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Harcèlement sexuel
Libérer la parole

ECLAIRAGE/Les attitudes harcelantes frappent tous les milieux et toutes les corporations. Y compris le monde médical.

 

Au centre hospitalier princesse Grace, le bloc opératoire est encore en émoi. Début novembre, une infirmière a subi les avances graveleuses d’un chirurgien devant ses collègues. Après un rapport à la direction du CHPG, le médecin s’est excusé auprès de l’infirmière. Mais pour une partie du personnel de l’hôpital comme pour les syndicats, c’est le moment ou jamais de rappeler les règles de bienséance à l’hôpital. « L’affaire est close, les excuses ont été acceptées, et nous ne voulons pas faire un bouc-émissaire. Mais il faut arrêter de banaliser ce genre de comportements sexistes, dans une relation de subordination, qui s’assimilent à du harcèlement », explique une employée, qui souhaiterait que la direction — mutique —, fasse un rappel à l’ordre général. « Encore une fois, tout est banalisé. On met le couvercle sur des actes excessifs. C’est incroyable dans le contexte actuel… »

L’hôpital, « un lieu vulnérable »

A l’international, la loi du silence semble avoir pris du plomb dans l’aile. L’affaire Weinstein et le hashtag #balancetonporc ont en effet généré une vague sans précédent de témoignages féminins, sur les réseaux sociaux et sites dédiés, dénonçant propos sexistes, attitudes harcelantes et agressions sexuelles. Au-delà de l’univers hollywoodien, le phénomène concerne tous les milieux et toutes les corporations. Y compris le monde médical. En France, Martin Hirsch, directeur de l’assistance publique, a ainsi reconnu que l’hôpital est « un lieu vulnérable où les acteurs ont toujours eu du mal à voir la frontière entre la plaisanterie lourdingue et ce qui est du harcèlement. » Pourquoi est-il « particulièrement exposé » selon lui ? Au-delà du stress et de la pression extrêmes liés aux enjeux vitaux, il existe « les traditions de pouvoir et de domination, le rapport au corps et à la science anatomique », explique très bien Martin Hirsch. Une culture carabine illustrée par les codes ancestraux des salles de garde, où tout manquement au règlement était sanctionné par une taxe. Des gages pouvant aller de chanter à montrer une partie de son anatomie comme ses fesses ou ses poumons (les seins)…

« Passe sous mon bureau »

Pour certains médecins du CHPG, ce genre de comportements sexistes et harcelant n’est pas nouveau. « Dans les hôpitaux, il y a toujours eu un certain folklore. Il y a aujourd’hui une évolution indiscutable, même si, au CHPG, la situation, n’est pas comparable aux établissements parisiens… Cela n’empêche pas qu’il y a eu parfois dans le passé un système de promotion canapé et une crainte de la hiérarchie pour les moins gradés », observe un chirurgien. Qui se remémore : « Les informations circulaient d’hôpitaux en hôpitaux… Quand il est venu travailler au CHPG, un professeur est arrivé avec le surnom donné par des collègues parisiens, “bite en fer”. Avec les infirmières, il se comportait comme un coq dans une basse cour », se rappelle ce chirurgien, qui évoque également le cas ancien d’un cadre administratif du CHPG, rebaptisé “passe sous mon bureau”. « Il ne fallait rien lui demander sous peine qu’il revendique des faveurs… » Plus récemment, dans les années 2000, une affaire a failli faire scandale. En raison de ses mains baladeuses, un médecin a suscité une levée de boucliers d’infirmières, qui sont allées se plaindre à la direction. « Il est parti discrètement de l’hôpital, après avoir touché des indemnités légales… », se rappelle ce médecin, pour qui « les hommes n’ont pas le monopole de la prédation. Une femme docteur était réputée pour avoir des esclaves sexuels dans son service… »

La loi sur le harcèlement qui va être votée le 5 décembre va peut-être contribuer à changer la donne. « Cette évolution juridique va permettre de libérer la parole et de nommer des actes qui, jusqu’à présent, pouvaient être banalisés du fait de l’absence de reconnaissance », notent les secrétaires généraux du SHAM (Syndicat hospitalier autonome de Monaco), qui se félicitent de l’adoption de ce texte. « Le CHPG, comme toute organisation sociale et humaine, est impacté par des pratiques de harcèlement qu’il soit moral ou sexuel. Le SHAM demande que la question de la maltraitance institutionnelle soit enfin abordée car elle favorise ces dérives et qu’une réflexion globale sur ce sujet soit initiée afin de comprendre et de traiter les causes. Il continuera d’œuvrer pour la défense des salariés confrontés à ces pratiques mais aussi pour que l’institution se dote enfin de dispositifs de prévention, de signalement et de prise en charge des victimes. » Là non plus, la direction n’a pas souhaité communiquer à ce sujet.

 

 

LOI/

Le harcèlement sanctionné, sous toutes ses formes

Pour le rapporteur du texte Thierry Poyet, « le harcèlement est une forme particulière de violence psychologique qu’il est difficile de cerner, en particulier lorsqu’il survient dans le cadre d’une relation de travail, c’est-à-dire, d’après l’article premier du projet de loi, de “celle, de droit privé ou de droit public, qui lie l’employé à son employeur et aux autres employés de ce dernier”. En effet, il implique alors non pas des personnes mais un collectif et concerne les relations psychiques, ainsi que les relations sociales encadrées, notamment par le contrat de travail du salarié ou le statut du fonctionnaire. » Comment le repérer ? Pas facile. « À première vue, le comportement de l’auteur d’un harcèlement paraît aisément décelable, dans la mesure où celui-ci, en plus d’être intentionnel, est réitéré. Néanmoins, parce qu’il se développe dans la durée, le harcèlement survient de façon pernicieuse. En effet, les actes qui sont commis de manière intentionnelle et habituelle par l’auteur du harcèlement sont le plus souvent insidieux et donc foncièrement occultes. De surcroît, si, considérés isolément, certains d’entre eux peuvent recevoir la qualification d’infractions pénales, telles que les menaces ou les violences, ce n’est pas toujours le cas. Au contraire, la caractérisation du harcèlement implique le plus souvent d’observer un ensemble d’agissements ou d’omissions qui, pris séparément, sont licites. (…) Dans le domaine spécifique de la relation de travail, le harcèlement peut notamment résulter de comportements à caractère vexatoires, du détournement des règles disciplinaires et du pouvoir de direction ou d’organisation de l’entreprise. » Les conséquences du harcèlement — qu’il soit sexuel ou moral —, sont claires. « La dégradation des conditions de travail engendrée par le harcèlement – moral ou sexuel — peut avoir pour objet ou pour effet, soit de porter atteinte à la dignité de la personne, soit d’altérer sa santé physique ou mentale », note le rapporteur.

 

Balance ton porc : les témoignages monégasques

Vécu/Balance Ton Porc se présente comme le seul site qui permet aux victimes de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol de poster anonymement leur témoignage et d’échanger ensemble. L’Obs’ y a retrouvé ces deux histoires qui concernent la Principauté.

 

Marige : « Des messages incessants »

« Il y a maintenant 20 ans, j’étais en poste dans une agence à Menton qui dépendait de Monaco. Mon mari était en poste à Monaco, et avait pour chef un de mes principaux collaborateurs. Nous devions aller en réunion à Paris régulièrement. Cet homme, cadre, m’envoyait des messages incessants afin de me proposer de partager son intimité dans les chambres d’hôtel réservées pour les déplacements. Lasse de ces manières, j’en ai parlé au directeur de groupe lors d’un entretien que je lui ai demandé. Il m’a écouté, et a détourné très vite la conversation sur d’autres sujets… Bien-sûr, cela n’a été suivi de rien… »

Angela : « J’ai fait ce qu’il voulait »

« C’était il y a 30 ans. J’avais 30 ans et je venais d’apprendre l’infidélité de mon mari. J’étais perdue et il a voulu me“consoler”. Je l’ai repoussé. Il n’a pas aimé et m’a clairement fait comprendre que si je voulais conserver mon travail, je ferais bien de réfléchir… Paniquée à l’idée de perdre mon emploi, convaincue que personne ne me croirait si je le dénonçais car c’est encore aujourd’hui un homme puissant, très riche et avec des relations très haut placées en Principauté de Monaco, j’ai fait ce qu’il voulait. J’ai cherché un autre job et j’ai démissionné. Mais cela a duré trois mois. Il m’appelait avant d’arriver au bureau pour que je me “prépare”. J’ai vécu cette période de ma vie comme un cauchemar, la honte aussi, de ne pas avoir eu le courage de refuser. Je m’en veux. J’aimerais pouvoir donner son nom mais encore aujourd’hui j’ai peur du jugement, des conséquences sur ma famille, mes amis. Je n’ai rien oublié, j’ai juste mis ça dans un tiroir de ma mémoire et je viens à peine de l’entrouvrir. Pour l’instant je le referme aussi vite. J’espère avoir le courage un jour de le vider. »

écrit par Milena