© Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

Délit de solidarité

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Portrait/A 28 ans, le Niçois Félix Croft est devenu bien malgré lui un symbole de ces personnes, anonymes, de la société civile, qui viennent en aide aux migrants.

« C’est une question de proportionnelle tout ça. Quand on donne une pièce de 50 centimes à un sans-abri, ça rapporte presque rien mais lui, ça l’aide, nous, on se sent bien. Emmener quelqu’un en voiture, c’est le même principe. Ca nous rapporte presque rien, mais cette personne, ça l’aide beaucoup. » Félix Croft n’a pas sa langue dans sa poche. Sous son chapeau noir, le jeune homme de 28 ans n’hésite pas à dire ce qu’il pense et surtout à faire ce qu’il estime juste.

Le 22 juillet 2016, il applique ce que son cœur lui hurle de faire. « Je portais secours à une famille en condition de précarité extrême, relate-t-il. Je voulais leur donner quelques jours de répit, pour se reposer, se laver. » Ils sont cinq. Un père, une mère enceinte, leurs deux enfants et un oncle. Il les a rencontrés à Vintimille où il se rend régulièrement pour donner un coup de main aux associations locales. Il les trouve affaiblis et veut les emmener chez lui, à Vence, pour les héberger quelques jours. Mais au péage à Vintimille, il est contrôlé par la police italienne. Fin du voyage. Une garde à vue pour Félix Croft puis un procès médiatique à la mi-mars. C’est la première fois qu’un bénévole français est arrêté et jugé pour avoir transporté des migrants. Une affaire que la procureure Grazia Pradella du tribunal d’Imperia en Italie veut manifestement rendre dissuasive en requérant 3 ans et 4 mois de prison ferme à son encontre ainsi que 50 000 euros d’amende. Elle rejette tout « état de nécessité » dans l’intervention du jeune homme. « J’ai été frappé par la virulence de la procureure, se souvient Félix Croft. Je pensais qu’elle demanderait une peine avec sursis, que je serai condamné et que j’irai en appel. Avec mon avocate, nous étions partis sur trois ans d’affaire. »

Faux sujets

Mais le 27 avril, le juge italien relaxe complètement le Niçois reconnaissant par la même occasion son action humanitaire. « Cela a été une grosse surprise d’être relaxé direct. La rapidité de la décision particulièrement m’a surpris, mais je suis content, insiste ce militant de gauche, qui s’est révélé lors des manifestations de Nuit debout sur la place Garibaldi à Nice. Mais cela va dans le bon sens. Ce que j’ai fait n’est pas condamnable. Ce que j’ai fait cadre avec les accords légaux entre les deux pays. » Dans ses propos, Félix Croft s’appuie sur le droit européen. « Le droit leur permet de traverser les pays européens pour demander l’asile. D’ailleurs pour demander l’asile en France, il faut se trouver sur le territoire français ! Mais les états européens préfèrent stigmatiser l’étranger et jouer sur la peur de la population. »

« Ils fuient la misère et la guerre »

Le jeune homme aimerait que le public comprenne la situation de ces migrants. « Ce sont des gens comme vous et moi. Lorsque j’ai commencé à vraiment m’intéresser à la situation des réfugiés, ça m’a mis une claque. Ce sont des gens qui fuient la misère et la guerre pour venir en France. Ils sont partis parce qu’ils allaient mourir ou parce que leur famille est morte. Les aider, ça m’a donné un fioul inépuisable. » Dans la foulée des manifestations de Nuit debout, il rend visite à sa cousine à Paris, elle-même très impliquée dans l’aide aux migrants sur le camp de la porte de la Chapelle à Paris. Puis, il part à Dunkerque et donne un coup de main sur le camp de Grande Synthe. A ce moment, il sait qu’il ne peut plus s’arrêter. « C’est faire le bien d’aider ces gens, alors se battre pour des procès en France ou en Italie, ce sont des cacahuètes. C’est rentrer dans la stigmatisation des migrants mais aussi dans la stigmatisation des aidants, martèle-t-il. On se bataille pour faire reconnaître qu’on a rien fait de mal. Il faudrait qu’on se batte pour créer des structures d’accueil dans les bâtiments vides. Il faudrait que chaque commune de France accueille un migrant. Il faudrait se mobiliser pour vraiment les aider. » Son interdiction de territoire italien ne va certainement pas empêcher Félix Croft de continuer. Il sait que les réfugiés ont besoin de lui sur le territoire français. Alors il poursuivra son action en France, en attendant, que l’interdiction soit levée…

_Sophie Noachovitch

 

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© Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

PROCÈS/

Quatre retraités à la barre à Nice

« On avance dans le droit. La justice prend conscience des défaillances juridiques. » Cédric Herrou, l’agriculteur devenu célèbre pour avoir aidé des migrants dans son exploitation située dans la vallée de la Roya, est plutôt satisfait des réquisitions de la procureure de la République qui a demandé 800 euros d’amende avec sursis par personne, mardi 16 mai, dans le procès plaçant à la barre quatre retraités de la fonction publique. Membres de l’association Roya citoyens, Françoise Gogois, René Dahon, Gérard Bonnet et Daniel Oudin sont poursuivis pour avoir facilité l’entrée, la circulation et l’hébergement de six personnes en situation d’irrégularité sur le territoire français le 6 janvier dernier. Tout au long du procès, les prévenus et leur avocate, Me Maeva Binimelis, n’ont cessé de dénoncer le détournement des mesures prévues dans le cadre de l’état d’urgence. « Dans la prévention, il est indiqué que les prévenus avaient l’intention de contourner un point de contrôle des flux migratoires. J’ai cherché, cela n’existe pas en France ! a insisté leur conseil. En revanche, il y a des points de passage autorisés, selon une circulaire de l’Union européenne datant du 9 mars 2016. Les points de contrôle des flux concernent les frontières extérieures de l’Europe. » Et l’avocate de rappeler que ces points de passage autorisés ont été instaurés dans le but de prévenir le terrorisme. « Absolument pas pour lutter contre les flux migratoires. Ce qui se trouve à la prévention n’existe tout simplement pas. » Un point sur lequel les quatre prévenus ont eux aussi insisté, car au-delà du procès, ils aspirent à ce que les choses changent. « Il faudrait un gros cours sur les aspect juridiques à l’intention de tous les acteurs, a souligné Cédric Herrou à l’issue du procès. Il y a une grave méconnaissance du droit. L’état d’urgence est détourné pour lutter contre les flux migratoires et cela ne marche pas. C’est l’Europe qui devrait gérer ça. » Et Gérard Bonnet de conclure en citant le président américain Thomas Jefferson, lors du procès : « Quand la loi est injuste, la résistance est un devoir ». La décision sera rendue le 23 juin.

écrit par Sophie Noachovitch