Le bâtiment DO conseil

D.O ConseilDenizet : fin de parcours

JUDICIAIRE / L’ex-patron de D.O Conseil, Fabrice Denizet, a aussi arnaqué des clients en principauté. L’un d’eux a accepté de témoigner pour L’Obs’.

Tout a commencé en 2000 à Toulon (Var). C’est à cette époque que Fabrice Denizet, patron de D.O Conseil et de D.O Participations, des entreprises spécialisées dans les crédits, les placements et les assurances, aurait commencé à déraper. En proposant des placements avec des rendements intéressants « mais pas délirants » selon l’une de ses victimes, il aurait gagné la confiance de plusieurs centaines de clients qui lui ont confié leurs économies. Des clients majoritairement installés dans le quart sud-est de la France. Et donc aussi à Monaco.

Mécanismes
L’Obs’ a pu retrouver l’une de ces victimes monégasques qui a accepté de témoigner anonymement (voir son interview page 18). Un témoignage fort qui permet de décrypter les mécanismes à la fois techniques et psychologiques en jeu dans ce dossier. « Denizet est quelqu’un d’assez posé et de rassurant », raconte un avocat. Alors qu’un autre ajoute : « A l’origine de cette escroquerie pyramidale, il y a comme souvent une personne avec un charisme assez fort qui a su convaincre ses clients. » Surtout que la victime interrogée par L’Obs’ était aussi un ami de Fabrice Denizet. Un intime qui a lui aussi été trompé et manipulé, malgré son excellente connaissance des marchés. Bref, tout sauf un naïf. « La stratégie de placement proposée par Denizet était simple et rassurante : il investissait sur seulement 5 ou 6 valeurs boursières dans des secteurs économiques solides. Aucune action étrangère et peu ou pas d’actions liées aux nouvelles technologies. Bref, des investissements de bon père de famille », raconte ce témoin. Avant d’ajouter : « Contrairement à ce que j’ai pu lire, Fabrice Denizet et ses commerciaux n’attiraient pas les clients avec des rendements annuels à 15 ou 20 %. Denizet n’a jamais promis des taux pareils et encore moins des rendements sécurisés. Les performances se situaient plutôt entre 10 et 15 % par an environ. »

Ponzi
Des rendements en tout cas suffisamment intéressants pour attirer sur une dizaine d’années plusieurs centaines d’investisseurs de la région. Sauf que Denizet n’a pas investi l’argent de ses clients. Sur le modèle du schéma de Ponzi, il a tout simplement payé ses premiers investisseurs avec l’argent de ses nouveaux clients. Un mécanisme efficace jusqu’au jour où les sommes injectées par les nouveaux ne suffisent plus à couvrir les rémunérations des anciens clients. C’est alors tout le système qui s’effondre. Résultat, Fabrice Denizet a été mis en examen en février dernier et libéré en juin. C’est aussi avec cette méthode que le célèbre escroc Bernard Madoff (voir article publié dans L’Obs’ n° 111) a réussi à détourner l’argent de ses clients pendant des années. Du coup, assez vite, Fabrice Denizet a été baptisé « le Madoff du Var. » « Comparer avec Madoff c’est exagéré. Mais à l’échelle du Var, oui c’est un Madoff. D’ailleurs, il était assez reconnu à Toulon et dans la région. Après au niveau mondial, Denizet n’a bien sûr pas l’envergure de Madoff », souligne Me Olivier Avramo qui défend 170 victimes avec son collègue, Me Gérard Mino. « Madoff du Var » : ce surnom est contesté par ses avocats. Car contrairement à Madoff dont l’escroquerie est estimée entre 23 et 65 milliards de dollars, le volume d’affaires de D. O Conseil est évidemment beaucoup plus faible. Si début juillet le procureur de la République de Marseille a parlé de 38 millions récoltés en 10 ans par Denizet, ses avocats insistent pour qu’aucun chiffre ne circule tant qu’aucune certitude n’existe. Car les entreprises de Denizet sont en liquidation judiciaire. « Or, le liquidateur est en pleine phase de vérification des créances de ces entreprises. C’est un travail très important. Car certains ont investi 10 000 euros et prétendent avoir subi un préjudice moral à hauteur de 30 000 euros. Donc avant de connaître le montant du passif, il faut attendre la fin de ce processus de vérification des créances. Le procureur a avancé des chiffres trop rapidement », estiment Pierre-Olivier Sur et Silvestre Tandeau de Marsac.

« Escroquerie »
Ce n’est bien sûr pas l’avis des avocats des centaines de clients de D. O Conseil. Notamment Me Nicolas Lecoq Vallon et Me Hélène Feron-Poloni, avocats de 450 victimes : « Aujourd’hui, on estime le préjudice à environ 30 millions d’euros, en incluant les rendements. On réclame 15 millions, parce qu’on raisonne par rapport aux capitaux investis au départ qui sont proches de 20 millions. » Problème : Fabrice Denizet ne peut évidemment pas rembourser ses clients.
Du coup, certains avocats n’ont pas hésité à se retourner contre les banques de D. O Conseil. Des banques qui sont solvables bien sûr. Notamment la Société Générale et le CIC. Surtout que le 12 juillet, les enquêteurs de la police judiciaire de Marseille ont lancé des perquisitions dans les locaux de ces deux banques. Des perquisitions menées dans le cadre de l’instruction pour « escroquerie aggravée, abus de confiance aggravé, abus de biens sociaux et blanchiment » ouverte en janvier et confiée à la juge marseillaise Catherine Lévy. En fait, les avocats des victimes reprochent aux banques d’avoir réagi trop lentement devant les sommes d’argent importantes présentées par D. O Conseil, notamment à la Société Générale du Mourillon, une petite agence de quartier, à Toulon. « Les dispositions du code monétaire et financier n’ont pas été respectées. Exemple : une banque doit signaler au Traitement du Renseignement et Action contre les Circuits FINanciers clandestins (Tracfin) toute anomalie. Or, la Société Générale n’a réagi que le 19 janvier 2012 en déclarant que le compte fonctionnait anormalement depuis 2 ans », ajoutent Me Nicolas Lecoq Vallon et Me Hélène Feron-Poloni.
Banques
Voilà pourquoi ces deux avocats ont décidé d’assigner la Société Générale devant le tribunal de grande instance (TGI) de Nanterre pour faire condamner cette banque à payer les sommes d’argent qui ont disparues. C’est aussi la même démarche qu’a entrepris l’avocat toulonnais Me Olivier Avramo, comme il l’a confirmé à L’Obs’ : «A l’inverse d’autres avocats qui ont saisi des tribunaux à Paris ou à Nanterre, on a choisi le tribunal de commerce de Toulon parce que cette affaire s’est déroulée à Toulon. Et que le tribunal de commerce de Toulon connaît parfaitement la procédure de liquidation judiciaire de D. O Conseil et qu’il maîtrise donc bien ce dossier. » Reste à savoir si la Société Générale sera condamnée devant un tribunal civil. Me Avramo y croit : « Des lettres de garantie de la Société Générale, certes pas signées, ont été présentées par Denizet à ses clients. De plus, Denizet affirmait être couvert par cette banque. Alors que sur la pochette remise aux clients, figurait la mention « en partenariat avec la Société Générale. » Ce qui sécurise le client. Comment la Société Générale ne s’est pas rendu compte que D. O Conseil utilisait son image, son logo et son nom ? »

« Victime »
Du côté des banques, on n’est pas d’accord. « Tout l’enjeu de cette affaire sera pour nous de prouver que la Société Générale a aussi été victime de Fabrice Denizet », explique Me François Martineau. Avant d’ajouter : « Il n’y a jamais eu de partenariat ou de contrat de garantie entre D. O Conseil et la Société Générale. Denizet a utilisé le logo de la Société Générale sans son accord. Tout ça, ce ne sont que des faux documents grossiers faits par Denizet. D’ailleurs, on a porté plainte contre ces faux en février et en mai dernier. Et on s’est constitué partie civile. » C’est le 19 janvier 2012 que la Société Générale a contacté le parquet.
Un réveil jugé bien trop tardif par les victimes de Denizet qui n’hésitent pas à parler de « négligences » de la part des banques, tout en réclamant des dommages et intérêts. « Lorsque pendant 10 ans une trentaine de millions d’euros ont transité sur plusieurs comptes ouvert par D. O Conseil et Fabrice Denizet, la banque doit se poser des questions. Ce qu’elle n’a pas fait », dénonce Me Avramo qui n’hésite pas à aller plus loin : « Tracfin pour le blanchiment ou l’autorité des marchés financiers (AMF) pour des opérations de placements auraient dû être alertés par la Société Générale. Le K-bis, un document qui contient les informations d’une entreprise, n’a pas été réclamé par la banque. Alors que c’était le moyen de vérifier que D. O Conseil avait un agrément AMF. C’est une faute civile qui porte aujourd’hui préjudice à mes clients. »

« Etrange »
Me François Martineau insiste : « C’est la Société Générale qui a signalé le comportement un peu étrange de D. O Conseil au procureur de la République, Jacques Dallest. » Une certitude, aujourd’hui il existe au civil des actions contre la Société Générale à propos du non respect des obligations du code monétaire et financier. Sans oublier une action lancée par le mandataire et liquidateur. « On a été assigné à Nanterre et à Toulon, confirme Me Martineau. Et on ne commente pas une procédure qui est en cours. »
Car dans ce dossier, désormais les procédures se multiplient. Y compris du côté de la défense de Fabrice Denizet : « On a saisi la chambre de l’instruction d’Aix-en-Provence d’une requête en nullité avant l’été. Cette demande devrait être instruite avant Noël devant la cour d’appel d’Aix », indiquent Me Pierre-Olivier Sur et Me Silvestre Tandeau de Marsac, tout en pointant eux aussi les responsabilités de la Société Générale : « Pourquoi cette banque ne s’est pas posée les interrogations que se posent d’habitude n’importe quel banquier ? C’est ça la vraie question dans ce dossier. Car il y aura un problème de complicité qui va se poser. » Surtout que ces avocats affirment avoir quelques preuves accablantes. Notamment une série de chèque douteux que la petite agence Société Générale du Mourillon à Toulon aurait accepté d’encaisser sans poser de questions : « La Société Générale a accepté d’encaisser des chèques falsifiés. Des chèques libellés à l’ordre d’une filiale, la SGAM, ou des clients eux-mêmes, que la banque n’avait pas le droit d’encaisser. D’ailleurs, on a la preuve matérielle de l’encaissement de ces chèques falsifiés. On a pu remonter jusqu’au 18 juillet 2005. » Autre élément anormal : le chiffre d’affaires de D. O Conseil. « Il ne pouvait pas augmenter aussi fortement entre 2009 et 2010. Avec 869 000 euros hors taxes en décembre 2009, puis 5,2 millions d’euros en décembre 2010 pour DO Conseil. Pourtant, la banque a laissé faire… », souligne Me Lecoq Vallon. En estimant que « grâce à D. O Conseil, la Société Générale a pu augmenter les dépôts et les volumes d’argent sur ses comptes. Sans quoi, cette petite agence de quartier serait restée avec un chiffre d’affaires beaucoup plus bas. »

« Aculé »
Mais ce qui surprend tout le monde dans cette affaire, c’est la manière dont Denizet est tombé. En novembre 2010, le patron de D. O Conseil contacte l’AMF. Objectif : obtenir un agrément. Du coup, il n’hésite pas à communiquer ses comptes. Une stratégie suicidaire que personne n’arrive vraiment à expliquer. « Quand Denizet contacte l’AMF, c’est parce qu’il veut obtenir un agrément. Or cet agrément lui a été refusé à 2 ou 3 reprises. Mais il se sent acculé. Donc il fonce », estime Me Avramo. Même les défenseurs du patron de D. O Conseil ne savent pas vraiment pourquoi leur client a agi de la sorte : « Lorsqu’il contacte l’AMF, il sollicite un agrément. Mais en même temps, il se jette dans la gueule du loup. Pendant 1 an, alors qu’il tend la main parce qu’il voudrait normaliser sa situation, il n’y a aucune réaction. Après, difficile d’interpréter le sens de son comportement à ce moment là. Mais il a le réflexe d’aller voir le gendarme. Ce qui le différencie d’un Madoff. » De plus, les avocats de Denizet insistent sur un point : leur client n’est pas un flambeur (voir interview). Selon eux, l’argent collecté aurait été utilisé pour développer son entreprise.
En tout cas, difficile de savoir combien de temps durera le volet pénal de cette affaire. Certains avocats estiment que cela pourrait durer des années. « L’affaire Kerviel n’est pas encore finie… », rappelle l’un d’entre eux. Alors qu’au civil, le TGI de Nanterre devrait prendre environ 18 mois pour traiter ce dossier. « Sauf si des expertises complémentaires complexes sont nécessaires », glisse un avocat. A Toulon, pour les personnes physiques, les experts estiment les délais à une année avant d’avoir une décision de justice en première instance.
Une chose est sûre : le millier de clients de D. O Conseil est prêt à se battre jusqu’au bout pour récupérer son argent. Une association a même été créée (1). Me Lecoq Vallon et Me Feron-Poloni affichent leur confiance : « Comme Denizet n’est pas solvable, on poursuit sa banque. On espère que la Société Générale sera condamnée à rembourser le capital perdu ainsi que des intérêts. Ce qui représente environ 25 millions tout compris. » La bataille juridique ne fait que commencer.
_Raphaël Brun

(1) http://associationvictimesdoconseil.fr

« Pas un nouveau Madoff »

Pierre-Olivier Sur et Silvestre Tandeau de Marsac, avocats de Fabrice Denizet

Fabrice Denizet est un nouveau Madoff ?
Non. Ce n’est pas un nouveau Madoff. Car Fabrice Denizet n’a pas recherché à s’enrichir personnellement.

Votre client a beaucoup d’argent ?
C’est vrai qu’il possède une voiture, une Porsche. Et un petit bateau de 6,50 mètres qu’il a revendu en leasing. Bref, rien à voir avec les yachts qu’on voit à Monaco ! On parle beaucoup de son chalet. Mais ce chalet est à Vars (Hautes-Alpes), pas à Megève ! Et il a été acheté à crédit, donc il appartient aux banques. Quant à sa maison, il l’a retapée tout au long de sa vie.

C’est un flambeur ?
Pas du tout. D’ailleurs, il sort très peu et passe sa vie au bureau. Son seul rêve est un rêve professionnel : il veut développer son entreprise. Bien sûr, ça peut relever d’une certaine forme de mégalomanie. Mais ça n’est pas la même mégalomanie qui pousse certains à prendre du bon temps en vacances, à avoir des maîtresses et à leur offrir des bijoux place Vendôme…

A quoi a servi l’argent alors ?
On n’a pas la réponse exacte. Mais on a des pistes. Son entreprise avec 40 salariés répartis sur 5 sites en PACA coûtait de l’argent. Pour la financer il fallait au moins 3,5 à 4 millions d’euros par an. Donc l’argent collecté a servi à financer le train de vie des entreprises de Fabrice Denizet.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

 

« Un sentiment de trahison »

Un salarié qui travaille à Monaco a accepté de raconter à L’Obs’ comment il est tombé dans le piège tendu par le patron de D. O Conseil, Fabrice Denizet. Une arnaque dans laquelle il a perdu plus de 120 000 euros.

Le type de contrats que proposait D. O Conseil ?
Le patron de D. O Conseil, Fabrice Denizet proposait d’ouvrir des comptes titres ou des plans d’épargne en actions. Ou bien de souscrire des produits d’assurance. La stratégie de placement proposée par Denizet était simple et rassurante : il investissait sur seulement 5 ou 6 valeurs boursières dans des secteurs économiques solides. Aucune action étrangère et peu ou pas d’actions liées aux nouvelles technologies. Bref, des investissements de bon père de famille.

Pour séduire, D. O Conseil proposait des rendements très élevés ?
Non. Contrairement à ce que j’ai pu lire, Fabrice Denizet et ses commerciaux n’attiraient pas les clients avec des rendements annuels à 15 ou 20 %. Denizet n’a jamais promis des taux pareils et encore moins des rendements sécurisés. Les performances se situaient plutôt entre 10 et 15 % par an environ. En fait, les contrats proposés par D. O Conseil pour les comptes titres ou les plans d’épargne en actions étaient identiques à ceux proposés ailleurs.

Mais Denizet a été surnommé « le Madoff du Var » !
C’est totalement exagéré. Tout d’abord, parce que Madoff entretenait une opacité totale sur ses placements et sur le secret de ses « performances. » D. O Conseil envoyait à ses clients des relevés réguliers et précis. En fait, le seul rapprochement avec Bernard Madoff, c’est que le mécanisme est identique. Comme Madoff, Denizet ne plaçait pas l’argent de ses clients. En fait, il utilisait l’argent des nouveaux clients pour payer les clients qui souhaitaient partir en récupérant une partie de leurs apports. Bref, c’est un schéma à la Ponzi (1).

Ce qui vous a séduit chez D. O Conseil ?
D’abord, la proximité géographique, car ma famille est dans le Var. Ma mère avait ouvert un compte chez Denizet qui se trouvait alors du côté du quartier du Cap Brun, à Toulon. À l’époque, j’avais un compte titres avec environ 90 000 euros à la BGPI, une filiale du Crédit Agricole. Mais je n’étais pas content de la manière dont mes fonds étaient gérés.

Pourquoi ?
Parce que les frais de gestion et les différentes commissions prélevés par la banque de gestion privée Indosuez (BGPI) étaient trop élevés. Du coup, la rentabilité nette des placements était ridicule. Voilà pourquoi j’ai pensé à D. O Conseil. Surtout que Denizet avait un accord avec la Société Générale. Ce qui représentait une forme de garantie et de sérieux.

Donc vous avez foncé ?
En 2005, j’ai transféré l’intégralité de mon compte titres de la BGPI vers la Société Générale. J’ai ainsi confié l’équivalent en actions de 90 000 euros à la Société Générale afin qu’ils soient gérés par D. O Conseil. Car j’avais signé un contrat de gestion avec Denizet. On ne peut pas dire que j’ai confié de l’argent à un fou, puisque c’est la Société Générale qui a reçu mon portefeuille dans le cadre d’un accord qui existait, en tout cas à cette époque, entre la banque et D. O Conseil !

Au départ, comment vous avez jugé la gestion de D. O Conseil ?
Plutôt bonne. Je recevais un relevé d’opérations périodique. Avec des informations très précises. Ce qui permettait de savoir comment les titres avaient été achetés, leur valorisation… Comme j’avais d’autres portefeuilles d’actions que je gérais en direct, je comparais. Tout était rigoureusement exact. Donc je n’avais aucune raison de suspecter quoi que ce soit.

Les frais de gestion de D. O Conseil étaient chers ?
Non. D. O Conseil prélevait uniquement une commission de 3 % lorsqu’on signait chez eux. Exemple : si on versait 1 000 euros, D. O Conseil prenait 30 euros de commission. Et avec ces 3 %, ils géraient le portefeuille.

3 %, c’est très peu !
C’est vrai. D’ailleurs, j’avais interrogé Denizet en lui demandant comment il parvenait à faire tourner son entreprise en prélevant seulement une commission de 3 % à l’entrée. Il m’a répondu qu’à chaque fois que D. O Conseil collectait 100 euros, la Société Générale lui prêtait la même somme. Et que D. O Conseil vivait sur la bonne gestion de cet argent prêté par la Société Générale. Ce qui permettait de payer les frais de fonctionnement de D. O Conseil.

Vous avez pu faire des retraits d’argent ?
Oui, à deux reprises. J’ai toujours été payé aux dates prévues pour les montants convenus. Voilà pourquoi j’ai ouvert en tout trois comptes en 10 ans chez D. O Conseil.

Ça représente beaucoup d’argent ?
Environ 220 000 euros. Car en 2010 j’ai aussi transféré un plan d’épargne en actions estimé à 61 000 euros du Crédit Agricole vers la Société Générale pour que D. O Conseil en assure la gestion. En tout, j’ai transféré pour 160 000 euros de titres à la Société Générale et 60 000 euros sous forme de chèques ou de virements. Quant au troisième compte, je l’ai ouvert pour ma compagne.

Vous avez tout perdu ?
En tenant compte des retraits que j’ai effectués, j’ai perdu environ 120 000 euros.

Mais vous n’aviez aucun contrôle sur cet argent après ?
D. O Conseil avait un site internet assez dynamique à partir duquel il était possible de suivre l’évolution de l’argent placé chez eux. Ce qui est était assez sécurisant. De toute façon, avec une quarantaine de salariés et 7 ou 8 agences, on ne pouvait pas attendre de D. O Conseil la logistique d’un grand groupe bancaire.

Quand la crise éclate en 2008, vous êtes inquiet ?
On a été touchés par la crise, comme tout le monde. Résultat, la valorisation de mon portefeuille a baissé. Ce qui était logique, vu le contexte. Mais, pas de panique affichée. D. O Conseil a su se replier à temps sur quelques valeurs refuge, ce qui a permis d’amortir les pertes.

Comment vous avez appris qu’il s’agissait d’une arnaque ?
Ma conseillère chez D. O Conseil m’a téléphoné lundi 30 janvier pour m’informer qu’une enquête était ouverte. En fait, j’ai cru comprendre que pour étendre son périmètre d’activités, Denizet avait demandé un agrément à l’autorité des marchés financiers (AMF). C’est dans ce cadre, en faisant une enquête, que l’AMF a découvert le pot aux roses.

La réaction de Denizet ?
Il a réuni ses salariés le 30 janvier pour leur expliquer la situation et les rassurer. Dès lors, l’inquiétude s’est emparée de l’ensemble de ses collaborateurs et, indirectement, de ses clients.

Et vous, vous avez ressenti quoi ?
D’abord de la colère. Et puis un sentiment de trahison, puisque je considérais Fabrice Denizet comme un ami. D’ailleurs, c’était aussi un ami de ma famille qui, du coup, lui avait confié de l’argent. Notamment ma mère et mon frère, tous les deux à la retraite. Ma mère faisait des placements réguliers. Mon frère avait placé environ 100 000 euros quelques mois plus tôt après la vente d’un bien immobilier. De nombreux amis de ma famille avaient également fait confiance à Denizet.

Vous avez essayé de récupérer votre argent ?
Bien sûr. J’ai immédiatement demandé à ce que les valeurs que je possédais soient rachetées. Mais il était trop tard. D’ailleurs, le 31 janvier la brigade financière perquisitionnait chez Fabrice Denizet. Et c’est pendant son transfert entre Toulon et Marseille qu’il aurait avoué. Mais ça n’est pas tout. Car pour moi, il y a aussi une affaire dans l’affaire.

C’est-à-dire ?
Par l’intermédiaire de D. O Conseil, en 2011, j’avais également souscrit pour 23 000 euros de placements Girardin. Un dispositif qui permet de défiscaliser en échange d’investissements situés dans les départements d’outre-mer. En investissant 100, on réalise une économie d’impôt de 120.

Quel est le problème ?
En avril dernier, je me suis inquiété de ne pas avoir reçu de certificat d’investissement, qui est un document nécessaire réclamé par les services fiscaux pour pouvoir réduire le montant de l’impôt à payer. Début mai, un courrier de Labrador Conseil, une société à laquelle D. O Conseil avait confié ma souscription, m’annonce qu’elle rencontre des difficultés avec ses intermédiaires en Nouvelle Calédonie. Et qu’elle a décidé de ne pas leur confier les 23 000 euros de Girardin que j’avais demandé. Mais que je serai remboursé.

Et vous n’avez pas été remboursé ?
Non car depuis, Labrador Conseil a été placée en liquidation judiciaire. J’ai reçu un courrier de l’avocat qui gère cette liquidation m’indiquant qu’il serait impossible de me rembourser ces 23 000 euros. Depuis je n’ai plus aucun contact ni information. Avec une dizaine d’autres victimes, nous avons commencé à nous organiser, là aussi en constituant une association. Et on a confié la défense de nos intérêts à un avocat.

Mais D. O Conseil n’est qu’un intermédiaire ?
D. O Conseil a joué un rôle d’apporteur d’affaires. Mais la coïncidence est troublante. D’autant que ce que nous a appris notre avocat, c’est que la société Labrador Conseil était en cessation de paiement depuis 2010 ! D. O Conseil a donc noué un partenariat avec une entreprise en cessation de paiement et a confié notre argent à des personnes non solvables… S’agit-il d’une simple négligence ?

Vous avez l’espoir de récupérer vos 23 000 euros ?
A ce stade, je n’en sais rien. Une chose est claire, le fisc ne nous fait pas de cadeau. Pour lui, ce placement n’a jamais existé. Résultat, mon addition d’impôt pour cette année s’en trouve doublée…

Vous connaissiez bien Denizet ?
Oui. C’était même devenu un ami. On se tutoyait et il m’est arrivé de dîner chez lui. Il est même venu me voir un jour à Monaco pour me sonder sur les opportunités en matière d’activité. Son projet n’a heureusement pas vu le jour…

Quel genre de personnage est Denizet ?
C’est quelqu’un de très chaleureux, qui possède beaucoup de bon sens. Il est aussi assez énigmatique, pas toujours facile à cerner. Mais il a un sang froid énorme. Toujours très calme, affichant une grande sérénité, très proche de ses salariés qu’il recrutait souvent chez la concurrence.

Denizet est un flambeur ?
Pas du tout. Il avait une jolie maison sur les hauteurs de Toulon, mais rien d’extraordinaire. D’ailleurs, il avait construit sa piscine lui-même… Il possédait aussi un chalet à Vars dans les Hautes Alpes, mais ça n’est pas Megève ou Courchevel ! Question voitures, il avait un 4×4 et une Porsche, c’est tout. Sa femme est dentiste dans la région et il a deux enfants adorables et bien élevés. Bref, je ne lui connais aucun goût pour la frime.

Alors à quoi ont servi les 38 millions d’euros détournés par Denizet ?
C’est au liquidateur qu’il faudrait poser la question. Pour ma part, je pense que les 2/3 de cette somme ont servi à financer le fonctionnement de D. O Conseil : les salaires, les agences, la flotte de véhicules, la communication, la logistique… Du coup, je ne suis pas sûr que Denizet ait vraiment pu profiter de cet argent.

Il se versait un salaire de 50 000 euros mensuel ?
Quand on dirige une entreprise de 40 salariés qui marche bien, ça n’est pas choquant de gagner autant d’argent. Certains cadres supérieurs ou des traders dans de grandes banques gagnent beaucoup plus, tout en ayant un simple statut de salariés…

Denizet avait des complices ?
Difficile à dire. Mais la directrice générale de D. O Conseil et un des commerciaux ont aussi été mis en examen.

Tous les placements étaient fictifs ?
L’enquête le dira. Mais je ne crois pas. Pour moi, à un moment donné, Denizet a spéculé. Ensuite, il a dû essayer de se refaire. Je reste persuadé qu’il a été dépassé par les évènements et que son intention n’était pas de nuire. Mais tout ça, ce sont des conjectures…

Mais Denizet est soupçonné d’avoir escroqué 38 millions d’euros !
Bien sûr, ça peut sembler paradoxal. Mais Denizet se comportait toujours bien avec sa famille, ses amis et ses salariés. D’ailleurs, il n’hésitait pas à faire du mécénat et du sponsoring. Je l’ai même vu pleurer à des enterrements de personnes dont il était proche.

Vous le détestez ?
Non. Mais je lui en veux. Car il m’a trompé moi et ma famille. Et il me doit plus de 200 000 euros. Sans parler de ce qu’il a fait subir à ses proches ! A la fois, matériellement et moralement…

En fait, vous avez été naïf ?
Pas du tout. J’ai travaillé pendant 10 ans pour un grand cabinet d’audit. Et j’ai aussi travaillé pendant plus d’une dizaine d’années dans la banque et les services financiers. Donc je ne suis pas né de la dernière pluie. Et sur les produits financiers, je suis bien informé et plutôt méfiant.

Impossible de récupérer ces 38 millions ?
Dans le meilleur des cas, il doit rester 10 à 15 millions sur ces 38 millions. Mais je ne peux pas l’affirmer. Car si Denizet s’est lancé dans des placements offshore, il sera très compliqué de retrouver cet argent.

C’est Denizet le vrai responsable ?
En première ligne, il y a Denizet et quelques-uns de ses salariés. Mais il y a aussi une chaîne de responsabilités à propos de laquelle la Société Générale doit s’expliquer. Sans oublier les autorités des marchés financiers dont les alertes n’ont pas fonctionné comme elles auraient dû.

Mais la Société Générale a mis fin à l’accord qui la liait avec D. O Conseil ?
Dans ce cas, pourquoi la Société Générale n’a informé personne ? Pourquoi avoir laissé penser aux clients que cet accord existait toujours ? Pourquoi les derniers contrats que j’ai signés en 2010 avec D. O Conseil faisaient toujours référence à la Société Générale si cet accord n’existait plus ? Comment, à cette date, la banque a-t-elle donné la main à Denizet sur un PEA que j’avais transféré du Crédit Agricole vers la Société Générale ?

Ce que vous reprochez à la Société Générale ?
Si l’accord D. O Conseil — Société Générale n’existait plus, alors la Société Générale n’aurait pas dû autoriser le transfert de mes actions du Crédit Agricole chez eux. Et permettre ensuite à D. O Conseil de les gérer. Donc, dans le meilleur des cas, il y eu une négligence coupable de la part de la Société Générale. Pourquoi cette banque est-elle restée aussi passive ?

Vous attendez quoi de la justice ?
Mon objectif, c’est d’être remboursé bien sûr : je veux que les responsables paient.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) Le schéma de Ponzi consiste à payer les premiers investisseurs avec l’argent injecté par les nouveaux clients. Un système qui s’effondre dès que les sommes apportées par les nouveaux entrants ne suffisent pas à couvrir les rémunérations des anciens clients.