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Monaco se lance aussi

SANTÉ / La France vient d’autoriser la vente de médicaments sans ordonnance sur Internet. A Monaco aussi, le gouvernement, les autorités sanitaires et le conseil de l’ordre des pharmaciens se préparent à autoriser les officines sur le Net, courant 2013. Avantages et risques de ce nouveau marché en ligne.

Des médicaments accessibles en un clic… En France, Marisol Touraine, ministre des affaires sociales et de la santé, a présenté le 19 décembre en conseil des ministres, une ordonnance qui rend possible la vente de médicaments sur Internet sans ordonnance.

Combat
Une libéralisation qui s’est faite en deux étapes. Le 31 décembre 2012 d’abord. Un décret français, transposant une directive européenne de 2011, est adopté (1). Les médicaments en libre accès en pharmacie, comme le Doliprane ou encore la vitamine C, (références présentes sur le comptoir des officines) sont alors autorisés à être vendus sur le web. Soit 455 références au total. Pas suffisant selon Philippe Lailler, premier pharmacien français à avoir lancé une officine en ligne, et qui n’a pas hésité à saisir le conseil d’Etat pour contester cette liste, bien trop restreinte selon lui. Son combat judiciaire ? Faire en sorte que tous les médicaments sans ordonnance puissent être commercialisés sur Internet. Soit 3 500 médicaments supplémentaires. Le 14 février, ce pharmacien a obtenu gain de cause. Une véritable révolution pour ce secteur, qui va aussi concerner Monaco.

Contre
C’est ce que le gouvernement a confirmé à L’Obs’. Les pharmacies monégasques ont décidé à leur tour de se lancer dans la commercialisation en ligne. Flash back… Lorsque le décret et la décision de justice tombent en France, le conseil de l’ordre des pharmaciens de Monaco a tout naturellement demandé aux 17 officines monégasques si elles souhaitaient ou non suivre le mouvement. Mais l’idée n’a pas fait l’unanimité (voir interview par ailleurs). « Beaucoup de pharmacies monégasques étaient d’abord contre, notamment pour des problèmes d’organisation du travail. Puis, on s’est rendu compte qu’il fallait tout de même y réfléchir », explique Antonio Sillari, gérant de la pharmacie de Fontvieille. Principal argument affiché : ne pas être hors course par rapport à la France.

« Challenge »
« Il paraît en effet impensable qu’un client de Monaco ou d’ailleurs ne puisse pas faire une commande en ligne via les pharmacies monégasques, alors qu’il peut le faire sur l’ensemble du territoire français. Il fallait donc que l’on se mette à niveau, ajoute Sillari. Pour être tout à fait honnête, j’étais contre au départ. Mais il était indispensable que l’on s’organise pour répondre à ce nouveau challenge et faire honneur à notre pays. »
Le gouvernement monégasque appuie aussi la démarche. « Les nouvelles technologies représentent un outil majeur pour les commerces. Aussi, est-il désormais nécessaire de permettre aux pharmaciens titulaires d’une officine de proposer ou d’assurer, à distance et par voie électronique, la vente au détail et la dispensation au public des médicaments. » Mais avant une mise en application concrète, bien du chemin reste à accomplir à Monaco. Surtout d’un point de vue législatif.

« Transposition »
« L’impulsion est donnée. Il paraît donc inéluctable que la principauté se lance dans ce marché. En revanche, il est encore prématuré de donner une échéance précise. Car en l’état actuel des choses, aucun texte ne nous autorise à procéder à cette commercialisation, explique Caroline Rougaignon-Vernin, présidente du conseil de l’ordre des pharmaciens de Monaco depuis décembre 2011. Une transposition légale sera donc nécessaire. Un projet de loi de mise à jour de la législation sur la pharmacie est en cours. Probablement que le cadre légal de la commercialisation en ligne sera intégré dans ce texte de loi. » Quant au calendrier, « en étant optimiste, on espère mettre cela en place dans l’année 2013. »

Dangers
Autre point essentiel encore en discussion : déterminer si chaque pharmacie monégasque aura ou non son propre site web comme le prévoit le texte français. Ce n’est pas en tous cas le souhait du gouvernement qui « incitera les professionnels à envisager de mettre en commun leurs moyens à travers un site unique. Ce qui serait favorable à l’intérêt de tous. ». Dans tous les cas, un impératif s’impose selon Caroline Rougaignon-Vernin : « Faire au mieux pour la sécurité des patients et pour préserver la santé publique. »
Car de nombreux représentants de la communauté médicale ont pointé du doigt les dangers sanitaires potentiels de ce marché en ligne. Il s’agit, en clair, des risques classiques liés à l’automédication. « Les problèmes d’allergies, la prise de traitements non adaptés à la pathologie et bien sûr la surconsommation de médicaments », détaille Bernard Marquet, dirigeant de l’association Waito Monaco Environment (WME) qui lutte contre les trafics de produits alimentaires et médicamenteux contrefaits. « On risque de tomber dans un système à l’américaine », alerte un autre expert. Un pays dans lequel « on peut acheter des médicaments en grande quantité. »

« Responsabilité »
Car la vente en ligne prive bien sûr le consommateur du face-à-face direct avec le pharmacien. « La responsabilité de la prise de médicaments retombe en effet sur le consommateur, explique Sillari. Normalement, une assistance téléphonique est prévue pour conseiller les clients. La vente doit être validée par un pharmacien qui a le droit d’annuler la commande en cas de doute. Mais ceci ne substitue pas le rapport humain qui s’établit entre un professionnel de santé et son client. » D’autant que selon certains pharmaciens, cette assistance téléphonique risque d’être aléatoire. « Car, soyons honnête, c’est un poste de travail supplémentaire pour une rentabilité zéro », confie l’un d’eux.
Pour le moment, il est encore trop tôt pour chiffrer avec exactitude le nombre de pharmacies en France ou à Monaco qui vont se lancer sur ce nouveau marché. Seule certitude : la commercialisation en ligne sera uniquement accessible aux pharmaciens titulaires d’une officine et inscrits au conseil de l’ordre (2).

Contrefaçon
Pour le gouvernement français, l’objectif affiché est aussi de lutter contre la contrefaçon pharmaceutique. Et pour cause. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 50 % des produits proposés à la vente en ligne seraient des faux. Poser un cadre légal à cette activité permettrait donc d’éviter que des consommateurs puissent acquérir des produits de santé sur des sites hébergés à l’étranger, avec des circuits de distribution douteux. « Les pharmacies en ligne existent depuis de nombreuses années sans aucune législation. Et donc sans aucune garantie de qualité pour les acheteurs, rappelle Bernard Marquet. C’est encore aujourd’hui le moyen le plus simple d’écouler des médicaments contrefaits. La législation française permettra au moins d’acheter des médicaments contrôlés au niveau de leur qualité et devrait favoriser l’achat de médicaments sur des sites où un « contrôle qualité » sera effectué. Contrairement aux sites étrangers ou aucune législation n’encadre la vente de médicaments. »

« Pirates »
Sauf que selon certains experts, ce nouveau commerce en ligne ajoutera, au contraire de nouvelles déviances. Et constituera un nouveau business pour les hackers. « C’est potentiellement un nouveau marché à risques. Car des malfaiteurs pourront parfaitement créer des sites pirates sur Internet qui ressembleront comme deux gouttes d’eau aux vraies officines en ligne, explique à L’Obs’ l’un d’eux. Ce sera un nouveau combat à mener. Le consommateur lambda qui n’a pas les compétences de sécurité informatique pourra croire qu’il achète sur une officine officielle. Alors qu’il s’agit d’un faux site, vendant des produits sans autorisation. »

Rentable ?
Reste à savoir si pour les pharmaciens monégasques, ce nouveau marché en ligne sera rentable. « L’intérêt commercial est évidemment là, car nous pourrons vendre nos produits partout, sans limites de frontières », explique l’un d’eux. Un constat pas partagé par tous. « Le lancement d’un site de vente en ligne nécessite des investissements, une grosse organisation, une logistique, le recrutement de personnel. Sans oublier, avoir un bon référencement… Il faut donc réaliser un chiffre d’affaires conséquent pour amortir les coûts, explique Sillari. De plus, cette directive européenne a été faite pour des pays où la densité pharmaceutique est faible et où se procurer des médicaments devient donc problématique. En France, et a fortiori à Monaco, nous avons un taux de service très élevé. Se procurer des médicaments par internet, c’est juste une alternative de confort. » Même son de cloche pour Caroline Rougaignon-Vernin. « L’intérêt financier n’est pas très net. Car commercialement, les prix des médicaments seront tirés vers le bas. Et c’est une charge de travail supplémentaire pour les pharmacies, puisqu’il faut embaucher du personnel et mettre en place toute une logistique. Ce sont donc des frais supplémentaires. »

Prix
Autre question qui se pose : va-t-on assister à une guerre des prix sur le web ? « Etant donné que les prix seront libres, sauf pour les médicaments avec vignette dont les tarifs sont fixés par l’Etat, il est certain qu’il risque d’y avoir automatiquement une concurrence durcie sur internet. L’avantage est pour le consommateur qui, lui, va pouvoir trouver le meilleur prix », estime Sillari.
Pourtant, c’est une toute autre règle que prévoirait de mettre en place le ministère français, qui devrait publier courant mars sous la forme d’un arrêté, un code des « bonnes pratiques. » Un code qui prévoirait plusieurs mesures. Notamment que les médicaments en ligne soient obligatoirement vendus au même prix que dans les officines. « Le gouvernement français veut interdire aux pharmaciens de vendre moins cher sur internet que dans leur officine. Or les médicaments autorisés pour la vente en ligne sont des produits dont le prix est totalement libre, donc variable d’une officine à l’autre. Pourquoi devrait-on encadrer ces prix à la hausse sur Internet, comme l’exige ce code ? », se demandent dans un communiqué les gérants du site 1001pharmacies.com, une plateforme de vente en ligne qui revendique 80 000 visiteurs uniques chaque mois, 7 000 produits référencés pour un réseau national de 40 pharmacies.

Avantages
1001pharmacies.com plaide pour que soit conservée la liberté de tarification « afin de préserver une saine concurrence. [Tout en évitant] à la profession d’être attaquée par la haute autorité de la concurrence (HAR). » En tout cas, selon ces professionnels, la vente en ligne en France présente plusieurs avantages : faciliter l’accès aux médicaments pour les populations vivant dans des zones isolées et peu peuplées. Et enfin, permettre aux pharmaciens de redymaniser un secteur qui souffre, en ouvrant leur activité à Internet. En France, une pharmacie disparaît tous les trois jours.
_Sabrina Bonarrigo

(1) Décret n° 2012-1 562 du 31 décembre 2012 relatif au renforcement de la sécurité de la chaîne d’approvisionnement des médicaments et à l’encadrement de la vente de médicaments sur Internet.
(2) Pour assurer une traçabilité, la législation impose que le site de vente de médicaments soit obligatoirement adossé à une pharmacie physique. Par conséquent, l’activité en ligne se développera exclusivement à partir des officines.
Caroline Rougaignon à son bureau

Caroline Rougaignon-Vernin, présidente du conseil de l’ordre des pharmaciens de Monaco. © Photo L’Obs

« Contraint de suivre le mouvement »

Caroline Rougaignon-Vernin, présidente du conseil de l’ordre des pharmaciens de Monaco, juge « suicidaire » pour le secteur de ne pas suivre la France dans la vente de médicaments en ligne.

Pourquoi les pharmacies monégasques se lancent dans la vente de médicaments en ligne ?
A la base, nous n’étions pas très favorables à cette idée. Ni le conseil de l’ordre des pharmaciens, ni même les officines françaises et monégasques. Car le système actuel, en France et à Monaco, permet de garantir avec certitude des médicaments qui ne sont pas des contrefaçons. Ceci étant, il y a eu d’abord l’arrêt DocMorris en 2003 (1), puis une directive européenne est sortie en 2011. Résultat, la France a été mise au pied du mur et a été obligée de transposer dans son droit cette directive. Monaco est au milieu de tout cela, entouré par la France et par l’Europe.

Vous n’aviez donc pas le choix ?
On est en effet contraint de suivre le mouvement. Ne pas le faire serait d’ailleurs suicidaire. Car toutes les officines françaises auront la possibilité de vendre en ligne. Il fallait que les pharmacies monégasques soient sur un même pied d’égalité.

Mais il y a des risques sanitaires ?
En l’absence de face-à-face direct entre le client et le pharmacien, et donc en l’absence de conseils, les risques sont évidemment la surconsommation et le mésusage dans la prise de médicaments. Il y a aussi des risques sur la confidentialité des données personnelles. Il faudra travailler avec la CCIN sur ce sujet. Les bonnes pratiques professionnelles seront aussi plus difficiles à identifier sur Internet que dans une officine physique. Pour tout ce qui touche par exemple au respect de la réglementation.

D’autres risques ?
L’autre gros danger, c’est de voir émerger de fausses cyber-pharmacies. Avec la création de faux sites web, inspirés sur le modèle de vrais sites. C’est pourquoi on souhaiterait qu’un label qualité clairement identifiable soit ajouté. Dans tous les cas, il s’agira de faire au mieux pour la sécurité des patients et pour préserver la santé publique.
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo

(1) Cet arrêt porte sur le commerce transfrontalier de médicaments sur Internet.