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Cultures Multiples

Article publié dans L’Obs’ n°133 (Juin 2014)

CULTURE / Par Raphaël Brun

 

Ida

de Pawel Pawlikowski

Couvent. Ne cherchez pas. Le coup de cœur de L’Obs’ du mois se trouve ici. Anna (la débutante Agata Trzebuchowska, parfaite) est une future sœur. Elle est aussi une orpheline qui a grandi dans un couvent dans la Pologne communiste des années 1960 et qui part rencontrer la seule famille qui lui reste : sa tante. Si le noir et blanc est sublime, le minimalisme voulu par Pawel Pawlikowski l’est tout autant. Après La femme du Vème (2011), après My Summer of love (2005), ce réalisateur polonais nous offre un film d’une grande beauté, habité par la grâce.

Ida de Pawel Pawlikowski, avec Agata Kulesza, Agata Trzebuchowska, Joanna Kulig (POL-DAN, 1h22, 2014), 19,90 euros (DVD), 19,90 euros (blu-ray). Sortie le 1er juillet.

Salvo

de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza

Palerme. Salvo (Saleh Bakri), un mafieu sicilien, assassine un rival devant sa sœur, Rita (Sara Serraiocco). Elle est aveugle, il l’épargne. L’acteur palestinien Saleh Bakri est un taiseux très convaincant qui rappelle Alain Delon dans Le Samouraï de Jean-Pierre Melville (1967). Sa partenaire italienne, Sara Serraiocco, joue une aveugle qui impressionne dès la terrible scène d’ouverture de ce polar fiévreux. Loin de respecter tous les codes du film noir, Salvo montre Palerme comme une ville implacable. Dans cette ambiance poisseuse, le couple Salvo-Rita emporte tout sur son passage.

Salvo de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, avec Saleh Bakri, Sara Serraiocco, Mario Pupella (ITA-FRA, 1h48, 2013), DVD seulement, 20 euros. Sortie le 1er juillet.

Jack et la mécanique du cœur

de Stéphane Berla et Mathias Malzieu

Burtonien. C’est évidemment la première référence qui vient lorsqu’on visionne Jack et la mécanique du cœur : on est face à un film éminemment burtonien. En blu-ray, ce film d’animation franco-belge délivre une image magnifique, très ciselée. Imaginé par Mathias Malzieu, le chanteur de Dionysos, Jack et la mécanique du cœur séduit par sa richesse et son inventivité. Sombre et mélancolique, l’univers gothique de ce long métrage est magnifique, notamment Edimbourg en hiver. Le romantisme de Mary Shelley (1797-1851) n’est pas loin non plus.

Jack et la mécanique du cœur de Stéphane Berla et Mathias Malzieu, avec Mathias Malzieu, Olivia Ruiz, Grand Corps Malade (FRA-BEL, 1h33, 2014), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray). Sortie le 2 juillet.

Her

de Spike Jonze

Fable. Comment se remettre d’une déception sentimentale ? En achetant un programme informatique « intelligent » qui permet de converser avec une voix féminine (et chaude) : celle de Samantha (Scarlett Johansson). Déprimé par son divorce, Théodore (Joaquin Phoenix) en tombe amoureux.  Spike Jonze revient avec une fable sur la frontière homme-machine et la solitude numérique, quelque part entre le charnel et le virtuel. Petites lunettes, fines moustaches, pantalon taille (très) haute, Joaquin Phoenix est méconnaissable dans ce film à voir en VO. Car même si elle reste physiquement invisible, Scarlett Johansson est parfaite. Enfin, sa voix.

Her de Spike Jonze, avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams (USA, 2h06, 2014), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray). Sortie le 19 juillet.

Mister

d’Elsa Boyer

Foot. Alors que la Coupe du monde au Brésil occupe les médias jusqu’au 13 juillet, Elsa Boyer propose une plongée intelligente dans l’univers du foot et d’un entraîneur de haut niveau. A seulement 28 ans, on se souvient d’elle pour Holly Louis (2012) et Heures Creuses (2013) qui ont convaincu la critique. Impossible de savoir qui est le Mister que décrit Elsa Boyer. De toute façon, l’enjeu n’est pas là. L’imagerie qu’elle convoque permet une critique intelligente de ce milieu. Salaires astronomiques, mégalomanie de certains joueurs, violence des supporters, agents de joueurs véreux, transferts délirants… Le foot passé à la moulinette. Délicieux.

Mister d’Elsa Boyer (P. O. L.), 144 pages, 12 euros.

Passé Imparfait

de Julian Fellowes

Roturier. Julian Fellowes, à qui l’on doit la série Downton Abbey, s’attaque à la société britannique des années 1960. Un portrait d’une société aristocratique et décadente que Fellowes dresse avec humour. Fils de diplomate, l’auteur ne juge pas et garde le plus de distance possible avec cet univers qu’il a connu. On sent d’ailleurs parfois un peu de nostalgie, même si ce monde est aussi parfois présenté comme dur et injuste. Le scénariste de Gosford Park (2001) de Robert Altman, nous permet de suivre Damian Baxter, un roturier qui parvient à infiltrer ce milieu. L’occasion de découvrir mai 1968 comme vous ne l’avez jamais lu.

Passé Imparfait de Julian Fellowes (Sonatine), 512 pages, 22 euros.

Une image peut-être vraie — Alix Cléo Roubaud

d’Hélène Giannecchini

Noir. Alix Cléo Roubaud (1952-1983) était photographe et écrivaine. Hélène Giannecchini signe un essai passionnant autour de l’œuvre de cette Canadienne méconnue. Mariée au poète Jacques Roubaud, elle a a notamment fréquenté des réalisateurs comme Jean Eustache (1938-1981). En 2008, Quelque chose noir est inscrit au concours d’entrée de l’école normale supérieure. Jacques Roubaud ouvre ses archives à Hélène Giannecchini, notamment plus de 600 photos. Le résultat est à la hauteur. Hélène Giannecchini ne propose pas une biographie classique mais plutôt un cheminement qui éclaire le remarquable travail d’Alix Cléo Roubaud.

Une Image Peut-Etre Vraie — Alix Cléo Roubaud d’Hélène Giannecchini (Seuil), 224 pages, 23 euros.

Sex & Fury

de Bonten Tarô

Tatoueur. Les éditions du Lézard Noir ont réussi l’impossible. Réunir pour la première fois en français une sélection de mangas réalisés par Bonten Tarô, aussi connu pour être un tatoueur de génie. Ce recueil de 448 pages nous permet de plonger dans le monde de la pègre, parfois lié au tatouage au Japon. Il faut dire que Bonten Tarô a aussi été le tatoueur attitré de quelques gros bonnets de la pègre japonaise. Suffisamment pour puiser quelques idées pour ses BD dans lesquelles on trouve, par exemple, des femmes tatouées en kimono qui manient très habilement le sabre. Indispensable.

Sex & Fury de Bonten Tarô (Le Lézard Noir), traduit du japonais par Miyako Slocombe, 448 pages, 29 euros.

Literary Life — Scènes de la vie littéraire

de Posy Simmonds

Guardian. On connait Posy Simmonds pour ses dessins publiés depuis une quarantaine d’années dans le quotidien britannique The Guardian. Literary Life — Scènes de la vie littéraire regroupe les dessins de la période 2002-2005 du supplément littérature du Guardian. Tout le petit monde de la littérature y passe. Ecrivains, libraires, lecteurs… Posy Simmonds sait de quoi elle parle : elle a pu assister à des séances de dédicaces, des soirées de promotion pour un auteur, des batailles d’égo entre auteurs narcissiques… On retrouve un humour « so british » et une distanciation qui provoque souvent le rire.

Literary Life — Scènes de la vie littéraire de Posy Simmonds (Denoël Graphic), traduit de l’anglais par Lili Sztajn et Corinne Julve, 104 pages, 22,50 euros.

Lion

Peter Murphy

Bauhaus. Le chanteur de Bauhaus revient avec son 10ème album solo depuis Should The World Fail To Fall Apart (1986). Le premier extrait, Hang Up, pose les bases de Lion. Decorum sombre, rythme martial, on retrouve l’essence de Bauhaus, dont les albums comme Burning From The Inside (1983) ont durablement marqué les esprits. Toujours impeccable, la voix de Peter Murphy rappelle parfois celle de David Bowie. Quant au second single, I Am My Own Name, il repose essentiellement sur la rage de Murphy, toujours très convaincant dans cet exercice. A 56 ans, et 35 ans après Bela Lugosi’s Dead, Peter Murphy continue d’influencer le monde de l’electro-dark. Personne ne s’en plaindra.

Lion, Peter Murphy (Loma Vista/Nettwerk Records), 9,99 euros (sur iTunes).

The Moon Rang Like A Bell

Hundred Waters

Murmures. Depuis février 2012 et la sortie de leur premier album, on attendait des nouvelles de Hundred Waters. Souvent comparé à Björk, avec parfois une coloration qui rappelle le meilleur de Radiohead, Hundred Waters livre un superbe album. Un album qui sonne un peu comme celui de Múm, Yesterday Was Dramatic — Today is OK. Piano, cordes, chant fragile, parfois livré a cappella (Show Me Love), les 49 minutes et les 12 morceaux de The Moon Rang Like A Bell fonctionne comme une œuvre globale d’une grande sensibilité. La chanteuse, Nicole Miglis, murmure à nos oreilles. On adore.

The Moon Rang Like A Bell, Hundred Waters (OWSLA/Elestial Sound), 17,10 euros.

Do It Again

Röyksopp & Robyn

Clubs. D’accord, cet album ne propose que cinq titres. Mais lorsqu’il s’agit de compositions signées Robin Miriam Carlsson, connue sous le nom de Robyn, et du duo Röyksopp, composé de Svein Berge et Torbjon Brundtland, ça suffit très largement à notre bonheur. On a adoré Sayit et son rythme totalement hypnotique, taillé pour les clubs. Mais Monument, Do It Again, Every Little Things et Inside The Idle Hour Club sont aussi d’une redoutable efficacité et devraient attirer du monde sur les dance floors du monde entier. Le Do It Again Tour promet beaucoup, notamment le 18 juillet à Berlin. Toutes les dates sont sur doitaga.in.

Do It Again, Röyksopp & Robyn (Cherrytree/Interscope), 8 euros.