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Extension en mer
Draguer sans polluer, c’est possible ?

ECOLOGIE/La phase de dragage des sédiments vient de s’achever sur le chantier de l’extension en mer. Elle a nécessité, comme l’ensemble des étapes de ce chantier titanesque, l’adaptation des équipes y intervenant.

Draguer 400 000 m3 de sédiments sans polluer. La mission confiée au Francis Beaufort, navire de 142,5 mètres de long appartenant à la société luxembourgeoise Jan de Nul, n’était pas aisée. Mi-décembre, ce géant des chantiers des mers a atteint le substrat, cette roche dure, qui sera la base de la construction de l’extension en mer. Mais pour y parvenir, le sous-traitant de Bouygues Travaux Publics a dû adapter, comme l’ensemble des prestataires de ce chantier titanesque, ses procédés. « L’environnement dans lequel nous procédons complique un peu nos opérations », indique Leon Iedema, capitaine du bateau qui a travaillé sur les palmiers dubaïotes, grandes extensions en mer. La proximité des bâtiments constitue la première des difficultés. Au moindre coup de vent ou de mer, le chantier doit s’interrompre. Mais évidemment, les exigences écologiques du gouvernement ont nécessité la plus grosse part d’adaptation.

L’élinde est la tête de l’aspirateur qui se pose au fond de la mer. © Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

L’élinde est la tête de l’aspirateur qui se pose au fond de la mer. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Il est nécessaire de nettoyer l’élinde des roches qui ont pu s’y coincer. © Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

Il est nécessaire de nettoyer l’élinde des roches qui ont pu s’y coincer. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Délais importants

Le ministre d’Etat, Serge Telle, l’assurait en octobre 2016 à L’Observateur de Monaco : « Une partie des délais [de ce chantier qui s’étalera sur 10 ans, N.D.L.R.] est due aux précautions prises par Bouygues Travaux Publics pour réaliser ces travaux dans une démarche environnementale. La faune et la flore marines seront préservées ». Cette volonté a nécessité une adaptation des différents prestataires. Les explications de l’équipage du Francis Beaufort laissent entendre que lorsque Dubaï a décidé de la construction de ses extensions, les préoccupations de l’émirat arabe étaient quelque peu éloignées de celles de la Principauté en termes de développement durable. Mais les possibilités de manœuvres du Francis Beaufort permettent néanmoins de répondre aux nécessités de préservation de l’environnement monégasques. Le navire est muni d’un long tuyau au bout duquel se profile l’élinde, sorte de tête d’aspirateur géante. Son rôle premier est de draguer — d’aspirer — les sédiments situés sur la zone du chantier de l’extension en mer. Par une profondeur allant de – 20 à – 55 mètres, l’élinde vient se poser directement sur le fond. Lorsque les deux puissantes pompes d’une somme totale de 3 400 kW sont actionnées, il n’y a que très peu de dispersion des sables et sédiments.

A l’aide de pompes puissantes, jusqu’à 11 300 m3 sédiments sont stockés dans le ventre du bateau. © Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

A l’aide de pompes puissantes, jusqu’à 11 300 m3 sédiments sont stockés dans le ventre du bateau. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Derrière Leon Iedema, le capitaine, l’une des deux pompes du navire. Elles cumulent 3 400 kW. © Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

Derrière Leon Iedema, le capitaine, l’une des deux pompes du navire. Elles cumulent 3 400 kW. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

© Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

© Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Ecrans anti-turbidité

Néanmoins, pour s’en prémunir, le chantier a été entouré de 4 écrans sous-marins anti-turbidité. Ils permettent de bloquer d’éventuels épanchements de sédiments. Des bouées dites anti-turbidités mesurent le niveau de transparence de l’eau, tandis que d’autres bouées, elles, mesurent les bruits sous-marins. Si le niveau sonore dépasse un certain seuil en niveau et en durée, le chantier doit s’interrompre. Ici, l’inquiétude se tourne vers les riverains mais aussi vers la faune sous-marine. Le Francis Beaufort est équipé de sonars permettant de détecter la présence de cétacés ou même de tortues marines. Si un animal de ce gabarit vient à se faufiler dans la zone du chantier, il doit également cesser toute activité.

Benne étanche

Pour transporter les sédiments constitués d’un mélange de sable, de boue et d’argile, le navire est évidemment muni d’une benne étanche. Elle peut contenir jusqu’à 11 300 m3 de matière. La première couche de sédiments, polluée par l’activité humaine, a été transportée dans un bateau spécialement conçu, lui aussi complètement étanche. La première épaisseur a été amenée à la Seyne-sur-Mer afin d’y être traitée. Le sable ainsi nettoyé servira entre autre à renflouer les plages. Le reste des sédiments est quant à lui transporté à environ 2 000 miles nautiques de la côte monégasque, dans les eaux territoriales du pays et y est replongé en mer. Afin d’éviter une dispersion de la matière, le navire n’intervient pas par temps agité ou en présence d’un fort courant. L’élinde replonge ici jusqu’à 77 mètres de fond et les sédiments y sont relâchés. La même manœuvre a été réalisée chaque jour entre 8 et 9 fois.

La prochaine étape du chantier s’atèle depuis mi-décembre la constitution du remblai qui accueillera les 18 caissons, socles de l’extension en mer. Près de 1 600 000 tonnes de matière seront déposés sur le substrat. Ce remblai provient d’une carrière à Châteauneuf-les-Martigues. Afin de ne pas polluer l’environnement lors de son dépôt au fond de la mer par un autre géant des mers, le Simon Stevin, navire de 191,5 mètres, il a été nettoyé. L’opération devrait se prolonger jusqu’en mai. Alors arriveront les caissons en béton, élaborés à Marseille. Ceux-ci ont été fabriqués en béton rugueux et non lisse. L’objectif est en effet de permettre aux espèces animales et végétales de s’accrocher et de constituer un habitat sous-marin. Avant le début des opérations, un travail préliminaire de déplacement de la flore marine avait été réalisé. Ainsi, 145 grandes nacres ont été transportées sur la réserve marine du Larvotto. Déplacement également de certains rochers abritant une algue protégée, la lithophyllum byssoide. Enfin, 518 m2 d’herbier de posidonie ont été réimplantés dans des jardinières sous-marines au pied de la digue de Fontvieille et dans la réserve du Larvotto.

_Sophie Noachovitch

 

Un double monitoring des nuisances du chantier

INTERVIEW/Pour Jean-Luc Nguyen, directeur de la mission d’urbanisation en mer, les nuisances sont sous contrôle.

Jean-Luc-Nguyen-@-Obs

Deux monitorings ont été mis en place par le groupement Anse du Portier/Bouygues Travaux Public et l’autre par la mission d’urbanisation en mer. Un seul n’était pas suffisant?

L’idée d’un double système était rassurante. La probabilité pour que les deux systèmes tombent en panne en même temps était faible. Ces deux systèmes mesurent les mêmes critères de turbidité et de sédimentation avec des outils différents. Pour le groupement, il s’agit de pièges à sédiments. Ont été mises en place des dalles, des échelles graduées que l’on peut observer directement et des éprouvettes dans lesquelles la matière est collectée. Puis, les prélèvements partent en laboratoire pour être étudiés. Ces relevés ont lieu tous les mois.

Du côté de l’Etat, on a pensé qu’un relevé tous les mois, c’était un peu long. La mission a mis en place de gros entonnoirs, des pièges à sédiments, avec une grande ouverture pour surveiller une surface plus grande. Cela nous permet de faire des relevés plus souvent. En plus, l’Etat a installé des caméras en surface et sous l’eau pour observer le plan d’eau et le chantier.

Depuis le début du chantier, quelles sont les constatations des différents capteurs?

Cela nous a conduit à arrêter le chantier. On a mis en place des seuils : un seuil de vigilance, un seuil d’adaptation et enfin un seuil plus fort qui oblige à l’interruption du chantier. En juillet, nous avons atteint ce niveau. Avec le dragage, on a observé, vers le Fairmont, une sédimentation au niveau des Spélugues. A ce moment-là, intervenait un bateau avec une grosse pelle. Elle générait de la turbidité. Nous avons alors augmenté le linéaire de barrage anti-turbidité. Sur le tombant des Spélugues, le groupement organise régulièrement un nettoyage “provisoire” en attendant la fin du chantier pour enlever les dépôts sur les coraux et les espèces les plus fragiles. Plus récemment, depuis octobre, l’activité du Francis Beaufort crée un nuage turbide qui s’étale assez largement. En revanche, il ne fait pas beaucoup de sédimentation. Comme cette turbidité obstrue la lumière nécessaire à la photosynthèse des espèces marines, on a adapté les horaires du chantier afin de ne pas la perturber.

Le chantier aux heures nocturnes ne risque-t-il pas de gêner les riverains ? Avez-vous eu des retours de ce côté-là ? Certains riverains se plaignent d’une forte odeur.

Nous avons mis en place des capteurs de bruit. Le bruit que fait le Francis Beaufort est une sorte de ronronnement. On a fixé un seuil. Mais nos relevés montrent que le plus souvent les bruits détectés par les capteurs proviennent des chantiers terrestres comme celui du Portier ou d’une sirène. Quant à l’odeur, le navire, quand il se met en positionnement pour draguer, a besoin de se stabiliser. Il fait tourner son moteur, ce qui génère une odeur de moteur diesel. On a en général du vent en bord de mer donc l’odeur ne reste pas longtemps. Des capteurs de la qualité de l’air analysent ces niveaux de CO2. Une autre odeur a été détectée par l’équipage du Francis Beaufort lui-même : à une certaine profondeur, le dragage a fait remonter des algues à forte teneur en sulfure d’hydrogène, il y a donc eu une odeur acre.

_Propos recueillis par Sophie Noachovitch

écrit par Sophie Noachovitch