GELMETTI-Roberto-Recanatesi

Gianluigi Gelmetti
Le passionné

PORTRAIT / Installé à Monaco depuis une trentaine d’années, le chef d’orchestre italien Gianluigi Gelmetti assure l’intérim à la tête de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo depuis mars dernier, suite à la mort de Yakov Kreizberg en mars 2011.

Une magnifique vue sur la mer, un ordinateur, une grande table… Au premier abord, le bureau de Gianluigi Gelmetti est très classique, tout à fait dans le style des patrons monégasques. Mais il suffit de lancer la discussion avec ce passionné de musique pour oublier définitivement le monde de l’entreprise.

« Poète »
Né le 11 septembre 1945 à Rome, Gianluigi Gelmetti est fils unique. Issu d’une famille d’artistes, Gianluigi Gelmetti a très vite été plongé dans le monde artistique : « Le sculpteur italien Antonio Canova (1757-1822, N.D.L.R.) fait partie de ma famille, par exemple. » Même amour pour les arts du côté de ses parents : « Mon père a fait des études de musique, raconte Gelmetti. Mais comme il s’est retrouvé orphelin très tôt, il a dû penser à sa famille. Malheureusement, il n’a pas pu terminer ses études de piano et il a ouvert un magasin de sport. Ma mère est poète. » Des parents pourtant très ancrés dans la réalité du monde qui les entoure. C’est dans ce cadre que Gianluigi Gelmetti grandit. « Mon père est né en 1904. C’était donc un homme d’une autre époque. Il m’a élevé avec beaucoup d’amour, mais de manière assez stricte. Pas question d’avoir les mains dans les poches ou les jambes croisées. Quand on entendait l’hymne national il fallait se lever. Mais j’en suis heureux. Car tout ça c’était finalement ce que j’appelle une discipline agréable. Et ça m’a beaucoup servi par la suite. »

« Discipline »
Gianluigi Gelmetti est aussi élevé autour de valeurs simples, comme celle du travail. Mais aussi du respect de l’amitié, de la loyauté et de l’honnêteté. « Des valeurs qui semblaient normales mais qui aujourd’hui le sont de moins en moins… » C’est aussi la discipline qui a marqué ce chef : « Parce qu’il n’existe pas de liberté sans discipline. »
Après l’université, direction le conservatoire pour continuer à étudier. Sans négliger le sport que Gelmetti adore, notamment la natation. A 15 ans, il possède d’ailleurs un très bon niveau : « En natation, j’ai atteint le dernier niveau avant les J. O. mais je n’ai pas continué parce que je n’avais plus assez de temps pour tout faire, avec le conservatoire à côté. » Aujourd’hui, aucun regret.
Car très vite, c’est la musique qui prend le dessus. « Je ne voulais surtout pas faire de commerce. Parce que j’avais vu combien mon père ne s’épanouissait pas avec son magasin. Tout simplement parce que ce métier n’était pas dans sa nature. Il a dû renoncer à son amour pour la musique alors qu’il avait un talent extraordinaire. » Il faut dire qu’à la maison, la musique est vraiment partout. Et ses parents lui inculquent cette passion. « Quand mon père m’appelait, il jouait quelques notes au piano, et j’arrivais à quatre pattes. Très vite, à 3 ans j’ai joué du piano. Et à 6 ans et demi, j’ai fait mon premier concert. »

Théâtre
Mais pas question de se limiter au piano. Alors Gelmetti étudie un peu tous les instruments. Y compris la guitare, un instrument qu’il avoue beaucoup apprécier. Le peu de temps disponible est consacré au théâtre. « Ma mère me poussait à essayer beaucoup de chose. Donc tout petit, j’ai aussi fait du théâtre. Plus grand, j’ai continué. Mais plus que de faire l’acteur, c’est le métier de metteur en scène qui me passionnait. » Et puis, il a fallu choisir. « Un chef d’orchestre au début de sa carrière ne peut pas aussi faire de la mise en scène. C’est trop lourd à gérer. Mais depuis près d’une dizaine d’années, je fais la mise en scène de mes opéras. Dans certain cas, il m’arrive de collaborer avec des metteurs en scène. »
Difficile d’évoquer la trajectoire de Gianluigi Gelmetti sans évoquer les professeurs avec qui il a travaillé. Car certains ont beaucoup compté. D’abord, en 1961, il y a eu Sergiu Celibidache (1912-1996). C’était à Sienne. Ce chef d’orchestre roumain a été le premier maître de Gelmetti jusqu’en 1964. Assez vite, Gelmetti se sent prêt. En 1962, il se lance dans un premier concert avec les amis du conservatoire. Mais ce chef italien préfère parler de 1967 pour son premier « véritable » concert : « C’était en 1967 à Florence. Pour la première fois, j’ai été rémunéré. Florence, c’est mon premier orchestre. »

Curiosité
Deux ans avant, en 1965, Gelmetti a décroché son diplôme de direction d’orchestre à Bruxelles. Il n’a que 19 ans. Ensuite, c’est avec un autre grand chef que se poursuit sa formation : Franco Ferrara (1911-1985), jusqu’en 1968. Un an avant, Gelmetti remporte le Prix Florence. Bref, sa carrière est lancée. Elle ne s’arrêtera plus. Pour continuer à se perfectionner, c’est avec le chef d’orchestre autrichien Hans Swarowsky (1899-1975) que Gelmetti décide de travailler. Objectif : développer son savoir autour du répertoire viennois, ancien et moderne. Au fond, c’est la curiosité qui reste l’un des moteurs principaux de ce chef d’orchestre. D’ailleurs, à la mort de son père, en 1962, il décide de voyager. Paris, Bruxelles… Pas question de rester uniquement en Italie. Du coup, après avoir dirigé l’orchestre de Florence, c’est au tour de l’orchestre de Milan, de Stuttgart, de Monaco… Sans oublier l’orchestre de l’opéra de Rome ou l’orchestre symphonique de Sydney. Avec à chaque fois des expériences inscrites dans la durée. Gelmetti n’hésite pas à rester 10 ans à Rome.

Gothique
En insistant un peu, Gelmetti avoue quelques passions. Mais elles finissent toujours dans le grand entonnoir de la musique. Grand amateur d’architecture gothique, il n’hésite pas à comparer l’architecture d’une symphonie avec celle d’une cathédrale. Et il avoue faire encore un peu de sculpture. Tout en appréciant aussi la moto et les belles voitures. Au début des années 1980, Gianluigi Gelmetti débarque en principauté comme directeur musical de l’orchestre. « C’est la qualité de la vie qui m’a accroché à Monaco. J’ai tout de suite été séduit. »
Suite au décès du chef Yakov Kreizberg en mars 2011, l’OPMC est orphelin. Au bout de quelques mois, les regards se tournent vers Gelmetti. « Je ne suis pas le successeur de Yakov Kreizberg. Ma tâche est différente. Dés que j’ai du temps libre, je le passe à Monaco avec ma famille. C’est aussi pour cette raison que lorsque la princesse Caroline m’a demandé, j’ai pu accepter cette mission de chef référent. Aujourd’hui mes périodes de repos sont partagées entre ma famille et l’OPMC. Mais c’est une charge qui m’honore et que j’accomplis avec plaisir. »

Restrictions
Pourtant, au départ, la mission était délicate. « Quand je suis arrivé, j’ai trouvé un orchestre qui était orphelin. Mais c’est un orchestre magnifique. Un orchestre qui désire qu’on lui donne toujours la possibilité de s’exprimer par rapport à ses valeurs. » Surtout qu’en plus du choc lié à la disparition de Yakov Kreizberg, il faut aussi faire face à des restrictions budgétaires. Lors d’une conférence de presse, le 8 novembre 2011, le conseiller pour l’Intérieur, Paul Masseron a expliqué : « La culture est un atout de Monaco. A ce titre, dans le contexte de discipline budgétaire actuel, elle est préservée. Car le budget 2012 de l’Etat pour la culture est en baisse de 14,6 %. Mais grâce au sponsoring des banques, la baisse de budget est finalement de -3,3 %. Donc c’est un effort raisonnable qui est demandé. »
A l’époque, c’est tout de même l’inquiétude qui prédomine dans le secteur culturel (voir le dossier complet publié dans L’Obs’ n° 104). Car dans les faits, les responsables de structures culturelles de la principauté estiment avoir enregistré des baisses de budgets. Entre -15 et -20 % pour la compagnie des Ballets de Monte-Carlo, le Monaco Dance Forum (MDF) et l’académie de danse. Et -20 % pour le budget de fonctionnement 2012 du Nouveau Musée National de Monaco (NMNM). Interrogé par L’Obs’ en novembre 2011, l’administrateur de l’OPMC, Sylvain Charnay avance aussi son estimation : « Par rapport à 2011, on a une baisse de 5,5 %. Ce qui représente 607 000 euros en moins. »

« Dégâts »
Un peu plus d’un an après, c’est toujours l’inquiétude qui prédomine à l’OPMC. « Au niveau budgétaire, la situation n’est pas normalisée, indique Gelmetti. Parce qu’on a besoin d’une vision budgétaire claire pour le futur. Il faut savoir que nous préparons nos saisons 3 ans à l’avance. » Si aucun licenciement n’a eu lieu, il y a une contrepartie à payer. Ce que confirme ce chef italien : « Pour ne pas licencier, on ne remplace pas les départs à la retraite. Du coup, on a perdu 7 musiciens. Et ça n’est pas fini. Si rien ne change, on ne pourra plus faire les 400 services comme cette saison, qui correspondent à 110 représentations : opéra, ballets, printemps des arts… Dont 67 concerts de l’OPMC. » Du coup, il faut se débrouiller, en faisant parfois appel à des musiciens extérieurs à l’orchestre sur certains concerts. Pas le choix. Pour Gianluigi Gelmetti, chercher à faire des économies sur le dos de l’OPMC n’est pas une solution : « Il faut bien comprendre que si sur 100 musiciens, on en supprime 20, on ne fera plus 80 % du travail, mais seulement 60 %. Donc les dégâts seront toujours supérieurs à l’économie que l’on cherchera à faire. »

« Femme »
En attendant, les musiciens jouent le jeu. Sur les 4 premiers concerts, en trois semaines, l’orchestre affiche plus de 3 500 spectateurs, entre le Grimaldi Forum, l’auditorium Rainer III, la salle Garnier et l’église Saint Charles pour les concerts spirituels, avec une double production dans la même journée. « Les musiciens ont accepté de tenir une autre fonction. Alors que, selon l’actuelle convention, ils n’étaient pas obligés de le faire. Cet effort est aussi là pour démontrer ce qu’on pourrait faire si on nous donne les moyens nécessaires. Parce que si on regarde ce qu’on va dépenser et ce que ça va rapporter, c’est énorme. »
En dehors de l’orchestre, il y a aussi une vie de famille à mener. Marié avec Stefania depuis 25 ans, Gianluigi Gelmetti n’a pas oublié cette rencontre : « C’était à Vérone. C’est une femme extraordinaire et une mère merveilleuse. C’était une danseuse et il ne se passe pas un jour sans qu’on se téléphone dès qu’on est séparé. Il y a 6 ans, on a décidé d’avoir un enfant. C’est comme ça que Biancalaura est née. Et que ma mère, aujourd’hui âgée de 98 ans, est devenu grand-mère à plus de 90 ans ! » Biancalaura fait du violon à l’académie de musique. Dès 4 ans, elle a obtenu sa ceinture verte de karaté. Du coup, les journées de Gianluigi Gelmetti sont très chargées. « J’ai deux filles en ce moment : Biancalaura et l’orchestre », se marre ce chef.

Sienne
Avant de reprendre son sérieux pour évoquer son intérim qui, pour le moment, se poursuit : « La priorité, c’est de garantir le futur de l’orchestre. Parce qu’on a besoin de savoir où on va. Mais si on continue à perdre des musiciens au hasard, au fil des départs en retraite, notre mission finira par devenir impossible. » Autre priorité : continuer à créer. « La composition est fondamentale pour moi, pour mon élévation et mon équilibre spirituel. Dès le départ, alors que je n’avais que 4 ans, je me suis lancé dans la composition. J’aimerais créer un opéra consacré à la famille Grimaldi. » En 1989, le prince Rainier a raconté à Gelmetti un épisode particulier de sa famille qui l’avait beaucoup touché : « Le prince Rainier était très intéressé et favorable à cette idée. » Ce qui ne l’empêche pas de trouver encore un peu de temps pour enseigner à l’académie de musique Chigiana de Sienne (Italie). Là où tout a commencé, là où il a dirigé un orchestre pour la première fois. « Parce qu’il est important de rendre ce qu’on nous a donné. » A ce jour, plus d’un millier d’élèves ont été supervisés par Maestro Gelmetti.
_Raphaël Brun