guerre-commerciale-etats-unis-chine-conference-economie

2020 Le spectre de la récession

Économie — Président des Cahiers verts de l’économie, Jean-Pierre Petit est un orateur de talent qui sait de quoi il parle. A l’occasion d’une conférence organisée conjointement par le Monaco Economic Board et Ascoma Jutheau Husson, l’économiste a évoqué sans détour les risques politiques et économiques de 2020. De la guerre commerciale sino-américaine à la crise iranienne, en passant par le Brexit ou encore les politiques européennes… Il a offert une analyse aiguisée des points “chauds” susceptibles de déstabiliser les marchés —

«Comme dans les films, ça commence plutôt mal et ça finit plutôt bien », a prévenu d’emblée, avec humour, Jean-Pierre Petit en évoquant le thème de la conférence “Les risques de 2020 : politiques et/ou économiques”. Invité pour la deuxième année consécutive par le MEB et Ascoma Jutheau Husson, l’économiste a livré, comme à son habitude, une analyse limpide sans tabou, ni langue de bois, des sujets brûlants du monde actuel. « Au cours de cette décennie et des prochaines, nous allons faire face à une configuration complexe et multiforme de risques », a lancé le spécialiste qui préfère parler de « risques contemporains » plutôt que de risques politiques et économiques stricto sensu : « Le risque économique n’est que la conséquence d’autres risques exogènes, extérieurs, aux enchaînements macroéconomiques : politiques, sociaux, migratoires, climatiques, technologiques, vieillissement, géopolitiques… ».

Une économie mondiale au ralenti

Alors que les tensions commerciales et géopolitiques n’ont jamais été aussi vives, l’économie mondiale pourrait enregistrer en 2019 et 2020 ses pires performances depuis la crise financière de 2008 selon l’OCDE. L’Organisation de coopération et de développement économique a en effet assombri les perspectives économiques mondiales en abaissant, mi-septembre 2019, ses prévisions de croissance de 0,3 et 0,4 point de PIB pour 2019 et 2020. La croissance mondiale devrait ainsi passer sous la barre des 3 % en 2019, chutant à 2,9 %, et elle devrait rester stable à 3 % en 2020. Jean-Pierre Petit explique ce ralentissement de l’économie mondiale : « La situation mondiale est caractérisée par de très grosses difficultés du secteur manufacturier, qui tiennent pour l’essentiel à la guerre commerciale sino-américaine et aux incertitudes qu’elle génère, en particulier sur les grandes chaînes de valeurs globales. Mais ce n’est pas la seule raison. En Chine et en Allemagne, le cycle automobile a aussi baissé indépendamment de la guerre commerciale. On constate des signes d’épuisement sur certains secteurs de biens d’équipement. Mais l’essentiel de la récession manufacturière provient de la guerre commerciale ». Si ce constat n’invite guère à l’optimisme, l’économiste précise tout de même que « les services se portent beaucoup mieux, ce qui permet au PIB mondial de résister. Car les services, pour la plus grande part, sont alimentés par la consommation des ménages. Et tant que l’emploi tient, que les salaires tiennent, que les conditions financières tiennent, qu’il n’y a pas trop d’austérité budgétaire, la consommation des ménages permet à l’économie mondiale de résister ».

« Risques exogènes »

La prudence doit toutefois rester de rigueur dans un contexte de tensions politiques et géopolitiques : « Si les tensions commerciales continuent à se détériorer, l’emploi pourrait baisser, les salaires commenceraient à décélérer et donc la consommation serait un moindre facteur de résistance. Heureusement, les politiques monétaires sont très accommodantes, les politiques budgétaires aussi, particulièrement en Asie. Ces politiques permettent de limiter la casse au niveau de la demande », prévient Jean-Pierre Petit qui confirme les prévisions de l’OCDE : « S’il existe aussi d’autres exogènes comme Hong Kong, l’Iran, le Brexit… dont il faut tenir compte, en plus de la guerre économique sino-américaine, je pense qu’on devrait tenir à 3 % d’ici le début de l’année 2020 […] Et s’il y a ensuite un peu d’amélioration, si on stoppe la guerre commerciale, si l’élection présidentielle aux USA se passe bien… la croissance pourrait même remonter un peu. Parce qu’il y a tout de même des éléments rassurants dans le monde. Il n’y a pas de choc pétrolier, pas d’inflation, pas de vecteurs de récession immédiats de façon endogène. Ce qui la menace, ce sont les risques exogènes ».

La guerre commerciale sino-américaine

Et parmi ces risques exogènes, la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis est la menace qui génère le plus d’inquiétude chez le président des Cahiers verts de l’économie : « Le risque géopolitique, en 2019-2020, se concentre principalement sur les tensions commerciales et les initiatives prises par Donald Trump sur les droits de douane, avec une focalisation particulière sur la Chine. C’est ce qui fait le plus peur ! La Chine est visée car c’est le pays le plus mercantile au monde depuis quatre décennies. Sur le plan de l’Histoire, quand vous avez une puissance établie et une ascendante qui vient la challenger, ça se passe rarement bien ». Et cette guerre commerciale sino-américaine risque de perdurer selon Jean-Pierre Petit, « les tensions sino-américaines vont durer des années », qui rejette l’idée que la prochaine élection présidentielle américaine de 2020 puisse avoir une quelconque incidence : « Même si Biden, Sanders ou Warren remplace Donald Trump dans un an, la guerre économique entre les deux pays continuera. D’ailleurs, dans les campagnes au sein du parti démocrate aujourd’hui, on ne s’oppose pas à Donald Trump sur la Chine ». A propos de la Chine, Jean-Pierre Petit déplore l’arrogance du président Xi Jinping : « Made in China 2025, première puissance économique en 2049, intervention en mer de Chine, suppression de la durée de limitation des mandats pour présider à vie comme Mao… Xi Jinping en fait un peu trop. Surtout quand on négocie avec Donald Trump, il ne faut pas trop se la ramener (sic) ».

Depuis le lancement des mesures au printemps 2018, la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis a d’ores et déjà coûté « moins de 1 % sur le PIB mondial » et explique à « 80 % le ralentissement du marché mondial ». Le président des Cahiers verts de l’économie croit toutefois en un rapprochement entre les deux pays : « Il y aura un accord mais il ne sera que partiel et transitoire […] C’est dans l’intérêt économique de court, éventuellement de moyen terme, des deux parties. Mais ensuite, on va négocier pendant des années et des années. Ces négociations commerciales sont très complexes, elles opposent deux puissances. Le processus sera très graduel ».

jean-pierre-petit-conference-economie-monaco

« Il y aura un accord entre la Chine et les États-Unis mais il ne sera que partiel et transitoire […] C’est dans l’intérêt économique de court, éventuellement de moyen terme, des deux parties. Mais ensuite, on va négocier pendant des années et des années »

Iran, Hong Kong… Des crises à surveiller

Autre caillou dans la chaussure du président américain : l’Iran. Concernant le conflit Iran-USA, Jean-Pierre Petit se veut rassurant : « C’est un dossier extrêmement chaud mais il n’y aura pas de conflit armé entre les États-Unis et l’Iran ». Après l’Irak, les États-Unis ne prendront pas le risque de s’engager dans un « nouveau bourbier » selon l’économiste, qui salue le départ de John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale américaine et va-t-en-guerre obsédé par l’Iran. La crise à Hong Kong doit également être surveillée de très près selon Jean-Pierre Petit : « C’est un dossier à suivre comme le lait sur le feu […] Si ça finit mal, il pourrait y avoir un impact sur les relations entre les États-Unis et la Chine », prévient le spécialiste.

Une récession aux États-Unis ?

En 2020, les yeux seront rivés sur les États-Unis, élection présidentielle oblige. Une élection américaine toujours très attendue et incertaine, compte tenu du risque de récession qui plane au-dessus de Donald Trump : « La probabilité d’avoir une récession aux USA en 2020 a certes un peu augmenté mais elle est minoritaire. 2020 sera une année d’élection présidentielle aux États-Unis. Avec l’activisme de Donald Trump, j’ai du mal à imaginer une récession. Il sait qu’il ne sera pas réélu s’il y a une récession », estime Jean-Pierre Petit, « Donald Trump connaît les risques économiques de sa stratégie et il sait que les tensions commerciales avec la Chine ont un impact sur la croissance. Donc il ne peut pas aller trop loin ». Pour conforter ses prédictions, l’économiste s’appuie sur l’Histoire même des États-Unis : « William McKinley est le seul président des États-Unis à avoir été réélu dans un contexte de récession. Tous les autres (William Taft, Herbert Hoover, Gerald Ford, Jimmy Carter, George W. Bush senior…) se sont plantés. Alors que tous les présidents qui se sont représentés sans récession ont été réélus ». Le président des Cahiers verts de l’économie souligne par ailleurs que la politique menée par Donald Trump est loin d’être la « catastrophe annoncée » : « Beaucoup prédisaient une catastrophe, une récession après le coup de booster… Mais ce n’est pas du tout le cas. Au contraire. Depuis l’élection de Donald Trump et son entrée dans le bureau ovale, la croissance est plus forte qu’avant, avec des gains de productivité, un taux de chômage plus bas… Même si on ne peut pas tout attribuer à Donald Trump, depuis son élection la situation est un peu meilleure qu’avant ».

Le Brexit « Une disruption lente »

Autre actualité brûlante : le Brexit. « Un feuilleton qui va durer des années », annonce Jean-Pierre Petit. Pour l’économiste, pas de doute, il n’y aura pas de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne avant janvier 2020 : « J’admire la résistance de Boris Johnson. Il prend une baffe tous les jours depuis qu’il est Premier ministre du Royaume-Uni. Si je reviens à Monaco dans dix ans, on parlera encore du Brexit. On va proroger, on va procrastiner sur cette affaire puisque personne ne sait comment on sort d’une union douanière ». L’économiste relativise également l’impact du Brexit : « Il n’y a pas de risque majeur. Il s’agit d’une perturbation lente, une disruption lente. Il peut en revanche y avoir un impact sur la livre Sterling. Le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro donc la soupape de sécurité, c’est la livre Sterling ». Pour Jean-Pierre Petit, il convient donc de « ne pas donner au Brexit plus d’importance qu’il n’a. Par rapport à la guerre commerciale sino-américaine, le Brexit ce n’est pas grand-chose ».

brexit-conference-jean-pierre-petit

« J’admire la résistance de Boris Johnson. Il prend une baffe tous les jours depuis qu’il est Premier ministre du Royaume-Uni. Si je reviens à Monaco dans dix ans, on parlera encore du Brexit »

Des partenaires européens « arrogants » avec l’Italie

Au cours de sa conférence consacrée aux risques politiques et économiques de 2020, Jean-Pierre Petit s’est longuement attardé sur les politiques européennes. De l’Italie à l’Allemagne en passant par la France, l’économiste a livré sans détour une analyse aiguisée, glissant quelques tacles au passage. Concernant la politique italienne, qui a connu un été particulièrement agité, le président des Cahiers verts de l’économie s’est montré très sceptique envers le nouveau gouvernement italien : « Je prédis que la durée de ce nouveau gouvernement va être inférieure à celle du précédent ». Et après un hommage à l’Italie du XVème et du XVIème siècle, « l’Italie de la vraie renaissance de l’Occident judéo-chrétien, de notre Occident », Jean-Pierre Petit a tenu à dénoncer l’attitude des partenaires européens lors de la crise politique italienne : « La gouvernance européenne a eu une attitude assez arrogante, inutilement sacrificielle, punitive à l’égard d’un grand pays européen, fondateur de l’Union européenne. Cette attitude initiée principalement par les dogmes traditionnels allemands ont été très négatifs non seulement pour la croissance économique mais aussi pour la situation politique en Europe. Ce n’est pas comme ça que l’on s’adresse à un pays européen. Et je trouve qu’une certaine forme de confrontation avec l’Allemagne est nécessaire notamment sur le plan des équilibres budgétaires, des réformes structurelles. Et de ce point de vue, je trouve que l’Italie a plutôt joué un rôle précurseur à cet égard ».

Merkel : « Désespérément dogmatique et incompétente »

Dans le viseur de l’économiste : l’Allemagne et sa chancelière Angela Merkel, « désespérément dogmatique et incompétente ». Outre sa décision « folle » d’abandonner le nucléaire après la catastrophe de Fukushima, « prise sans concertation avec ses partenaires en dépit des externalités négatives que cette décision a eu », Jean-Pierre Petit pointe aussi sa politique d’ouverture des frontières, responsable en grande partie, selon lui, sondage à l’appui, du « grand foutoir du Brexit ». « Angela Merkel a la longévité, elle est chancelière depuis 2005. Elle va probablement dépasser le record historique, mais elle va aussi probablement être la plus mauvaise chancelière de l’histoire de la République fédérale », juge-t-il avant d’ajouter : « Angela Merkel n’a fait aucune réforme. L’essentiel des réformes de Gerhard Schröder du début des années 2000 sont derrière nous en termes de profitabilité, de parts de marché, de productivité… Elle n’a su qu’une chose : se faire réélire ». Alors que l’Allemagne est au bord de la récession, Angela Merkel peut-elle briguer un nouveau mandat ? « On peut espérer la voir partir mais je crains fort que ce ne soit pas le cas parce que le SPD va faire la revue de la coalition et il ne peut pas prendre le risque de rompre la connexion. Il risquerait de prendre un bouillon lors des élections, au profit des écologistes et probablement une partie de l’AFD. Donc il y a une bonne chance pour qu’on ait encore Angela Merkel jusqu’en septembre 2021. Et ce n’est pas une bonne nouvelle », regrette l’économiste.

Le couple franco-allemand : « Une fiction »

Le président des Cahiers verts de l’économie n’a d’ailleurs pas hésité à lancer un appel à la confrontation avec l’Allemagne : « Il faut se confronter avec l’Allemagne. Cela ne sert à rien de parler du couple franco-allemand, cela ne veut rien dire. Le couple franco-allemand est un vieux couple qui s’emmerde. Un couple qui n’a plus rien à se dire… C’est une fiction. Quel serait le coût d’une confrontation avec l’Allemagne ? Rien. Les Italiens, eux, n’ont pas trop subi leur confrontation. On pourrait et on devrait se confronter avec l’Allemagne », a insisté Jean-Pierre Petit.

Emmanuel Macron : « Réélu quoi qu’il arrive »

Le message sera-t-il entendu par Emmanuel Macron ? L’économiste l’espère, d’autant plus que l’actuel président de la République sera « réélu quoi qu’il arrive, alors qu’on le conspuait dans la rue, pendant la crise des gilets jaunes ». Pour Jean-Pierre Petit, Emmanuel Macron a un avantage : « Il a de la chance. C’est d’ailleurs son actif principal. Il a Boris Johnson, il a Angela Merkel que personne n’écoute, en Italie Guiseppe Conte ne va pas durer longtemps, en Espagne Pedro Sanchez n’a aucune majorité. Donald Trump, c’est Donald Trump… Dans le camp occidental, on n’a jamais vu un Français au-dessus du lot, depuis De Gaulle ».

Le président des Cahiers verts de l’économie pousse encore plus loin son analyse : « La Vème République, c’était un peu la loi des rendements décroissants. C’est-à-dire qu’on a commencé avec une personne complètement improbable comme De Gaulle, que l’on rencontre tous les trois ou quatre siècles, et petit à petit on a décliné jusqu’à François Hollande. Avec Emmanuel Macron, la loi des rendements décroissants s’est enrayée. Il ne faut donc pas toujours considérer que les phénomènes de déclin sont linéaires, inexorables. On peut stopper le déclin ».

Emmanuel-Macron-conference-jean-pierre-petit

« Emmanuel Macron a de la chance. C’est d’ailleurs son actif principal. Il a Boris Johnson, il a Angela Merkel que personne n’écoute, en Italie Guiseppe Conte ne va pas durer longtemps, en Espagne Pedro Sanchez n’a aucune majorité. Donald Trump, c’est Donald Trump… Dans le camp occidental, on n’a jamais vu un Français au-dessus du lot, depuis De Gaulle »

2020, entre optimisme et réalisme

Malgré ce contexte politique et économique, et les perspectives incertaines qui se profilent, Jean-Pierre Petit reste confiant pour l’avenir : « Sur le plan politique, sachant que les cinq dernières récessions mondiales sont parties des États-Unis, compte-tenu du fait qu’il y a une élection présidentielle aux États-Unis en 2020, et qu’historiquement la quasi-totalité des présidents qui se sont représentés dans un contexte de récession n’ont pas été réélus, connaissant l’activisme de Donald Trump, il fera tout ce qu’il est possible, pour lui, pour éviter une récession. Compte tenu des indicateurs avancés macroéconomiques et la situation politique, je pense qu’on évitera un retournement macroéconomique majeur. En revanche, il est vrai que la croissance économique sera moyenne, au moins pour les six prochains mois. On sera proche de ce que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire une croissance tendancielle au niveau mondial proche des 3 % ».

 

 

 

 

 

écrit par Nicolas Gehin