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« Gros, roux, homosexuels, chômeurs… Tout le monde doit être le bienvenu dans le football »

Polémique — Insultes, moqueries, crachats… jusqu’à son exclusion de son club amateur des Ardennes après avoir révélé son homosexualité, Yoann Lemaire a longtemps été victime d’homophobie dans le monde du football. Aujourd’hui président de l’association « Foot Ensemble » et auteur du documentaire Footballeur et homo : l’un n’empêche pas l’autre, il est devenu une figure de la lutte contre l’homophobie. Yoann Lemaire confie à L’Obs’ ses coups de gueule après les polémiques des dernières semaines, ses doutes mais aussi ses espoirs ­—

 

On entend souvent parler de « folklore » chez les supporteurs. Selon vous, ont-ils conscience que leurs propos sont homophobes ? Les supporteurs sont-ils homophobes ?

C’est du folklore pour eux, c’est évident car je ne ressens pas une pure homophobie au fond d’eux. Si un supporteur homo est dans les tribunes, ils ne vont pas le tabasser, ni le maltraiter. Néanmoins, on sait ce qu’on dit quand on insulte l’arbitre de PD… C’est malheureusement comme ça depuis trente ans. C’est dans leur tête, et ça ne changera pas du jour au lendemain […] On n’est pas là pour leur faire la morale, on n’est pas là pour les embêter, on veut juste échanger avec eux et faire passer des messages. Mais je sais qu’ils ne sont pas homophobes. J’en ai fait un film, j’ai longtemps travaillé sur le sujet, on a fait une étude IPSOS, et je suis convaincu qu’ils ne sont pas homophobes.

Quelle doit être la priorité pour lutter efficacement contre l’homophobie dans le football ?

La priorité, ce n’est pas les supporteurs. La priorité, c’est d’aller dans les centres de formation, dans les clubs pour parler avec les éducateurs, avec les enfants et les parents des enfants. Car ce sont les enfants qui seront plus tard en tribunes. Si un enfant est repris par son éducateur, par une association qui vient de temps en temps dans son club, par le président qui prend des sanctions… Quand cet enfant entendra son père proférer des injures homophobes, il lui demandera peut-être d’arrêter. Cela ne sert à rien de faire la morale aux supporteurs, cela ne sert à rien que des ministres interviennent… Il faut en parler, faire de l’éducation, de la sensibilisation et les choses évolueront par elles-mêmes.

Avez-vous été entendu par les instances sportives ? Et si oui, quelles mesures concrètes ont été prises ?

Oui, les instances sportives sont à l’écoute et ouvertes aux propositions. Je leur ai proposé mon film en DVD, des livrets pédagogiques, des fiches action pour aider l’entraîneur, des livrets différents pour les arbitres et les joueurs ou encore des interventions avec une troupe de théâtre. J’ai aussi proposé de me déplacer pour présenter le film et un serious game avec un casque de réalité virtuelle. Ces propositions ont été acceptées et il y a eu un vrai investissement financier de la part de la LFP. On a envoyé ces éléments à tous les centres de formation de France. Tous les jeunes joueurs français ont au moins un support papier et on établit actuellement un calendrier pour se rendre dans les centres de formation. Avec la Ligue de Football Professionnel (LFP) et le sociologue Philippe Liotard, on travaille ensemble pour former les référents de chaque club. Chacun dispose d’une personne qui s’occupe des enfants sur le côté moral, sociétal… Nous allons donc leur donner des outils pour qu’eux-mêmes soient formés. On fera ensuite la même chose avec les éducateurs. La LFP a vraiment décidé de s’attaquer à la lutte contre l’homophobie depuis mai dernier. Nathalie Boy de la Tour a un courage et une volonté. Que ce soit bien fait ou pas, c’est discutable, mais l’idée de base y est.

Quid de la Fédération française de football, en charge du monde amateur ? La FFF a-t-elle, elle aussi, pris des mesures ?

La Fédération française de football, c’est l’opposé. La FFF, contrairement à la LFP, a une attitude inverse. Il y a de très bons techniciens à la fédération qui s’occupent de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations. Ces personnes sont très compétentes mais il n’y a pas la volonté politique au-dessus, pour intervenir et faire des choses. On l’a vu aux déclarations de Noël Le Graët (le président de la Fédération française de football s’était prononcé contre l’arrêt des matches après des chants homophobes et avait déclaré : « considérer que le football est homophobe, c’est un peu fort de café », N.D.L.R.) mais c’est la même chose au niveau des districts et des ligues. Les responsables sont dans la lignée de Noël Le Graët. Quand il n’y a pas de volonté politique, contrairement à la LFP qui a décidé d’agir, rien ne se fait.

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RENCONTRE — Yoann Lemaire a rencontré Antoine Griezmann dans le cadre de son documentaire : Footballeur et homo : l’un n’empêche pas l’autre. « J’ai senti énormément de sincérité chez lui. Il ne comprend pas pourquoi on devrait juger l’homosexualité. »

Quelle a été votre réaction après les propos de Noël Le Graët ?

Quand Noël Le Graët dit que le football amateur n’a pas de problème d’homophobie, je tombe à la renverse. Je reçois des dizaines de messages, de courriers de jeunes joueurs qui sont homosexuels, ou qui pensent l’être, qui souffrent et qui arrêtent le foot car ils ne se sentent pas à leur place. La France est championne du monde. Elle a un devoir d’exemplarité. Et on a un président fédéral qui nie qu’il y a de l’homophobie dans le football. Je crois qu’on a touché le fond. Certains espèrent que le football pourra les aider mais quand ils voient l’ambiance vis-à-vis des homosexuels et les polémiques actuelles, ils préfèrent arrêter le football. La gestion de la FFF est catastrophique […] Pour mon documentaire, je suis allé de nombreuses fois à la FFF pour essayer de rencontrer Noël Le Graët, j’ai envoyé de nombreux mails… mais je n’ai jamais eu d’interview de lui. Il a toujours refusé de nous parler d’homosexualité et d’homophobie. Ces sujets l’embêtent pour la simple et bonne raison qu’il ne se sent pas concerné. Toutes les raisons sont bonnes pour ne pas parler d’homosexualité. Et dans le milieu professionnel, dans les clubs, c’est pareil. Ce n’est pas parce que la LFP fait des actions que les clubs sont contents. Les clubs pro, les joueurs pro, les éducateurs pro sont coincés avec le sujet. D’ailleurs, dans le cadre de mon documentaire, peu de personnes ont accepté d’en parler.

Vous avez réalisé un documentaire consacré au rejet de l’homosexualité dans le football. Vous avez donc eu des difficultés à faire parler les acteurs du foot pro et amateur ?

Si c’était à refaire, je ne le referais pas parce que j’ai eu beaucoup de difficultés pendant trois ans. J’étais persuadé qu’il fallait faire ce film. A la base, j’ai créé une association parce que des gamins me racontaient leur histoire et ça devenait grave. J’avais la chance de jouer pour le Variétés Club de France, avec eux tout se passait bien, on en parlait… J’ai connu un gamin qui s’est suicidé et j’ai été voir les membres du Variétés Club de France. Je leur ai demandé de l’aide pour faire un film et briser le tabou. Et ils ont accepté d’en parler mais quand j’ai voulu me débrouiller seul, contacter la FFF, les joueurs de l’Équipe de France, les clubs, les entraîneurs et les joueurs de Ligue 1… je n’ai pas eu de réponse. Un seul joueur a accepté de parler, c’est Antoine Griezmann que j’ai eu l’honneur de rencontrer à Madrid. J’ai senti énormément de sincérité chez lui. Il ne comprend pas pourquoi on devrait juger l’homosexualité. Les autres sont encore coincés sur ce sujet.

Pourquoi l’homosexualité est-elle toujours taboue dans le monde du sport ?

Le sport, c’est la virilité, la compétitivité, le besoin de prouver des choses. Contrairement aux femmes qui annoncent plus facilement leur homosexualité dans le sport, les hommes, eux, ont beaucoup plus de mal parce qu’ils ont besoin de prouver de la virilité. A défaut d’être bon techniquement, d’être le meilleur joueur… on va au « charbon », on veut montrer qu’on est un vrai mec. On a l’image de l’homme puissant, de la virilité… tout l’inverse de l’homosexualité, de la tarlouze, de la gonzesse, de la femme. Je ne leur en veux pas car on est dans des stéréotypes ancrés dans notre société. Le foot pour les garçons, la danse pour les filles… Viennent ensuite les préjugés quand on refuse de jouer avec un homosexuel car on a peur qu’il nous regarde sous la douche. Et enfin, la discrimination quand on refuse de jouer avec la « tarlouze ». Et dans les centres de formation actuels, ces préjugés, ces stéréotypes ont la vie dure.

Regrettez-vous le fait que peu de sportifs de haut niveau révèlent leur homosexualité ? Pensez-vous que cela pourrait faire évoluer les mentalités ?

Les sportifs de haut niveau n’ont pas envie de révéler leur homosexualité. Pourquoi prendraient-ils le risque de le faire ? Quand on voit l’ambiance actuelle et les réactions sur les réseaux sociaux, quand on voit les déclarations du président de la Fédération française de football, si vous êtes un jeune joueur, vous n’avez pas envie de faire votre coming out. Vous pensez d’abord à votre carrière. Si une grande star annonce son homosexualité et qu’elle n’a plus rien à perdre, tout le monde dira respect. Si un joueur médiocre fait son coming out, on va se moquer de lui, on va l’insulter, il sera peut-être méprisé dans son équipe… Qu’un joueur fasse son coming out serait génial, ce serait une super idée, mais je ne vois pas aujourd’hui qui pourrait le faire. Pourtant, je pense que les journalistes le soutiendraient s’il y a des chants homophobes contre lui, les politiques et l’opinion publique le soutiendraient également, ses coéquipiers peut-être… Révéler son homosexualité est envisageable mais c’est risqué. Et le risque doit être mesuré.

Jouez-vous toujours au foot ? La médiatisation de votre histoire a-t-elle permis une prise de conscience ? Avez-vous l’impression que les choses évoluent ?

La médiatisation de mon histoire fait que tout le monde sait que je suis homosexuel. Et c’est devenu trop violent. Il y a de moins en moins d’homophobes, il y a de plus en plus de coéquipiers et d’adversaires sympas sur le sujet, ouverts d’esprit, à qui cela ne dérange absolument pas. Mais les quelques homophobes qui restent sont de plus en plus violents. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, je sais faire la différence entre une insulte de supporteurs pour le folklore, même s’il s’agit d’une homophobie diffuse, et des crachats au visage accompagnés d’insultes homophobes…

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OMERTA — « Si c’était à refaire, je ne le referais pas ». Yoann Lemaire a eu toutes les peines du monde à faire parler les acteurs du football pour son documentaire Footballeur et homo : l’un n’empêche pas l’autre.

Que font les arbitres amateurs contre les propos et comportements homophobes ?

Les arbitres amateurs ne bronchent pas car ils ont peur. Les arbitres pro ne risquent rien car il y a des caméras… mais dans le milieu amateur, il n’y a pas de caméras, pas de journalistes, il n’y a personne sur le bord du terrain. Les arbitres amateurs se font rayer leur voiture, ils se font insulter, parfois frapper. Ils n’osent donc pas sanctionner des joueurs pour propos homophobes. Cela est très rare. Ils n’ont pas envie de passer pour un gay-friendly ou un gay, parce qu’ils ont mis un carton rouge pour des propos homophobes. Ils préfèrent fermer les yeux et les oreilles. Mais avec ce qui se passe aujourd’hui, ça risque de bouger car certains arbitres amateurs ont décidé de sanctionner les joueurs en cas d’insultes racistes ou homophobes. Les polémiques actuelles sont donc révolutionnaires. Il y aura un avant et un après. Il faudra toujours se battre après pour ne pas revenir comme avant, mais quand vous apprenez que des arbitres amateurs prennent des initiatives, c’est une excellente nouvelle.

Quel message avez-vous envie de faire passer aux supporteurs ?

J’ai envie de dire aux supporteurs que c’est eux qui feront évoluer la société. S’ils font dans quelques mois des actions contre l’homophobie, avec des banderoles marrantes, pour montrer que ce sont des mecs bien, comme ils peuvent le faire à Noël quand ils aident des gamins ou des associations pour les femmes qui luttent contre le cancer, ils vont tout changer. Et je pense qu’ils en sont conscients. Au cours de notre dernière réunion, je leur ai dit qu’après les propos de Noël Le Graët, on avait touché le fond et qu’on ne pouvait pas compter sur lui. Je leur ai donc demandé de montrer l’exemple car ils ne sont pas homophobes. Il faut que les supporteurs montrent qu’ils ne le sont pas et que les gens disent « Respect », que les parents dans les stades soient fiers. Le foot a tout à gagner à se débarrasser de la haine, de la violence, de l’homophobie, du racisme. Il n’y a rien de plus plaisant qu’un parent amène son fils dans un club ou un stade, où il y a un discours du bien-vivre ensemble. Gros, roux, homosexuels, chômeurs… Tout le monde est le bienvenu et tout le monde a sa place dans le football.

 

 

 

écrit par Nicolas Gehin