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Frédérique de Chambrure « Nous luttons contre toutes les dérives d’internet »

SENSIBILSATION — Le 14 mai, l’association Action Innocence Monaco présentait son nouveau clip vidéo pour sensibiliser parents et enfants à l’impact d’internet et des réseaux sociaux sur la jeunesse. Frédérique de Chambrure, secrétaire générale de l’association, explique ses missions et fait un état des lieux des dérives liées aux outils numériques —

Comment est née Action Innocence Monaco ?

Nous avons créé Action Innocence Monaco en 2002. À l’époque, nous étions une émanation d’Action Innocence Genève, présidée par Valérie Wertheimer. Les problèmes sur internet en étaient à leurs prémices, ils commençaient à apparaitre. À notre création, notre cheval de bataille était la pédophilie. Les pédophiles utilisaient internet pour diffuser des photos et se relier entre eux afin d’organiser les échanges de photos. Dans le monde réel, il y avait évidemment des milliers d’enfants victimes de leurs actes et nous n’arrivions pas à les situer. Les polices étaient très frustrées. Nous avons donc créé un logiciel pour trouver les adresses IP des pédophiles, logiciel que nous avons partagé avec la Sûreté publique de Monaco.

L’anonymisation, à travers des pseudos ou des moteurs de recherche comme TOR, vous freine-t-elle dans votre travail ?

L’anonymisation complique en effet les choses. Néanmoins, aujourd’hui, les polices sont bien équipées pour retrouver les personnes qu’elles suspectent. En revanche, à l’époque, c’était bien plus compliqué, d’où l’intérêt du logiciel que nous avons créé, récompensé par le prix Francopol des polices.

Avez-vous une action en particulier à mettre en avant ? Un réseau démantelé ?

Il y a eu plusieurs réseaux démantelés mais aussi des personnes isolées retrouvées. Il faut savoir que notre action, au moins au début, se faisait discrètement pour que les pédophiles ne sachent pas qu’ils étaient traqués. C’était un jeu du chat et de la souris. Tout cela a depuis évolué. D’ailleurs, entre-temps, nous nous sommes séparés de Genève car leur action se limitait aux prédateurs pédophiles alors que nous voulions nous pencher sur l’arrivée d’internet et des smartphones dans la vie des enfants.

Pourquoi cette volonté ?

Nous nous sommes très vite rendu compte que les enfants ne savaient pas trop gérer ces outils et les parents non plus d’ailleurs. Il y a très vite eu des situations de cyber-harcèlement. À l’époque, nous étions des précurseurs sur ces questions car ce n’était pas encore un « vrai sujet » comme cela peut l’être aujourd’hui.

Quelles sont vos actions aujourd’hui ?

Nous luttons contre toutes les dérives d’internet principalement sur le plan comportemental. Nous n’oublions pas pour autant notre combat contre la pédophilie. Notre action consiste à faire de la prévention auprès des enfants sur la façon d’utiliser les outils numériques de manière sécurisée et aussi sur la manière de se comporter sur internet. Pour beaucoup d’enfants, internet est comme un filtre qui fait qu’ils peuvent y faire ce qu’ils ne feraient pas dans la vie réelle.

Quelle vision ont, selon vous, les plus jeunes de l’outil internet ?

Comme je le disais, il y a cet aspect « je peux tout faire », sous pseudonyme ou pas. Pour certains, ils ont cette naïveté de l’enfance qui leur fait penser que tout ce qu’il y a sur internet est vrai. Ils n’ont aucun recul, pas d’esprit critique, l’empathie disparait. Cela devient tout à faire normal de se mettre à quinze pour lyncher publiquement une personne pour une différence physique ou pour n’importe quel motif d’ailleurs. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons élargi notre champ d’action à toutes sortes de dérives.

Comment évoluez-vous au fil du temps ? Au fil des mutations d’internet ?

Nous essayons d’être dans l’anticipation. Tous les ans, nous nous remettons en question : avons-nous toujours vocation à exister ? Avons-nous fait notre part du travail ? Que pouvons-nous faire de mieux ? Force est de constater que tous les ans, la conclusion est : « Mon dieu ! Ils ont encore trouvé un nouveau truc ! ».

Concrètement, comment luttez-vous contre les dérives ?

Notre action est 100 % préventive. Nous travaillons avec des psychologues qui se déplacent dans les écoles de la principauté et qui voient les enfants par session. Nous suivons les enfants cinq à six ans, de l’âge de 7 ans à la troisième environ. Malheureusement, nous avons l’impression qu’ils sont à l’écoute lors des sessions, que nos interventions sont bien reçues, mais que dès qu’ils sortent, la face sombre réapparait.

Si un enfant fait état de son malaise, quel est le processus ?

Les psychologues font de la prévention mais parfois les enfants viennent ponctuellement s’adresser à eux, à la fin de la session. Lorsqu’un enfant nous signale être victime de harcèlement, d’une mauvaise rencontre ou si, par exemple, il a vu une vidéo de décapitation qui l’a choqué, l’information remonte au niveau de la psychologue scolaire et du directeur de l’école. S’il s’agit de cas de harcèlement, l’établissement essaye de régler le problème en interne. S’il n’y arrive pas, les parents du ou des harceleur(s) sont convoqués. Souvent, le harcèlement a lieu entre élèves de la même classe ou de la classe d’à-côté. Nous avons un rôle de lanceur d’alerte auprès des établissements.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes pour avoir une utilisation responsable d’internet et des réseaux sociaux ?

La première chose est d’avoir un esprit critique. Ensuite, il ne faut pas donner toutes ses informations personnelles en ligne. C’est une des premières choses que nous leur disons : « Ne donnez pas votre nom, votre adresse et votre numéro téléphone à des inconnus ». Cela arrive malheureusement souvent. Autre chose, nous les incitons fortement à communiquer avec leurs parents si quelqu’un leur fait de la peine ou du mal, s’ils subissent une situation de harcèlement ou si un inconnu leur demande un rendez-vous. Ce qui arrive aussi. Je dis « leurs parents » mais cela peut-être leur frère ou leur sœur, quelqu’un de proche dans tous les cas.

Ce n’est pas décourageant de lutter contre l’instantanéité et la diffusion rapide et en masse engendrées par internet ?

Ce qui est décourageant, c’est la récurrence des problèmes. Par exemple, aujourd’hui encore, nous sommes obligés de leur expliquer que la meilleure technique de drague n’est pas d’envoyer une photo de soi nu(e), dans une posture délirante d’acteur ou d’actrice de film pornographique. Nous constatons que les jeunes sont très influencés par le porno puisque c’est accessible facilement. Le problème est que les photos qu’ils envoient peuvent ressortir quelques années plus tard. Nous avons eu des cas où les photos avaient fait quatre ou cinq fois le tour du monde ! Comment une jeune fille ou un jeune homme, que l’on voit nu(e) en train de se faire des trucs hallucinants, peut surmonter cela ?

Pensez-vous qu’il faille imposer aux jeunes des restrictions dans l’utilisation des outils numériques ?

Nous préconisons à l’égard des parents de mettre en place un contrôle parental. Laisser un enfant avec un ordinateur dans sa chambre, sans regarder ce qu’il y fait, n’est pas responsable. L’ordinateur doit, par exemple, être dans un point de passage.

Et pour le smartphone, comment faire ?

Il existe un contrôle parental aussi. Monaco Telecom le propose par exemple. Mais cela soulève une question : est-ce qu’un enfant, avant 13 ou 14 ans, a besoin d’un smartphone ? Je comprends que les parents veuillent savoir où est leur enfant et pouvoir le joindre au cas où. Pour cet aspect sécuritaire, un téléphone suffit.

Justement, intervenez-vous aussi auprès des parents ?

Nous organisons en effet des réunions de parents. Pendant presque 17 ans, nous avions seulement un ou deux parents dans l’année… Ils n’étaient pas très concernés. C’est aujourd’hui de mieux en mieux même si nous avons toujours du mal à mobiliser.

Comment sensibiliser les enfants alors que des adultes font aussi n’importe quoi sur les réseaux sociaux ? Ne sommes-nous pas de mauvais exemples ?

Forcément, mais il est toujours plus facile de discuter avec un enfant et d’expliquer ce qu’on peut ou ne peut pas faire.

Comment lutter contre Facebook, Twitter ou les réseaux sociaux de manière générale, sachant qu’il s’agit de multinationales très influentes ?

À terme, nous aimerions responsabiliser les réseaux sociaux car aujourd’hui ils se défaussent assez largement. Nous voudrions qu’ils soient tenus pour responsable des contenus car ils font énormément d’argent sur notre dos sans rien assumer au sujet des contenus !