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Affaire Ecclestone : quel impact pour la F1 ?

Article publié dans L’Obs’ n°132 (mai 2014)

SPORT-BUSINESS/Depuis plusieurs semaines, le « grand argentier de la F1 » Bernie Ecclestone, 83 ans, comparait devant la justice allemande pour une affaire de corruption. Du coup, tout le petit monde de la F1 tremble.

Affaire Ecclestone : quel impact pour la F1 ?

Depuis le Grand Prix de Malaisie disputé fin mars, le pilote anglais et résident monégasque Lewis Hamilton fait un véritable carton avec sa Mercedes. En effet, il s’est imposé à Kuala Lumpur (Malaisie), mais aussi à Sakhir (Bahreïn), à Shanghaï (Chine) et à Barcelone (Espagne). Seul son co-équipier, Nico Rosberg, a réussi à gagner lors du premier Grand Prix disputé à Melbourne (Australie). Bref, tous les voyants semblent au vert pour Hamilton. Suffisant pour briller à Monaco ?

Bernie Ecclestone. © Photo FIA

« Technologie »
Lewis Hamilton a déjà gagné en principauté. C’était en 2008. A l’époque, ce pilote anglais et sa McLaren-Mercedes avaient terminé devant Robert Kubica sur BMW Sauber et Felipe Massa sur Ferrari. « Il est très bon, rappelle le président de l’Automobile Club de Monaco (ACM), Michel Boeri (voir son interview par ailleurs). Mais à Monaco, les questions liées à la technologie, à la soufflerie ou au fuselage jouent moins. Les courses se jouent souvent sur les qualités intrinsèques du pilote. Car en principauté, le circuit ne propose pas 1,5 km de ligne droite pour prendre 50 mètres d’avance sur ses poursuivants. Mais je pense que la course sera agitée. »

FOG
Mais au-delà de l’aspect sportif, cette 65ème saison de F1 se présente comme une période importante pour ce sport. Si le règlement a une nouvelle fois changé pour tenter de doper le suspens, le petit monde de la F1 suit avec attention l’évolution de l’affaire judiciaire dans laquelle est englué Bernie Ecclestone en Allemagne. A bientôt 84 ans, cet Anglais gère le business de la F1 depuis les années 1980 à travers Formula One Group (FOG). La Fédération internationale de l’automobile (FIA), alors présidée par Max Mosley, a concédé les droits commerciaux de la F1 à FOG pour plus d’un siècle.

Télé
En retour, FOG est parvenu au fil du temps à faire fructifier ce business puisqu’on parle aujourd’hui de revenus autour de 1,5 milliard de dollars. Courses avec une vingtaine de voitures, panneaux publicitaires sur les circuits, droits télé vendus dans plus de 150 pays, soirées VIP au Paddock Club… Tout est bon pour faire du business. « Même s’il a été intransigeant et que l’on a parfois perdu quelques plumes face à lui, il a fait de la F1 ce qu’elle est aujourd’hui, explique Michel Boeri. Et nous en avons bénéficié. »

Hoeness
Ecclestone risque gros. Pris dans une affaire de corruption, il est soupçonné d’avoir versé 44 millions de dollars (31,8 millions d’euros) à un banquier allemand pour valider la vente des droits de la F1 auprès d’un fonds d’investissement. Ce procès devrait durer jusqu’en septembre. Réputée pour son intransigeance, la justice allemande n’a pas hésité à lourdement condamner des acteurs du monde sportif, comme le tennisman Boris Becker. Ou, plus récemment, le président du Bayern Munich, Uli Hoeness, remplacé du coup par Karl Hopfner.

Remous
Et ce n’est pas tout. D’après Panorama, une émission diffusée par la BBC, Bernie Ecclestone serait aussi soupçonné d’avoir fraudé le fisc de près d’un milliard et demi d’euros.
Interrogé par L’Obs’, le président de l’ACM avoue craindre les remous de cette affaire : « Parce que lorsque le chef des familles ne sera plus là, chaque famille (constructeurs, sponsors, organisateurs…) commencera à se disputer et à remettre certains avantages en question. Donc on devrait entrer dans une période d’instabilité. Or, comme la F1 reste un sport fragile, ce n’est pas souhaitable. Du coup, aussi longtemps que ce sera possible, je prie pour que Bernie Ecclestone reste aux commandes. »

Rumeurs
Début janvier, Ecclestone a quitté ses fonctions de dirigeant de l’entreprise Delta Topco, chargée de piloter FOG dont il est actionnaire avec notamment CVC Capital Partners. Pour le remplacer, des rumeurs évoquent l’arrivée du responsable de l’équipe Red Bull, Christian Horner. En Angleterre, les médias parlent aussi de l’ancien président de Sainsbury, Justin King.

Emergents
Bref, cette affaire est prise très au sérieux par les différents acteurs de ce dossier car elle pourrait contribuer à dégrader l’image de la F1. Pourtant, pour le moment, l’économie de ce sport tourne rond. Début avril, 95 % des billets pour la course du dimanche 25 mai étaient vendus, selon Michel Boeri : « Sur trois jours, on attend 200 000 à 250 000 visiteurs. Et pendant la crise, le nombre d’annonceurs est resté stable. » Plus largement, les pays émergents, comme la Russie, le Brésil, la Malaisie ou la Chine, misent aussi sur la F1 pour afficher devant le monde entier le renouveau de leur économie.
_Raphaël Brun

Télé/
Alain Prost avec Canal+ à Monaco

Le président de l’ACM, Michel Boeri l’avait dit. Pour lui, la diffusion du Grand Prix de Monaco sur Canal+ plutôt que sur TF1 ne change pas grand chose : « On continue simplement de proposer un produit fini que Canal+ agrémentera à sa sauce, comme le font la cinquantaine de chaines qui retransmettent le Grand Prix de Monaco. » Avant d’ajouter : « Si exceptionnellement Canal+ décidait de diffuser le Grand Prix de Monaco en clair, on ne se mettrait pas à pleurer. Mais cela ne changerait pas grand-chose à l’audience mondiale. » Si la course sera bien diffusée en crypté par Canal+, la chaine à péage a prévu quelques ajustements. C’est le champion de F1 Alain Prost (voir son interview publiée dans L’Obs’ n° 99) qui sera chargé des commentaires avec le journaliste Julien Fébreau. Prost a déjà commenté sur TF1 en 1992, mais aussi sur la période 1994-1995._R.B.

« Le jour J, quelqu’un d’autre surgira »

SPORT/Le président de l’automobile club de Monaco, Michel Boeri, analyse les principaux enjeux de la saison de F1 en cours. Tout en évoquant sa succession à la tête de l’ACM. Interview.

ANTHOLOGIE/«Comme dans la tauromachie, flirter avec la mort dans des courses d’anthologie a contribué à donner un côté fascinant à la F1. » Michel Boeri. Président de l’ACM. © ACM-Jo-Lillini

Les règles techniques ont encore changé : c’est positif ?
La saison 2013 a été écrasée par Sebastian Vettel et son écurie Red Bull-Renault. Ils ont remporté pour la quatrième fois d’affilé depuis 2010, les titres de meilleur pilote et de meilleur constructeur. Ce qui était un peu fatigant pour les spectateurs. Du coup, les constructeurs et la FIA ont décidé de changer le règlement pour maintenir un semblant d’incertitude. Mais tout n’est évidemment pas encore parfait.

Ce qui pose encore problème ?
Au débitmètre, s’ajoute le volume maximum de carburant embarqué en course qui n’est plus libre. Depuis le début de l’année, il est désormais limité à 100 kg, soit environ 136 litres. Alors qu’il était auparavant de 170 kg, soit un peu moins de 220 litres. Quant au débit instantané maximum de la consommation, il a été fixé à 100 kg, soit 140 litres heure, à un régime maxi de 15 000 tours/minute. Par le passé, le débit était libre et avoisinait les 170 kg/heure pour un régime de 18 000 tours minute.

Des sanctions sont prévues ?
Le pilote qui enfreint la règle du débitmètre est pénalisé par une rétrogradation de sa place sur la grille de départ, ce qui n’est pas négligeable. Quant au spectateur, il ne s’aperçoit de rien. De ce fait, je pense qu’il faudrait supprimer ce point du règlement. Ou du moins, l’aménager.

A Abu Dhabi, pour le dernier Grand Prix, les points seront doublés : c’est une bonne idée ?
C’est une bonne idée pour l’organisateur et le public. Si les points des pilotes ou des écuries sont assez resserrés en fin de championnat, cela peut jouer pour ajouter une dose de suspens.

Mais du coup, toutes les courses n’ont plus la même valeur !
Les puristes diront que la F1 n’est plus de la course et que ça devient du loto. Mais au fond, ce qui compte vraiment, c’est que les spectateurs prennent leur pied. Il faut qu’il y ait de la vie pendant un Grand Prix ! Aujourd’hui, grâce à la technologie, on parvient le plus souvent à éviter les accidents graves et tout le côté émotionnel qu’ils impliquent. Mais comme dans la tauromachie, flirter avec la mort dans des courses d’anthologie a contribué à donner un côté fascinant à la F1. Voilà pourquoi, il ne faut pas trop aseptiser la F1.

Vos favoris pour cette saison ?
Aucun. D’ailleurs, je n’ai jamais été choqué par l’existence de consignes d’écuries favorisant tel ou tel pilote. Mais cette saison, j’ai été soufflé lorsque j’ai vu Mercedes, à Dubaï, laisser Nico Rosberg et Lewis Hamilton continuer à se battre librement à 300 km/h jusqu’au dernier tour. Mercedes a osé prendre le risque d’un double accident, ce qui aurait été une catastrophe. Du coup, je salue le courage du directeur d’écurie de Mercedes qui a assumé cette décision en sachant qu’en cas d’accident, il n’aurait pas été épargné par son conseil d’administration. Bravo.

Qui vous impressionne le plus cette saison ?
Les nouveaux pilotes. Car ils n’ont pas les meilleures voitures. Or, lorsqu’ils parviennent à gagner une place, c’est parfois plus remarquable que les trois pilotes qui se battent toujours pour la première place.

A Monaco, le favori sera le résident monégasque, Lewis Hamilton ?
Il est très bon. A Monaco, les questions liées à la technologie, à la soufflerie ou à l’aérodynamique jouent moins. Les courses reposent souvent sur les qualités intrinsèques du pilote. Car en principauté, le circuit ne propose pas, à l’inverse des autres, 1,5 km de ligne droite pour doubler er prendre quelques dizaines de mètres d’avance sur ses poursuivants. Cela dit, je pense que la course restera agitée sur le circuit monégasque.

Certaines écuries sont favorites ?
Mercedes possède numériquement un staff et des ingénieurs extraordinaires. Mais Renault n’a pas baissé les bras et cravache durement. Ferrari a du potentiel, mais sur le plan technique, ils semblent moins en avance que Mercedes et Renault.

Le remplacement du moteur V8 par un moteur V6 turbo moins bruyant ne plait pas aux fans de F1 ?
Jusqu’en mars, la presse a beaucoup parlé de ça, en soulignant que les 22 voitures faisaient beaucoup moins de bruit que la saison dernière et que cela dénaturait l’esprit de la F1. Aujourd’hui, les médias en parlent moins.

Il y aura donc moins de bruit à Monaco ?
Moi, ça me fait rigoler. Parce qu’à Monaco, avec la réflexion (en anglais « reflection ») du bruit infernal sur les façades des immeubles, ce changement nous fera peut-être du bien, sans que l’on perde en qualité d’ambiance. Même s’il évolue, le bruit fait partie du spectacle de la F1. J’ai confiance. Les gens seront capables de s’adapter à ces changements. Cependant, il n’est pas exclu que la reconduction de l’intensité de bruit et de la qualité de la sonorité des moteurs soient revus après le Grand Prix de Monaco. Les constructeurs doivent se réunir à cet effet, à Londres.

Pour votre premier Grand Prix électrique en 2015 il n’y aura que peu de bruit ?
Ce sera beaucoup plus calme. Ce Grand Prix aura lieu le 9 mai 2015, juste quinze jours avant le Grand Prix de F1 classique.

Vous y croyez vraiment ?
Il y a 15 ans, lorsque l’ACM a décidé de se lancer dans les rallyes à énergies nouvelles, je n’y croyais pas du tout. Aujourd’hui, on se rend compte que c’est monté en puissance et que ça marche bien. Tous les constructeurs y viennent à tour de rôle. Est-ce que les constructeurs y croient vraiment ou bien est-ce qu’ils prennent seulement position sur ce possible marché comme nous l’avons fait il y a 15 ans ? Difficile à dire.

Donc impossible de ne pas suivre ce mouvement ?
On ne peut pas laisser passer une telle opportunité. Et je pense que l’automobile club de Monaco (ACM) doit rester l’élément de pointe de ce qui peut être organisé dans le monde entier. Notre métier, c’est d’être organisateur et promoteur, parce que l’on a aussi la responsabilité financière. Nos choix sont donc déterminants sportivement et économiquement.

Vous envisagez de vous retirer ou le plaisir est toujours là ?
Le plaisir est intact. Mais, le moment venu, il ne s’agira pas seulement de ma succession, mais aussi de celle de mon équipe. Personne n’est irremplaçable. Mais lorsque je suis arrivé à ACM, j’étais accompagné d’une équipe de 7 ou 8 personnes de confiance. Donc, je conseillerais à mon successeur de venir aussi avec une équipe. Et surtout, de ne pas penser qu’à soigner sa propre image.

C’est un poste difficile ?
Ce n’est pas une sinécure. Ici, il ne suffit pas de passer entre midi et 1 heures. Il faut compter au minimum, et en moyenne, 5 heures de travail par jour. C’est peu et à la fois beaucoup.

Quelles qualités devront avoir vos successeurs ?
Il faut être très introduit au niveau international. C’est sans doute ce qui est le plus difficile. A l’époque, lorsque je suis arrivé, les choses étaient plus simples. On pouvait sceller des alliances tout simplement autour d’un bon dîner. Aujourd’hui, dans les fédérations les gens sont des technocrates souvent « tristounets. » Du coup, il me serait aujourd’hui plus difficile de parvenir à faire mon trou, avec cette méthode, dans ce contexte assez effrayant au plan de la convivialité.

Quelles autres qualités sont nécessaires ?
Il faut savoir fédérer autour de soi. Il y a un bon millier de bénévoles à gérer et plus de cinquante salariés. Il faut donc savoir être à l’écoute. Vis-à-vis du gouvernement, il ne faut pas être servile. Et se souvenir que l’on n’est pas un rouage de l’Etat.

Pourquoi ne pas commencer à former votre successeur ?
D’abord, parce que je ne l’ai pas trouvé. Ensuite, parce que je crois que pour réussir mon successeur ne doit pas être salarié du club et être libre de ses choix. Ce n’est donc pas évident. Dans le passé, c’était un conseiller de gouvernement qui présidait l’ACM. Je pense particulièrement à Joseph Fissore qui n’était certainement pas aussi libre d’action qu’il l’aurait souhaité. La mission que j’assume m’a été confiée par le prince Rainier, puis confirmée par le Prince Albert II et ratifiée par les votes successifs de l’assemblée générale de l’ACM. C’est donc devant lui que je me sens responsable et aussi devant le conseil d’administration de l’ACM. L’Etat, quant à lui, exerce son droit légitime de contrôle et de tutelle. Rien d’utile ne peut se faire sans confiance mutuelle.

Qui pourrait vous succéder ?
Je ne sais pas. Ce n’est pas à moi de le dire. Mais je ne suis pas inquiet. Le jour J, quelqu’un d’autre surgira, avec d’autres méthodes de management qui, je le souhaite, conforteront l’ACM et le garderont à son rang.

Ce qui sera le plus difficile pour votre successeur ?
Trouver une équipe compétente et disponible. Sur le fond, il faudra respecter le seul grand principe à ne pas transgresser : ne jamais vendre ou sponsoriser les épreuves. C’est ce qui a permis, avec l’aide de l’Etat, de garantir la pérennité des épreuves. Il ne faudra pas non plus que celui qui arrive à la tête de l’ACM dirige comme le ferait l’administrateur d’un groupe. Le reste, c’est du jour à jour, du Meccano et des ulcères à répétition…

D’autres difficultés ?
Il est difficile de chiffrer annuellement nos subventions, soumises à l’Etat, 6 à 10 mois à l’avance. En effet, si d’aventure, la FIA édite de nouvelles prescriptions, on peut se retrouver avec des centaines de milliers d’euros non budgétés.

Avec Jean Todt, ça se passe mieux qu’avec Jean-Marie Balestre (1978-1991) ou Max Mosley (1993-2009) ?
Avec Jean-Marie Balestre, ça aura été chaud dans l’amour comme dans la haine (1). Avec Max Mosley, il m’a fallu apprendre à vivre à l’heure anglaise. Enfin, c’est théoriquement avec Jean Todt que je devrais le mieux m’entendre. J’ai fait sa connaissance lors de sa période de copilote de rallye, entre 1966 et 1981. On n’a que 7 ans d’écart. Mais il boit du thé et moi du vin. Après, peut-être, devrais-je le voir plus souvent ? Le seul bémol c’est que l’on n’a pas la même formation. Jean Todt a mené une brillante carrière, d’abord chez Peugeot puis chez Ferrari. Moi je suis un homme de club, attaché aux traditions et je ne fonctionne pas avec une structure technocratique. En tout cas, même si l’on n’a pas eu le même parcours, j’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour lui.

Pourquoi ne pas avoir accepté de succéder à Max Mosley en juin 2009 ?
Parce que ça ne s’est pas passé comme ça. Lorsque Mosley était sous menace de devoir présenter sa démission(2), j’étais président du Sénat de la Fédération Internationale de l’Automobile (FIA). J’ai donc présidé l’assemblée générale qui devait, à la demande de Max lui-même, juger de l’effet des évènements que nous savons, sur l’image de la FIA. Je pense que s’il s’en est bien sorti, je n’y ai pas été tout à fait étranger… Par la suite, Max Mosley m’a demandé si j’étais éventuellement candidat à la présidence de la FIA. J’ai décliné. Il m’a alors dit qu’il était content, parce que la FIA avait besoin d’un manager performant et plus moderne. Ce qui était très aimable au passage… Mais ça n’est pas un problème.

C’est un manque d’ambition ?
Pas du tout. Bien avant Mosley, mes chances étaient plus élevées. Au départ de Jean-Marie Balestre, en 1991, j’aurais pu facilement être élu à la tête de la FIA.

Pourquoi ne pas l’avoir fait ?
Parce que l’ACM passe, pour moi, avant tout le reste. Il est déjà assez compliqué de gérer l’ACM pour ne pas risquer de se faire plus d’ennemis que d’amis au sein de la FIA. Pourquoi prendre la tête d’une fédération internationale qui règle des problèmes qui n’intéressent, le plus souvent, en rien, Monaco, prenant le risque que l’ACM en paye le prix ? Cela a toujours été ma référence d’action et de pensée. De plus, je n’ai jamais eu ce genre d’ambition. Je ne prends pas mon pied sur ce registre. Je me fais plaisir différemment.

Les conséquences si Bernie Ecclestone, grand patron de la formule 1, est condamné pour corruption (3) ?
Notre contrat avec Bernie Ecclestone court jusqu’en 2021. Donc jusqu’en 2021, nos prix de plateau indexés sont fixés, nos espaces publicitaires réciproques sont définis, les obligations de la Formula One Group (FOM) dirigée par Bernie Ecclestone sont totalement verrouillées… Pour autant, ses ennuis judiciaires sont évidemment embêtants. Cependant, à 83 ans, Bernie est en pleine forme. Il est capable de faire face. Même s’il a été intransigeant et que l’on a parfois perdu quelques plumes face à lui, il a fait de la F1 ce qu’elle est aujourd’hui. Et nous en avons bénéficié. J’ajoute qu’il a toujours eu envers Monaco une attitude très amicale.

Mais il risque gros ?
Je ne connais pas le fond de ce dossier. Mais la déontologie de Bernie Ecclestone n’est pas basée forcément sur le respect des règles du code pénal ou du code civil. S’il a agi ainsi, c’était pour permettre à la F1, au sens large, de récupérer et de fixer quelques avantages. Ce qui est sûr, c’est qu’après Bernie Ecclestone, les choses ne seront pas simples à gérer.

Pourquoi ?
Parce que lorsque le chef des familles ne sera plus là, chaque famille (constructeurs, sponsors, organisateurs…) commencera à se disputer et à remettre certains avantage en question. Donc on devrait entrer dans une période d’instabilité. Or, comme la F1 reste un sport fragile, ce n’est pas souhaitable. Du coup, aussi longtemps que ce sera possible, je prie pour que Bernie Ecclestone reste aux commandes.

La crise n’a plus d’impact sur le Grand Prix de Monaco ?
Début avril, on avait vendu 95 % des billets pour la course du dimanche. Sur trois jours, on attend 200 000 à 250 000 visiteurs répartis sur les tribunes, les balcons, les bateaux, ou autour du circuit. Pendant la crise, le nombre des annonceurs est resté stable. Entre 2010 et 2012, on a effectivement enregistré une baisse de 10 à 12 % de spectateurs par rapport aux années précédentes. Il n’y a jamais eu vraiment de trou d’air dramatique. Là, on vient de récupérer 5 à 7 % de spectateurs supplémentaires, par rapport à 2013, sans mettre en place de stratégie particulière. Sauf que le prix des places est volontairement resté stable.

Vous avez signé de gros contrats publicitaires ?
Non. Nous n’avons pas traité avec de nouveaux annonceurs. En revanche, on a pu proroger certains gros contrats de 3 à 5 ans, avec une augmentation de prix, même si elle n’est pas faramineuse. Notamment avec Johnnie Walker, Zepter, Tag Heuer, Renault… Ce Grand Prix est un tout. C’est un immense Meccano, une immense machine. Sans la bonne entreprise pour visser le bon boulon au bon endroit et au bon moment, on risque la cata.

Le décès en décembre 2012 du patron de la régie publicitaire AIP, Max Poggi pèse encore sur vos performances ?
Max Poggi était un vrai copain, un ami de la maison. J’ai travaillé avec lui depuis mon arrivée à l’ACM, en 1972. C’est lui qui a financé le premier Grand Prix historique pour le 700ème anniversaire de la dynastie des Grimaldi. En effet, à l’issue de l’épreuve, quand on s’est retrouvé avec un trou de plusieurs centaines de milliers d’euros, il a épongé le surcoût. Max Poggi aimait l’ACM. Sa disparition brutale nous a choqués.

Comment vous avez réagi ?
Le chiffre d’affaires publicitaire brut généré via la régie publicitaire AIP dirigée par Max Poggi était d’environ 8 millions d’euros. Depuis, ACM Sport et Marketing a repris toute la charge de la publicité. Pour assurer la continuité, on a embauché d’anciens salariés d’AIP et un directeur, Graham Bogle. Aujourd’hui, même si l’exploitation est devenue plus administrative que du temps de Max, tout fonctionne bien.

Quel est le budget de fonctionnement de ce Grand Prix 2014 ?
Environ 30 millions d’euros.

Depuis 1972, quelles leçons vous retirez de cette aventure ?
Si j’avais su ce que j’ai compris aujourd’hui, il y a des combats que je n’aurais pas menés. Parfois il faut savoir modérer la passion de l’orgueil national ou la fierté personnelle.

Un exemple ?
Cela aurait notamment dû être le cas lors de l’interminable guerre avec Jean-Marie Balestre sur les droits télé, par exemple. Finalement, c’était beaucoup d’énergie dépensée pour pas grand-chose. Mais je crois quand-même qu’il fallait le faire et que cela a évité d’autres conflits ultérieurs. Monaco est aujourd’hui unanimement et parfaitement respecté.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) En 1984 un énorme conflit éclate à propos des droits télé reversés à la FIA par chaque épreuve du championnat du monde de F1. Des droits télé estimés à près de 10 millions d’euros que Michel Boeri refuse de céder à la FIA. A ce sujet, voir le portrait de Michel Boeri publié dans L’Obs’ n° 117.
(2) Des photo publiées dans News of the World en mars 2008 montrent Max Mosley avec cinq prostituées dans une séance sado-masochiste sur fond de simulation de camp de concentration nazi.
(3) Bernie Ecclestone est accusé d’avoir versé 44 millions de dollars de pots-de-vin, en 2006 et 2007, au banquier allemand Gerhard Gribkowsky, salarié de la banque publique bavaroise Bayern LB. Objectif : sceller la vente des droits de la F1 au fonds d’investissement CVC Capital Partners.