joli mais complètement galvaudé. J’aimerais que l’IMSEE fasse une étude pour savoir ce que rapporte à l’Etat le riche résident ; s’il permettra de financer dans 20 ans notre hôpital, notre modèle social. Le riche étranger est très volatile. Il est là aujourd’hui mais il peut aussi bien partir demain. Et pour l’attirer, il faut éviter de défigurer le cadre de vie et de cumuler urbanisation, circulation et pollution.

 

Que préconisez-vous alors ?

M.B. : Le futur de Monaco dépend du développement d’activités à forte valeur ajoutée, peu consommatrices de m2, qui rapportent de la TVA et de l’ISB (impôt sur les bénéfices). La valeur n’est plus dans la production mais dans le cerveau. Le capitalisme est immatériel. Si un iPhone coûte 1 000 euros, ce n’est pas en raison de la production en Chine mais de la recherche & développement…

C.S. : Dans le conformisme ambiant, on refuse de prendre des risques. On a loupé un nombre incalculable de trains en l’espace de 20 ans… J’avais demandé en 2000 qu’il y ait une cellule de prospective. Elle n’est toujours pas en place… On a préféré créer le CSA qui est un syndicat d’intérêts.

 

LOGEMENT

Faut-il construire toujours plus et toujours mieux et jusqu’où ?

C.S. : Je le dis depuis le début de la législature. La question du logement fait partie d’un ensemble. Il y a d’autres domaines dans lesquels le conseil national doit pouvoir agir. On ne peut pas sacrifier toutes les prérogatives du conseil national pour des appartements, et ce pour des raisons électorales.

M.B. : Il est évident qu’aujourd’hui, un fonctionnaire ne peut pas payer les loyers pratiqués à Monaco, sinon c’est l’exil. Mais effectivement la question se pose : le logement domanial est-il une aide ou un droit ? Aujourd’hui, c’est devenu un droit.

 

Peut-il le rester ?

C.S. : Tout dépendra de l’évolution démographique — en sachant qu’elle ne dépend pas seulement de la procréation -, mais aussi des ressources de l’Etat et leur emploi. Selon le programme triennal, 4 milliards d’euros de travaux sont programmés jusqu’en 2017. Le triennal a pris 30 % en un an alors que le PIB a augmenté, lui, de 9 % !

 

Que souhaitez-vous impulser pendant votre législature sur cette question du logement ?

M.B. : D’après ce que m’ont fait comprendre les spécialistes agrégés en logement, on est à peu près dans les clous en nombre d’appartements. Même si l’offre crée la demande et que certains voudront sans doute candidater aux prochaines commissions d’attribution pour changer de quartier… Personnellement, je tiens énormément aux petites opérations de 30 à 40 appartements, situées dans différents quartiers (rue Grimaldi et avenue Crovetto notamment), que l’on est en train de mettre en place avec le gouvernement. Elles permettent d’éviter ces barres d’immeubles domaniaux. C’est une bonne chose au niveau sociologique. Aujourd’hui, les gens vivent au même endroit, prennent le même bus pour se rendre au même travail…

 

Laurent Nouvion a annoncé pour 2015 une amorce de réflexion sur le secteur protégé. On peut espérer un résultat à la fin de la mandature ?

C.S. : Oui. L’Etat doit prendre ses responsabilités. Certains propriétaires, qui remplissent un service public, n’ont plus les moyens de rendre les appartements qu’ils louent salubres et de faire des rénovations.

 

S’agit-il d’une refonte totale de la 1 235 ?

C.S. : S’il faut refondre la loi 1235, on le fera. Mais a priori, il ne s’agit pas d’une réforme totale du système. Nous souhaitons instaurer une aide pour les propriétaires. Leur bien n’est pas un kibboutz mais un patrimoine familial !

 

La survie du modèle social monégasque dépendra à terme, comme ailleurs, de mesures impopulaires. Notamment sur le financement du système de retraites ou de la dépendance ?

M.B. : Compte tenu du vieillissement de la population, aucun homme politique ne peut imaginer dans le futur, un système basé à 100 % sur les répartitions. Est-ce à l’Etat de payer le déficit du centre gérontologique Rainier III, et les aides de la DASS pour les cent prochaines années ? Il faut prendre le problème à bras-le-corps, même si ce n’est pas idéal politiquement ou électoralement. On ne pourra pas éviter de faire un système mixte et créer une caisse de solidarité pour la dépendance et les retraites. La solidarité, ce n’est pas seulement au moment de jouer au loto ! Il faut dire la vérité. A force de ne pas vouloir faire passer des réformes impopulaires, on fait l’autruche comme dans les pays voisins. Le conseil national doit réfléchir à ces problématiques et prendre de la hauteur.

 

SBM

Que souhaitez-vous pour la SBM ?

C.S. : Nous voulons que cette société soit remise sur pied, retrouve son aura d’antan et se développe à l’international. Elle ne pourra certainement pas le faire toute seule. Il faut réaliser que c’est une PME.

M.B. : Ses besoins en financement sur les 3 prochaines années avoisinent les 800 millions d’euros avec un résultat d’exploitation qui sera en baisse, compte tenu des travaux. A mon sens, le développement externe de cette société passe par des participations croisées ou des joint venture qui permettent de vendre l’image de la SBM.

 

Avec un Etat actionnaire majoritaire et puissance concédante, la SBM n’est pas une société comme les autres, avec de multiples interférences ?

M.B. : Je ne sais toujours pas qui gère cette société. On a l’impression qu’il y a une délégation sans pouvoir et un pouvoir sans délégation…

C.S. : Il y a effectivement des interventions faites au niveau du gouvernement ou d’ailleurs. Chacun doit prendre ses responsabilités.

 

Y compris le conseil national ?

C.S. : Oui et y compris les croupiers. La guerre des clans entre jeux Européens et américains doit cesser !

M.B. : A titre personnel, je ne saurais pas m’immiscer dans la gestion de cette société. Je ne sais pas s’il faut faire une école de jeux de 5, 10 ou 20 croupiers ou s’il faut davantage de serviettes à l’Hôtel de Paris… Le boulot du conseil national, c’est de savoir quel est le plan stratégique à 5 ans. C’est ce que nous demandons à cors et à cris depuis le début du mandat.

 

MAJORITE PARLEMENTAIRE

En octobre, l’examen du budget rectificatif s’est terminé sur des tensions au sein de Horizon Monaco, entre le président Laurent Nouvion et Jean-Charles Allavena, qui a démissionné de la présidence de Rassemblement & Enjeux (R&E). Votre lecture de cet épisode ?

C.S. : Après le budget, j’ai eu une discussion de 2h30 avec Jean-Charles Allavena. Selon moi, il y a eu une erreur commise : un élu de la majorité ne doit pas être président du parti majoritaire. De plus, on peut dire ce qu’on veut sans prendre parti contre le président du conseil national ! L’attaquer, c’est diluer la majorité. C’est aussi faire le jeu du gouvernement.

M.B. : Il est évident que Jean-Charles Allavena a le droit de penser ce qu’il veut. Mais à partir du moment où un président de parti rend publiques ses positions personnelles, cela crée une ambiguïté. Les sympathisants de R&E nous demandaient : au nom de qui parle-t-il ? En son nom propre, au nom du groupe majoritaire, du parti ? Cette ambiguïté a été levée.

 

Laurent Nouvion avait déclaré qu’Allavena sortait “de facto” du pacte majoritaire. Tout est réglé ?

C.S. : On ne l’a pas éjecté de la majorité ! Jean-Charles Allavena assiste à toutes nos réunions de la majorité Horizon Monaco. Et d’ailleurs, il n’y aura a priori aucun changement à la présidence des relations extérieures à la session de printemps.

 

Fin 2014, l’UP et R&E ont affiché quelques désaccords sur la méthode à adopter face au gouvernement, notamment sur la question du logement. Cette majorité est-elle viable jusqu’à la fin du mandat.?

C.S. : Chacun peut exprimer sa différence et l’union ne veut pas dire uniformité. Il n’y a aucun problème avec l’UP.

M.B. : On ne peut jamais prévoir. C’est comme un mariage. Personne ne peut savoir s’il durera toute la vie. Mais en tout cas aujourd’hui, je ne vois aucun nuage.

 

(1) Adoptée le 11 juin 2014, la proposition de loi du conseil national vise par MFO toute activité destinée « à fournir à titre professionnel des conseils et/ou services de nature patrimoniale à des personnes physiques, à des familles ou à des entités patrimoniales appartenant à des personnes physiques ou à des familles dont elles sont fondatrices ou bénéficiaires. »

écrit par Milena